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Marinette Pichon « Le football m'a permis de découvrir que je pouvais avoir une place dans la société. »

Marinette Pichon : « Le football m'a permis de découvrir que je pouvais avoir une place dans la société. » Avec Eugénie Le Sommer
Elle a toujours été une femme de « premières ». Première footballeuse française pro, première à jouer aux États-Unis… Tout au long de sa carrière, Marinette Pichon n’a cessé de marquer son sport de son empreinte. Un parcours inspirant, désormais à suivre au ciné, dans le biopic « Marinette » signé Virginie Verrier.

Par Sophie Danger

Publié le 15 juin 2023 à 10h31

Ta vie est transposée sur grand écran avec « Marinette », un film de Virginie Verrier qui a vu le jour, notamment, grâce au soutien du Crédit Agricole. Comment est née cette aventure ?

Cest quelque chose qui sest fait assez naturellement. Virginie Verrier, la réalisatrice et productrice, ma sollicitée via un ami. Nous sommes allées déjeuner ensemble et elle ma parlé de son envie dadapter mon livre à l’écran, de véhiculer ce message dune femme combattante.

Jai aimé cette simplicité, cette belle connexion quil y a eu entre nous et, après en avoir discuté avec ma mère et ma sœur, jai dit banco.

Ce nest pas vertigineux de voir son parcours adapté au cinéma ?

Cest inespéré surtout. Même dans tes rêves les plus fous, tu ne te dis pas que tu vas avoir un film sur ta vie. Cest fou et cest aussi un énorme ascenseur émotionnel.

Lorsque jai découvert le film, jai beau connaître ma vie et donc arriver en terrain conquis, jai pris une grande tarte dans la face ! 

Être spectatrice de ta propre vie a été une expérience marquante ?

Oui et surtout le fait davoir cette reconnaissance, cest absolument fabuleux.

Astu joué un rôle dans le processus de création, un rôle de consultante par exemple ?

Non, je nai joué aucun rôle mais jai eu la chance d’être invitée sur le tournage pour rencontrer les comédiens et les comédiennes. Ce sont de belles rencontres.

Jai eu deux coups de foudre amicaux sur le tournage, coups de foudre pour Émilie Dequenne et pour Garance Marillier avec qui jai pas mal échangé. Il y aussi Virginie avec qui on partage des valeurs.

Tout cela, cest une histoire, une aventure humaine et tous les gens qui en font partie ont quelque chose de particulier pour moi.   

« Marinette » cest ton histoire et cette histoire avec le football, cest avant tout une affaire de bruit. Nous sommes en 1980, tu as 5 ans, tu te promènes avec ta mère dans les rues de Brienne-le-Château où tu habites et tu entends les rires qui s’échappent du stade, rires qui contrastent avec les cris de ton père, violent, à la maison. Tu insistes auprès de ta mère pour aller voir de quoi il retourne et cest comme cela que tout démarre. Est-ce que lon peut dire que le football est entré dans ta vie non par passion mais par nécessité, par urgence personnelle ?

Je pense, quau début, c’était une passion et cette passion est devenue une nécessité. Cest devenu une nécessité car javais trouvé un équilibre, j’étais bien, j’étais heureuse.

Mais il est vrai que javais surtout envie de me poser dans un endroit où jallais trouver une place, le football ma permis de découvrir que je pouvais avoir une place dans la société sans travestir mes valeurs et je trouve ça fort.

Le football était présent à la maison avant que tu ne mettes un pied sur ce terrain ? 

Oui, je regardais le football à la télévision et jaimais ça. Franchir le cap du terrain a été très simple et ça a surtout été un moment de bonheur. 

À partir de quand est-ce que tu nas plus associé le football à la nécessité de te protéger et où tu as commencé à pratiquer uniquement pour toi ?

Cest assez tardif, je dirais peut-être 2001 avec l’équipe de France, pas avant. Même à Saint-Memmie, il y avait toujours cette histoire qui restait coincée. 

Une semaine après cette balade initiatique en compagnie de ta mère, tu prends une licence à l’A.S. Brienne. Tu es la seule joueuse de leffectif. Ça na jamais été un frein pour toi ? Il ny a jamais eu de propos ou de comportements blessants de la part de qui que ce soit ?

Il ny a eu quune fois où lon ma fait comprendre que je navais pas ma place sur le terrain.

C’était lors dun tournoi, on devait affronter Marseille et avant de rentrer sur le terrain, un gamin ma dit que je navais rien à foutre là et que je ferais bien de retourner jouer avec mes poupées. Sur le coup, je nai pas eu trop envie de lui répondre, il y avait le match et javais la tête ailleurs, mais je lui ai répondu sur le terrain.

En dehors de cette histoire, jai toujours été protégée par des amis, des personnes bienveillantes. Grâce à elles, je nai pas vraiment été exposée à ce genre de comportements.

