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Nicole Abar« J’aimerais dire que les filles et le foot, c’est gagné, mais il y a encore beaucoup à faire. »

Nicole Abar
En 2015, l’ex-internationale de foot Nicole Abar participait au documentaire « Femmes de Foot » réalisé par deux adolescentes. Elle y témoignait de son enthousiasme quant à l’évolution des mentalités pour ce qui est des jeunes filles et du ballon rond. Qu’en est-il presque dix ans après ? Elle nous répond et ce n’est pas aussi « merveilleux » que ça en a l'air.

Par Timéo Gomes

Publié le 14 mai 2024 à 19h14, mis à jour le 14 mai 2024 à 19h27

En 2015, vous participiez à un documentaire produit par Patrick Chevallier, « Femmes de foot », qui traite de l’état du football féminin en France et au Canada en période de Coupe du Monde. Dans ce documentaire réalisé par des collégiennes de Toulouse et d’Agen, on constate une évolution positive dans les chiffres mais aussi dans les mentalités. Presque dix ans après, on en est où ?

Effectivement, la tendance positive sur les mentalités, elle est réelle. Par rapport à il y a quinze ans, je pense que maintenant quand une femme fait du football ça surprend moins. Le public est plus présent aussi, à l’époque, il n’y avait pas du tout de public. Maintenant, pour certaines compétitions, on arrive à avoir une présence dans les stades assez importante.

La grosse évolution pour moi c’est, qu’aujourd’hui, une petite fille peut penser à jouer au foot, peut rêver de jouer au foot et de devenir une joueuse professionnelle de haut niveau en étant respectée sans que ça conduise à des appréciations négatives ou, en tout cas, à un manque de respect.

Pour répondre à votre question, oui, les mentalités ont quand même bien évoluées même s’il reste encore beaucoup de travail sur les inégalités.

Le documentaire « Femmes de foot » produit en 2015 par Patrick Chevallier

Toujours dans ce documentaire, vous évoquez la Coupe du monde 2019 en France comme une opportunité majeure pour le foot féminin français. Maintenant que cette compétition s’est disputée, quel a été son impact sur la vision du grand public des femmes dans le foot ? Est-ce qu’elle a réellement permis de faire avancer la cause ?

Déjà, c’était assez extraordinaire d’avoir une Coupe du Monde en France. Ce que ça a permis de faire avancer, c’est la visibilité d’une discipline, d’une pratique qui jusque-là était quand même assez confidentielle. C’était très difficile de voir des matchs de football féminin à la télé.

Je me souviens que le dispositif de la diffusion des matchs et des après matchs, notamment sur TF1, était du même niveau que pour les compétitions masculines. Ça, c’était incroyable, des soirées à rallonge, des chroniqueurs, hommes et femmes d’ailleurs, ça c’était assez impressionnant.

Et puis, surtout, quand on voit que le stade était plein pour le match d’ouverture, j’y étais. Le match à Lyon pour la finale avec 60 000 spectateurs qui était plein aussi. Voilà, c’est assez incroyable d’imaginer que ça peut se produire en France. Les effets positifs c’est déjà le constat, là sur le moment, il était formidable et a eu beaucoup d’impact notamment sur les audiences.

Parce que je parle des publics dans les stades mais on était, je crois, 11 millions de téléspectateurs pour le match d’ouverture. C’est assez extraordinaire. Je pense que 2019 est un point d’ancrage, un gap qui a été passé en France. Pour la continuité malheureusement on n’a pas bien pris les choses à bras le corps, notre championnat reste à deux vitesses avec quatre équipes qui caracolent en tête.

Il faut faire en sorte qu’il y ait un vrai championnat qui pourrait permettre d’avoir un engouement autour de la diffusion des matchs parce qu’elle, elle se poursuit et je crois qu’en termes d’audience ce n’est pas aussi impressionnant. De même en termes de présence dans les stades, si on compare avec l’Angleterre et l’Espagne on est largement à la traîne.

Nicole Abar alors qu’elle était jeune joueuse au début des années 70…©Coll.personnelle Nicole Abar

Qu’en est-il des jeunes ? À l’époque, on parlait d’environ 80 000 licenciées féminines, de filles qui, à l’adolescence, si elles voulaient poursuivre le foot, devaient aller dans une équipe exclusivement féminine, mais c’était compliqué d’en trouver une. Où en est-on en 2024 ?

