Catherine Louveau« Le monde du sport a beaucoup de mal avec les filles performantes, efficaces, musclées… »

Catherine Louveau
Elle n’a pas l’habitude de mâcher ses mots. Elle affirme, qu’aujourd’hui encore, c’est : « aux hommes la performance et aux femmes l’apparence. » Sociologue, professeure émérite à l'Université de Paris-Sud, son champ de recherches concerne le sport et, plus précisément, les problématiques sexuées dans la sphère sportive. Catherine Louveau, forte de plus de trente ans d’expérience dans le domaine, met à mal les représentations traditionnelles dans le sport et analyse les raisons d’un clivage qui a la vie dure. Rencontre éclairante.

Par Sophie Danger

Publié le 10 mars 2021 à 17h07, mis à jour le 01 juillet 2021 à 15h23

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Même si, théoriquement, les femmes ont accès, à toutes les disciplines, la pratique sportive reste une pratique très sexuée. Il y a des sports masculins, la majorité, et des sports féminins. Pourquoi, pour schématiser, inscrit-on d’office, les petites filles à la danse et les petits garçons au football ?

Vous ne schématisez pas, c’est le réel parce que, malheureusement, les filles, c’est la danse et la gym, les garçons le football et le judo, du moins chez les plus petits.

La question qui se pose-là, c’est celle de l’histoire des pratiques sportives, mais aussi celle de la socialisation des petits garçons et des petites filles. Tout commence avec de la motricité, pas forcément sportive.

Lorsque nous regardons les jouets, qu’est-ce que l’on donne aux petites filles ? Les poupées, la dinette, le fer à repasser, les têtes de beauté, le maquillage… Qu’est-ce qui est engagé du corps et à quel avenir les promet-on ? On les promet à être mère et épouse, point.

On les promet à s’occuper des bébés, des enfants, de la maison et à être de belles femmes. Toutes ces activités se déroulent à l’intérieur des maisons.

Pendant ce temps-là, les garçons, avec tous leurs engins qui roulent, ils conquièrent le monde, le construisent. Il y a déjà une très très forte inégalité.

Comment expliquez-vous qu’aujourd’hui encore, on perpétue ce clivage ?

La sexuation des activités, des corps, est encore, de façon assez classique, omniprésente. Ces discours tiennent encore beaucoup dans les médias, les discours de beaucoup de parents, dans la littérature enfantine, dans les représentations des jouets…

Dans les cours de récréation, beaucoup de filles qui voudraient jouer au foot peuvent s’entendre dire qu’elles sont nulles ou se voir rejetées, refusées.

Pourtant, beaucoup d’entre elles sont socialisées dans des familles avec des pères, des frères qui jouent au foot, c’est d’ailleurs très souvent comme ça qu’elles acquièrent le goût de ces pratiques atypiques pour les filles, atypique est pris dans le sens de statistiquement minoritaires.

Et c’est la même chose pour les garçons qui veulent faire de la danse ou de la natation synchronisée. Ceux qui aspirent à faire des activités d’esthétisation artistique, d’embellissement du corps, ce ne sont pas des « vrais » hommes.

Peterson Ceus

C’est le cas, entre autres, de Peterson Ceus qu’ÀBLOCK! a rencontré et qui milite pour que la GRS s’ouvre aux hommes…

Les schémas traditionnels tiennent bon et ils tiennent bon à l’école, dans les livres, dans la famille, les jouets, les jeux vidéo…

Historiquement, pour les femmes, rentrer dans les sports de tradition masculine a été tout une affaire. Il y a encore beaucoup de sports dans lesquels elles sont mal accueillies.

Certes il y a des joueuses de rugby, certes il y a des footballeuses mais, les footballeuses, c’est 7 % de filles à la Fédération, on n’est pas dans du 50/50. On parle d’engouement au moment des Championnats du monde, moi je demande « Quel engouement ? ».

Il faut employer les mots justes, elles sont plus de 200 000, alors oui, toute proportion gardée, il y a beaucoup de filles, mais les garçons sont des millions.

L’an dernier, avec le Mondial, c’est la première fois qu’elles ont été autant médiatisées alors que l’on se battait depuis des années pour espérer les voir jouer à des horaires de grande écoute.

Fondamentalement, les filles sont tolérées dans des pratiques masculines sans que, finalement, la situation semble avoir beaucoup évolué depuis qu’elles se sont arrogées le droit de faire du sport durant les années folles…

Ça a évolué quantitativement, ça a évolué sur les pratiques sportives. Le football féminin, il y en a eu dans les années 20 et puis, ça a été considéré comme tellement immoral qu’il y a eu de moins en moins de dotations ce qui a signifié, à un moment, plus de possibilités de vivre.