À 15 ans, cest la règle, il faut que tu intègres une équipe féminine. Tu vas obtenir une dérogation dun an avant finalement de rejoindreSaint-Memmie Olympique. Pour toi, quitter lAS Brienne signifiait arrêter le football. Le football féminin, ça ne tintéressait pas, pourquoi ? Ce n’était pas assez visible, il ny avait pas assez de modèles féminins pour te donner envie ?

Oui, ça n’était pas quelque chose auquel je mintéressais. Moi, je faisais ma petite vie avec lAS Brienne et c’était très bien comme ça. Il est clair qu’à cette époque on navait pas beaucoup de modèles féminins. Aujourdhui, on en a un peu plus et cest très cool, ça permet dinspirer plein de jeunes filles, ce qui est essentiel.

Finalement, jai franchi le cap et jai commencé à my intéresser. Tout cela a fait que je my suis investie dautant plus. 

Comment tu as appréhendé cette bascule entre ces deux univers à la fois proches mais totalement différents ?

La bascule sest faite de manière très simple : à partir du moment où tu as ce bagage bien complet avec les garçons, tu avances. Tu arrives avec une dotation technique et athlétique différente. La bascule se fait beaucoup plus facilement que si ça avait été linverse, si j’étais venue des filles pour évoluer avec les garçons.C’était assez naturel.

Par la suite, tu te rends compte que le fait d’évoluer avec les filles fait que tu abordes les choses de manière différente, tu as des proximités différentes, des affinités différentes et tout cela taide à évoluer, à te booster.  

Avec Saint-Memmie, la belle histoire va durer plus de dix ans et va touvrir les portes de l’équipe de France. C’était en 1994, il y a presque trente ans. C’était hier et, en même temps, on a limpression que c’était une autre époque pour le football féminin, il ny avait pas de Clairefontaine, pas de sport pro, tu étais défrayée 150 francs par match cest-à-dire moins de 40 eurosQuand on évolue dans ces conditions, on pense quoi : quon est heureuse d’être là ou est-ce quon compare forcément avec ce qui se passe chez les garçons, bien mieux lotis ?

Non, je ne me comparais pas, j’étais tellement contente de recevoir 210 francs, d’être en équipe de France ! Tout cela, c’était un rêve pour moi. Je prenais tout ce que javais à prendre, j’étais hyper heureuse.

Ce nest quaprès que jai commencé à ouvrir la bouche parce que je trouvais ça inégal. Quand jai commencé à être installée, je me suis dit : « Jai une voix en fait, je peux peut-être lutiliser », ce que je navais jamais fait avant.

Ton premier match en bleu, c’était le 22 mars 1994 à Gerland face à la Belgique. Il représente quoi le foot pour toi à ce moment-là ?

Passé ce cap, je me suis dit que le football était quelque chose dans lequel je pouvais m’éclater et être reconnue tout simplement. En entrant en équipe de France, je bascule vers le haut niveau, je bascule dans ce monde-là avec lenvie de performer et de devenir une grande parmi les grandes.

Avec les Bleues, il y avoir une Coupe du monde, trois Championnats dEurope, malheureusement pas de trophée au bout mais un statut, celui de meilleure buteuse de lhistoire de l’équipe de France avec 81 buts en 112 sélections, record qui ne sera battu quen 2020 par Eugénie Le Sommer.  

Je nai pas de trophée à titre collectif et ça, cest un regret. En revanche, à titre individuel jen ai, jai notamment été élue deux fois meilleure joueuse du championnat dEurope.

Ce que je regrette, ce sont tous ces moyens qui nont pas été mis à disposition pour que lon performe mais cest chouette, quoi quil en soit. 

Marinette Pichon avec Eugénie Le Sommer, deux buteuses d’exception

Entre cette époque et maintenant, en quoi le traitement médiatique du football féminin a évolué ?

Maintenant, on a une D1 qui est diffusée même si elle nest pas diffusée à hauteur de son potentiel et que la qualité des retransmissions est parfois dégueulasse, on a également un naming sur la D1.

La situation a évolué, même si on pleure pour avoir un diffuseur pour la Coupe du monde, mais jespère quon va trouver des solutions rapidement. Les choses ont bougé, pas aussi vite quon laurait souhaité mais ça a bougé

La question est insoluble, mais est-ce que tu penses que ta carrière aurait pu être encore plus prolifique avec des moyens plus conséquents ?

Je ne sais pas. Jai eu beaucoup de chance, jai eu une carrière bien remplie, jai été mise en lumière par tous les médias, que ce soit les journaux ou la télé. Je nai pas la sensation davoir été lésée et qu’être née aujourdhui aurait changé grand-chose.

La vie est ainsi, jai été heureuse, jai fait tout ce que jai pu. En fait, je ne me suis jamais posé cette question. Moi, tout ce que je sais cest que jai œuvré, que je continue à œuvrer et que cest là lessentiel.

Entre deux exploits avec les Bleues il va aussi y avoir deux expériences américaines, lune avec Philadelphie, lautre avec les wildcats du New Jersey, une première pour une joueuse française. Làbas, le football féminin nest pas le parent pauvre du football masculin. Comment as-tu vécu cette expérience, ça a été un choc culturel ?