Je pense que la problématique reste la même parce qu’il n’y a pas suffisamment de maillage territorial en termes d’équipes féminines qui sont susceptibles d’accueillir les filles au-delà de 14 ans quand elles sont obligées de quitter les garçons.

Puis, la problématique c’est que ce maillage territorial n’existant pas, quand il faut faire des kilomètres pour trouver une équipe, il y a des parents qui ne peuvent pas donc on en perd beaucoup entre le moment où elles quittent la pratique en mixité et celui où elles s’orientent vers les équipes uniquement féminines.

Ça, c’est le vrai gros sujet, c’est le talon d’Achille de notre fonctionnement en France et puis il n’y a pas d’accès vers le haut-niveau. Il faut qu’il y ait suffisamment de masse pour que ça alimente les clubs de 1ère et 2e division et pour que ça produise un championnat, comme je le disais tout à l’heure, de qualité.

On perd encore beaucoup trop de filles quand elles quittent la mixité, vraiment.

©Pexels

En tant qu’ancienne internationale française, quelle est la plus grosse différence entre votre époque et aujourd’hui ?

Moi, j’ai 64 ans donc, à mon époque, on n’avait rien. Il y a un gap incroyable, et je m’en réjouis pour mes camarades d’aujourd’hui, dans la manière dont elles sont accueillies en équipe de France, la manière dont elles sont suivies par les sponsors, la manière dont elles sont accompagnées par la fédération.

Aujourd’hui, elles ont une visibilité, la preuve en est, certaines d’entre elles deviennent chroniqueuses, journalistes, elles commentent les matchs de foot, certaines occupent des postes à responsabilité au sein de la fédération comme Laura Georges. Elles ont l’opportunité d’avoir une post-carrière internationale en faisant un autre métier.

Nous, on prenait nos vacances pour aller en équipe de France, on avait des équipements qui étaient ceux des garçons, donc c’était trop grand. Quand on voulait acheter des paires de chaussures comme les copains chez Adidas, fallait les commander parce que dans les magasins, il n’y avait pas nos tailles.

Je dirais que mon point de vue est à prendre avec beaucoup de pincettes parce que c’était tellement minimaliste et peu respecté à mon époque qu’évidemment aujourd’hui j’ai envie de dire « c’est incroyable, c’est extraordinaire, c’est magnifique, c’est merveilleux » alors que c’est faux. La preuve en est, c’est qu’on est en train de créer là enfin en 2024, la ligue professionnelle, avec le statut professionnel qui va avec en termes de contrat de travail.

On est en train d’y ajouter la structuration de haut niveau, avec l’obligation pour les clubs de 1ère et 2e division, d’avoir des centres de formation agréés comme c’est le cas pour les garçons. Ce que j’ai envie de dire, moi, c’est que c’est génialissime mais je pense aussi qu’en cinquante ans on aurait dû être plus rapide.

Ce que je viens d’expliquer ça aurait dû exister depuis au moins dix ou quinze ans.

©Pexels

Dans le documentaire de 2015, on entend les entraîneurs parler d’une différence d’approche entre les hommes et les femmes. Une approche plus « psychologique » pour les femmes qui seraient plus attentives à tout ce qui est dit. Est-ce que vous, en tant qu’ancienne joueuse mais aussi en tant que femme engagée dans le milieu du foot féminin, vous êtes d’accord avec ça ?

Ça reste vrai aujourd’hui parce que c’est récent qu’on puisse se poser la question d’avoir une approche différente quand on est entraîneur d’une équipe féminine. Ça manque de littérature, ça manque de recherches, ça manque de prise de conscience.

C’est toujours une réalité mais là où avant on disait de manière un peu agressive : « Les filles c’est ingérable » ou quand une petite fille a ses règles : « Elle est agressive, elle est de mauvaise humeur » dans une sorte de rejet, la prise de conscience aujourd’hui est quand même un peu plus réel, on se rend compte physiologiquement parlant qu’une athlète subie des variations dans son corps que les garçons n’ont pas.

Ça, ce n’est pas de notre faute, on n’a pas à être stigmatisée ou rabaissée de par le fait qu’on ait un syndrome pré-menstruel et un cycle menstruel qui nous met dans des situations physiologiques et émotionnelles difficile. Ce n’est pas à nous de gérer ça seule, le coach doit aider et, pour ça il faudrait qu’il soit formé.