C’est comme ça que les équipes ont disparu à la fin des années folles. Par la suite, les filles n’entrent à la Fédération Française de Football qu’en 1970, le rugby en 1989.

C’est d’ailleurs le seul sport dans lequel elles ont été obligées d’avoir leur propre fédération parce que les hommes ne voulaient pas d’elles.

Les filles n’ont jamais attendu qu’on les y autorise pour pratiquer ces sports, mais il a fallu qu’elles forcent beaucoup de portes.

Le regard que l’on porte sur la femme sportive a-t-il changé en un siècle ?

Historiquement, et toujours maintenant, il y a, en ce qui concerne la pratique sportive féminine, trois figures de femme, deux positives et l’autre non.

Il y a d’abord la figure de la future mère. À la fin du 19e siècle, après 1918… – toutes les périodes très natalistes – on pousse les femmes à travailler leur corps, leurs abdominaux, leur taille… pour qu’elles fassent de beaux enfants, c’est-à-dire de bons soldats.

En second lieu, il y a la future épouse, la belle femme qui pratique une activité physique pour être séduisante, fine, mince, plutôt dans l’esthétique, jolie, souriante, gracieuse…

Il y a toujours, de la part des journalistes par exemple, des remarques sur le physique des sportives. Vous n’entendez pas dire, sur un joueur de football, qu’il a de jolis mollets poilus ou qu’il a un charmant sourire.

Dans les restitutions médiatiques, on parle, pour les hommes, de la performance alors que, pour les filles, on parle d’abord de l’apparence.

C’est une constante parce que l’être au féminin, je cite Bourdieu, c’est d’abord l’être perçu. La féminité doit d’abord se voir.

On se doit donc de prouver que l’on est avant tout une femme ?

C’est une hypothèse, et les sportives, je pense, ne seraient pas d’accord avec moi, mais c’est pour cela, selon moi, que l’on voit autant de filles maquillées, avec des bijoux, du vernis à ongle sur les pistes d’athlétisme par exemple, ce qui ne fait pas gagner.

Il y a aussi les cheveux longs qui étaient obligatoire pour l’équipe de France de football à Rio et qui le sont peut-être encore. Tout cela voudrait dire : « Certes je suis très très musclée, très très performante, mais je suis quand même une vraie femme ».

Cette problématique de la vraie femme -ou d’être féminine, les médecins l’ont porté tout le 20e siècle. Ça a pris différentes formes comme le test de féminité par exemple.

Le fait que les femmes trop performantes doivent prouver qu’elles sont de vraies femmes, c’est quand même quelque chose de particulièrement intolérable et humiliant or les sportives, non seulement l’acceptent, mais le demandent.

C’est ce qui s’est passé avec Caster Semenya ?

Exactement. Les rivales de Caster Semenya demandaient à ce que des tests soient faits et personne n’a protesté. L’idée a toujours été la crainte.

Dès que l’on voyait des femmes trop performantes, ce n’était pas normal. Ça reste encore vrai. Une femme ne peut pas être trop performante, la suspicion apparaît à ce moment-là.

Quelle est la troisième catégorie ?

La troisième catégorie, c’est celle qu’il ne faut surtout pas être, celle que des journaux ont pu appeler le troisième sexe, celles qui sont considérées comme viriles.

Trop de muscles est considéré comme n’étant pas féminin ce qui créée la suspicion. Ce n’est pas beau, ça ne peut pas aller aux femmes.

Ce que je rappelle tout le temps, c’est que beaucoup de gens, parmi ceux qui regardent le spectacle sportif et dans la société de manière assez générale, voudraient que les filles soient toujours gracieuses, jolies, mignonnes, fines, souriantes…

Mais pour être efficaces, les rugbymen, en première ligne, sont hyper musclés parce qu’on leur demande de rentrer en force, d’être dans la puissance.

Et on voudrait que les filles qui font le même sport soient gracieuses comme une gymnaste !? Et bien non. Elles aussi ont besoin de cette efficacité physique !

C’est comme les sprinteuses. Elles aussi ont besoin d’avoir des épaules hyper musclées puisque ce sont les bras qui tirent, et d’avoir les cuisses qui vont avec, c’est-à-dire hyper musclées.

C’est pareil pour l’haltérophilie, le lancer du marteau… Ces filles ne peuvent pas faire sans une masse musculaire importante qui permet techniquement de réaliser beaucoup de gestuelles sportives.

A contrario, on leur reproche quand même de ne pas être assez puissantes, d’être moins fortes que les hommes. Même si elles ont du muscle, elles n’ont, finalement, toujours pas les bon attributs…

Elles sont tout le temps ou trop ou pas assez. Il y a quand même beaucoup de gens pour admettre que les footballeuses jouent bien, mais ça a mis beaucoup de temps et puis on les compare avec ceux qui les ont précédées, à savoir les hommes.

