Béatrice Barbusse« La femme doit prendre possession de son corps. »

Béatrice Barbusse : « La femme doit prendre possession de son corps. »
À la fois vice-présidente de la fédé de handball et sociologue, elle vient de sortir la version enrichie de son ouvrage de référence « Du sexisme dans le sport ». Béatrice Barbusse ne pouvait échapper à notre scope en cette Journée internationale des droits des femmes. Rencontre avec une femme de sport qui s’enflamme, avec une chercheuse éclairante. Et ça fait du bien !

Par Valérie Domain

Publié le 08 mars 2022 à 8h46, mis à jour le 11 avril 2022 à 9h04

En quoi une journée comme le 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, peut-elle faire avancer l’égalité femmes-hommes, n’est-ce pas réducteur, n’est-ce pas gonfler le torse pendant une journée et puis s’en va ?

Ces journées, si elles existent encore, prouvent que nous ne sommes pas totalement arrivés à l’objectif que l’on souhaite atteindre. On va dans le sens de l’histoire, maintenant en combien de temps on va y arriver, on verra.

On peut penser qu’il s’agit d’une goutte d’eau dans l’océan, mais si on peut faire prendre conscience, ce jour-là, à quelques personnes que ça ne va pas, c’est toujours ça de pris, mais on ne peut pas s’en satisfaire, bien entendu.

Cela permet quand-même de rappeler au monde qu’il y a encore un problème par rapport aux femmes. Ce type de journée met en lumière des problématiques qui ne sont pas résolues.

Vous êtes à la fois ex-sportive de haut niveau, seule femme à avoir présidé en France un club de handball pro masculin, tous sports Co confondus, mais aussi vice-présidente déléguée de la fédé de hand et sociologue, laquelle de ces femmes a-t-elle écrit « Du sexisme dans le sport »*, livre dont vous sortez une édition enrichie ?

C’est Béatrice Barbusse parce que je suis tout cela à la fois, je me suis construite au travers de ces expériences.

Ce livre s’appuie sur deux outils : ce qu’on appelle en sociologie l’observation participante et la participation observante. Il y a une différence importante entre les deux : dans le cadre d’une observation participante, vous savez qu’il y a un début et une fin à votre enquête de terrain, vous savez que vous êtes là pour un moment uniquement même si c’est dur à vivre ; même si ce que vous recueillez est difficile à croire, vous savez qu’à un moment donné, vous quitterez cet environnement pour retrouver un environnement plus confortable.

Mais quand vous êtes dans une situation de participation observante, comme c’était le cas lorsque j’étais dirigeante sportive, vous pouvez ressentir dans votre chair, pour l’avoir vécu, ce que ressentent des femmes dans des situations où elles sont ultra dominées par la présence, ne serait-ce que numérique, des hommes, mais aussi par leur présence symbolique puisque tout est fait, tout est pensé par rapport à un emploi du temps masculin, à des qualités masculines…

C’était important pour moi d’incarner ça et quoi de mieux pour l’incarner que d’en faire partie ? Mais il est évident que quand j’écris, ce n’est plus la dirigeante qui écrit, c’est la sociologue.

Ce qui est intéressant, ici, c’est d’avoir aussi le point de vue de quelqu’un qui vit réellement les choses. On entend trop souvent des témoignages indirectes, qui ne proviennent pas directement des chercheurs, et là, je mêle mon propre vécu à l’analyse.

Donc, j’ai envie de vous dire que c’est tout à la fois, mais pas en même temps, plutôt successivement. Les deux se nourrissent.

Votre ouvrage mêle témoignages personnels, donc du vécu, et savoirs académiques, lequel de ces exercices vous semble le plus puissant pour réveiller les consciences ?

Les deux ! Si vous ne donnez que des chiffres, que vous faites une analyse froide alors que vous avez des lectrices et lecteurs plus sensibles à l’affect, et inversement, c’est compliqué de faire passer le message.

Donc, en fait, ça se complète très bien. Car la recherche, c’est à la fois montrer une réalité la plus objective possible et démontrer que cette réalité n’est pas seulement de l’abstraction, mais que ça s’incarne, que ça peut faire souffrir. Et cette souffrance, on ne peut pas la faire passer à travers des chiffres, contrairement aux témoignages.