J’ai fait en 2003 un devoir de mémoire pour décrocher mon deuxième degré d’entraîneuse de foot sur le thème de la prise en compte du cycle menstruel dans la préparation physique d’une équipe féminine en sport collectif. C’était en 2003, on est en 2024, et on ne m’a pas écoutée il y a vingt ans, tout le monde a laissé ça de côté. Et maintenant, l’entraîneuse de Chelsea dit qu’il faut prendre ça en compte, tout le monde trouve que c’est génial, mais moi je l’ai dit il y a vingt ans, de même pour les shorts blancs !

Tous ces détails là commencent à prendre un petit peu plus de place, mais le propre d’un entraîneur de qualité, pour moi, au-delà de ses compétences tactiques qu’il aura acquises dans son parcours de formation pour atteindre les qualifications et les diplômes, c’est l’intelligence émotionnelle qu’il va mettre en place avec la sportive, simplement de lui à elle, mais aussi en collectif. C’est de son ressort, c’est à lui d’ajuster son curseur collectivement et individuellement.

Il y a des joueurs et des joueuses qu’il faut parfois pousser dans leurs retranchements et, à l’inverse, il y en a qu’il faut savoir encourager, valoriser, mettre en confiance pour en tirer le meilleur. C’est ça un talent d’entraîneur, c’est ça qui fait la différence, sinon tous les entraîneurs seraient géniaux et tout le monde aurait des super résultats, ce qui n’est pas le cas.

©Pexels

Quel est pour vous, la prochaine étape qui permettrait de faire avancer le foot féminin ?

C’est d’attaquer par le haut et par le bas. Le haut, je pense que c’est fait avec la conférence de presse qui a eu lieu il y a quinze jours avec la présentation de la ligue professionnelle, pour la première et deuxième division, les centres de formation, etc. Ça je pense que c’est en cours. Il faut vraiment qu’on mette beaucoup d’exigences et d’espoirs dans la création de cette dernière direction de l’engagement que vient de faire le président Diallo, où il a listé les enjeux de l’engagement sociétal de la Fédération française de foot et, franchement, moi je trouve ça formidable.

C’est une fédération qui a 2,5 millions de licenciés, c’est la plus puissante de France. Et je pense que c’est une très bonne chose qu’elle puisse servir d’étendard et de moteur à cette prise de conscience de l’engagement sociétal du mouvement sportif, pour travailler sur tout ce qui est le vivre-ensemble, lutter contre le sexisme, le racisme, l’homophobie, toutes ces choses qui ne font pas honneur au sport.

À travers cette direction de l’engagement il y a une sensibilisation des dirigeants qui vont devoir prendre en compte ces nouvelles orientations et faire en sorte d’accueillir un maximum de petites filles dans les clubs et à fortiori, je l’espère, dans les écoles de foot dès l’âge de 5 ans. Parce que c’est ce qui nous pose problème aujourd’hui : les petites filles commencent trop tard.

Et puis que dans dix ou quinze ans, on atteigne l’objectif fixé par la fédération de 500 000 licenciées, on est à 250 000 aujourd’hui. Ça passera par une grosse mobilisation autour des clubs partout en France, sur tout le territoire, ça rejoint ce que je vous disais tout à l’heure sur le maillage. Si on a une arrivée en masse chez les toutes petites, il y aura de plus en plus de filles qui vont vouloir poursuivre après l’âge de 14 ans donc il y aura des créations d’équipes féminines, donc il y aura un maillage territorial, on en perdra moins et dans la masse émergera une qualité qui fera qu’on peut espérer une alimentation des grands clubs de haut niveau.

Et puis, surtout, notre football féminin il lui manque un titre. Un titre de championne d’Europe, un titre de championne du Monde, et ça passera par un vrai grand championnat où le week-end il y a des matchs acharnés, les meilleures équipes perdent, il y a des matchs nuls, faut se surpasser.

Si vous regardez ce que vivent les quatre meilleures équipes de notre championnat, quand elles sont engagées en Champions League, je crois que dans la saison elles doivent faire dix à douze matchs difficiles. Ce n’est pas suffisant pour être championne du monde, ça on n’y arrivera pas.

Donc, on a les joueuses, on a les coachs, on a les moyens, il faut qu’on ait un championnat qui tienne la route et ça, ça passe par la masse, ça commence en bas.

©Pexels

Ouverture ©Crédit Agricole

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