C’était super. En arrivant là-bas, je change radicalement : je passe du monde amateur au monde professionnel et jarrive avec des exigences marquées, accentuées. Cette expérience va me faire grandir en tant quathlète mais aussi en tant que femme.

En tant quathlète parce quil y a la rigueur de lorganisation américaine. Là-bas, tout était très structuré, les contenus des séances étaient bien plus intenses et élevés aussi bien sur le plan technique que physique.

Ça ma fait évoluer en tant que personne aussi parce quil y a toutes les valeurs véhiculées par ce sport qui mont enrichie et mont permis de devenir la femme que je suis aujourdhui.

Marinette Pichon a créé sa Football Académie en 2018, pour permettre à des jeunes filles de découvrir le foot.

Là aussi tu vas marquer le championnat de ton empreinte. Tu vas être sacrée meilleure joueuse du championnat nord-américain pour la saison 2002 et George W. Bush, le président des Etats-Unis, te félicite en personne. Quel est le souvenir le plus marquant que tu conserves de cette virée outre-Atlantique ?

Si je ne devais nen garder quun, je dirais que cest mon arrivée et ma présentation lors de la soirée dans le centre parce que ma mère était là et que je basculais dans un univers auquel je ne mattendais pas du tout. 

La reconnaissance, de manière très anecdotique, ce sera aussi un hamburger à ton nom. Tu as donc un film, un livre et un burger

On est presque pas mal pour se faire une soirée peinarde, on regarde le film, on mange un burger, il ne manque plus quune boisson pour que lon soit refaites !

Tu vas terminer ta carrière à Juvisy, club avec lequel tu remportes le Challenge de France en 2005 et le championnat la saison daprès. Revenir en D1 après laventure américaine, cest facile ?  

Non, cest difficile parce que tu passes à nouveau du statut professionnel à celui damateur. Tu repasses dans un cursus de double projet : tu te lèves le matin, tu vas au boulot, tu rentres le soir et tu vas tentraîner.

Tout cela fait que tu accumules une charge de travail, de fatigue, tu es moins performante. Il y aussi le fait que tu retombes dans lanonymat. Tu joues devant des stades où il y a cent-cinquante personnes alors que, le mois précédent, il y en avait vingt-cinq mille.

Il a fallu du temps pour que je m’éclate. Même si je gagne le championnat, la Coupe de France, deux fois le trophée UNFP de meilleure joueuse du championnat, tout cela ne ramène pas les gens dans les stades, tout cela ne te ramène pas toute leffervescence, tout ce côté magique du sport que les Américains appellent lEntertainment.

Tu déplorais, il y a peu, le manque denvie de la part de la Fédération de pousser les filles. Même si le traitement du football féminin a changé, on a la sensation quil y a un certain statu quo, comment est-ce que tu lexpliques ?

Il nous faut des personnes habitées par des convictions pour porter haut notre parole, tout simplement. Tant quil ny aura pas ces personnes pour prendre les combats à bras le corps, tu ne feras rien.

Tant quon ne comprendra pas ça, on en restera au même point. 

Marinette Pichon avec les jeunes stagiaires de sa Football Académie.

Il y a des dirigeants qui ont œuvré pour le football féminin comme Louis Nicollin ou Jean-Michel Aulas. Ce dernier pourrait simpliquer au niveau fédéral, il serait de ces personnes habitées par les convictions dont tu parles ?

Jean-Michel Aulas a montré quil était capable de sinvestir dans le football féminin avec son club. À Lyon, il avait décidé de mettre les finances pour le développer, mais est-ce que la Fédération lui laissera les mains libres pour agir comme il lentend et être cette force de proposition ? Ça reste à voir, mais en tout cas, je lespère

Et toi ? Tu nas jamais eu envie de timpliquer au niveau fédéral ?

Aujourdhui, je suis engagée au Canada, jaurais voulu l’être en France mais je nai pas été sollicitée. Je ne dis pas que je ferme la porte mais mon avenir est au Canada et ma voix, je la porte là où on en a besoin. 

Si on ne vient te chercher tu niras pas ?

Ça, non.

Tu nas jamais coupé avec le football après larrêt de ta carrière. Tu es investie dans une académie au Québec, tu es consultante pour la télévision, il y a ton livre et désormais le film. Tu expliquais, il y a quelques années, que malgré ton parcours, tu navais jamais réussi à te lever le matin en te disant: « Cest bien ce que jai fait ». Est-ce que ce film a changé la donne ? 

Oui, jai franchi ce cap. Aujourdhui je peux dire que je suis fière de ce que jai fait et ça fait du bien. Si mon parcours qui est complètement égoïste à la base, car je lai fait pour moi, peut servir à des enfants, des jeunes femmes, des femmes, jen serais très heureuse.  

Ouverture ©Abaca Press/Alamy Stock Photo

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