Beaucoup on dit et écrit, ce qui me met toujours en colère, sur le fait que les femmes ont voulu pratiquer le foot pour faire comme les hommes. Il y a cette notion d’imitation.

Quand on parle des femmes institutrices, on ne dit pas qu’elles ont voulu faire comme les hommes. Elles ont voulu exercer un métier elles aussi, mais on ne dit pas qu’elles ont voulu copier.

Sur le sport, il y a quelque chose de cet ordre-là. Le sport irait mieux aux hommes qu’aux femmes.

Il est vrai que le sport est un terrain sur lequel les hommes défendent leur force, leur puissance, leur rapidité. Pour moi, il y a une rivalité assez insupportable car le sport reste un domaine dans lequel les hommes peuvent toujours prouver qu’ils sont les plus forts.

Tout au long du 20e siècle, les écarts de performance entre les femmes et les hommes se sont beaucoup réduits. Il y a ce suspense terrible de savoir quand elles vont dépasser les hommes, ce fantasme de vérifier qu’ils ne vont pas être battus par elles.

Existe-t-il, de fait, des disciplines encore interdites d’accès aux femmes ?

À ma connaissance, non. Une des dernières disciplines qui s’est ouverte, c’est le saut à ski. Les femmes ont été autorisées, pour la première fois, à participer à cette épreuve aux Jeux Olympiques de Sotchi en 2014.

Il y a eu une bagarre avant avec le Canada, la France… car le vice-président de la fédération internationale de ski considérait qu’elles risquaient de se faire mal… C’était un médecin !

Dans les années 80, les médecins de la FSGT –  Fédération sportive et gymnique du travail, avançaient que les filles ne pouvaient pas pratiquer le saut à la perche – ça s’ouvre en 1987 en France – parce qu’elles risquaient la descente d’organes. Les idées reçues ont la vie dure.

Le corps médical est pourtant un corps scientifique…

Quand le docteur de Mondenard, travaillant sur le dopage, dit que plus de 26 % des sportives aux Jeux de Tokyo en 1964 n’étaient pas des femmes authentiques, comment peut-il le savoir alors que les tests n’existaient pas, qu’il n’y avait pas de contrôle médical ?

Ça veut dire qu’il y avait des supputations mais à partir de quoi ? Trop de poils, trop de muscles… ?

Le monde du sport a beaucoup de mal avec les filles qui sont performantes, efficaces, musclées…  Alors, quand elles sont homosexuelles de surcroît, ça n’arrange pas les choses !

Pensez-vous, malgré tout, que le sport a eu, et ait encore, un impact sur la libération de la femme ?

Je me méfie beaucoup de ce mot mis à toutes les sauces. Les femmes voilées s’émanciperaient en pratiquant, je ne suis pas d’accord.

L’émancipation des femmes, c’est d’abord pouvoir faire ce que l’on veut quand on veut en tant que femme et avec son corps en particulier.

L’émancipation des filles… oui bien sûr que le sport ne peut faire que du bien, mais il faut savoir exactement de quoi on parle et que ce ne soit pas un slogan : « Le sport émancipe les femmes ».

Pour finir, que pensez-vous de la multiplication des “girls camps“ organisés par des femmes à destination d’autres femmes ? Est-ce que le sport féminin doit de nouveau passer par une autonomisation complète pour pouvoir exister comme bon lui semble ?

Dans des pays comme la France, la mixité est un acquis historique qui a été si difficile à gagner ! Pratiquer une activité, faire un truc de filles pourquoi pas, mais je me méfie beaucoup de ce que ça peut vouloir dire en sous-terrain.

Si c’est pour dire qu’il faut se protéger du regard des hommes, je ne peux pas être d’accord avec ça.

Si les arguments avancés, c’est l’apprentissage, par exemple, je l’entends, ça me paraît intéressant, mais je voudrais voir la suite ou l’usage qui peut en être fait…

  • Catherine Louveau a notamment publié : Sports, école, société : la différence des sexes , (avec Annick Davisse, 1998, préface de Geneviève Fraisse, Paris, L’Harmattan), Le test de féminité : genre, discrimination et violence symbolique in Laufer, Pigeyre, Heran, Simon (dir), « Genre et discriminations » (2017, éditions iXe), Qu’est-ce qu’une vraie femme pour le monde du sport ? in Rochefort F., Laufer L. (dir) « Qu’est-ce que le genre ? » (Payot, 2014) et Dans le sport, des principes aux faits… dans « Travail genre société », dossier « Quotas en tout genre » (N°34, octobre, 2015).
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