En ce qui me concerne, ce qui a éveillé ma conscience, ce n’était pas d’être sociologue, mais dirigeante sportive. Et alors, je me suis dit que la sociologie pouvait m’aider à comprendre que ce n’était pas moi qui étais visée par le sexisme, mais une catégorie sociale qui est le sexe féminin et à laquelle j’appartiens.

Cela fait des années que vous analysez, alertez, dénoncez sur le sexisme dans le sport, vous avouez vous-même que cela prend une énergie considérable, pourquoi ce combat est-il si important pour vous ?

Parce que les femmes représentent 50 % de l’humanité. Comment on peut encore accepter au XXIe siècle que la moitié de l’humanité ne soit pas mis au même plan que l’autre moitié ?

Pour moi, c’est inacceptable. Je ne supporte pas l’injustice et j’ai la capacité, le pouvoir de me battre. Je me le dois en tant que citoyenne, c’est un devoir de laisser une planète la plus juste pour nos enfants.

J’ai même du mal à comprendre les personnes qui ne le font pas. La transmission fait partie intégrante du métier d’être humain.

Vous écrivez : « Sans la bonne volonté d’une majorité d’hommes, sans alliés, il sera impossible d’avancer vers plus d’égalité, ce combat ne peut se faire sans l’implication des hommes ». Sont-ils, selon vous, plus impliqués aujourd’hui qu’il y a dix ou vingt ans ?

Oui, bien sûr, on compte davantage d’hommes ralliés qu’il y a dix ou vingt ans, mais ce n’est pas non plus la majorité, sinon on avancerait plus vite.

Après, il y a plusieurs phases dans leur prise de conscience, comme chez les femmes d’ailleurs.

1/ J’ai compris le problème et je suis de votre côté. La majorité d’hommes en sont à cet étape.

2/ Le passage à l’action et, là, il y a une minorité d’hommes. Sinon, ça se verrait, les hommes auraient moins de mal à laisser leur place aux femmes.

Quand vous regardez aujourd’hui : qui s’occupe de développer la pratique féminine ?, qui s’occupe de la place des femmes dans les instances dirigeantes ?, qui s’occupe de faire en sorte qu’il y ait davantage d’arbitres, d’entraineuses ? Dans 95 % des cas, si ce n’est 100 %, ce sont des femmes.

Si les hommes étaient aussi nombreux à être passés de la phase 1 à la phase 2, nous pourrions alors nous consacrer à ce dont ils s’occupent aujourd’hui : des questions purement sportives, financières, de marketing, stratégiques.

Nous, on s’occupe de la formation, de l’éducation, de la sensibilisation à l’inclusion, à la place des femmes… J’espère que les femmes auront envie de faire autre chose que ça lorsque ce sera enfin le moment.

Là-dessus, on peut s’interroger. Il y a presque dix ans, Marie-George Buffet alors ministre des Sports lançait aux femmes : « Osez prendre des responsabilités dans le sport ! ». Il semble que le message n’ait pas eu beaucoup de répercutions, elles demeurent peu à s’engager. Est-ce la fonction qui ne veut pas des femmes ou l’inverse ?

Les deux ! Comment voulez-vous qu’une personne normalement constituée psychologiquement veuille aller de bon cœur dans une fonction et un contexte totalement défavorables ? Il faut donc nous faire de la place.

On ne va pas prendre les armes ! Je ne prendrai jamais les armes pour aller prendre une place. Les femmes veuillent y arriver dans un contexte démocratique. Aujourd’hui, on nous fait comprendre qu’on n’est pas à notre place.

Quand j’entends, par exemple, dans la bouche de certains présidents de fédés qu’on ne peut pas aller vers la parité au CNOSF (Comité National Olympique et Sportif Français, Ndlr) parce qu’il faut des hommes pour décider, ça veut dire quoi ? Qu’on est des plantes vertes, des poupées ?!

Je n’appelle pas ça une démocratie, mais une monarchie. Nous sommes dans une monarchie sportive où nous avons des présidents qui se prennent pour des rois et considèrent que ceux qui sont autour, c’est la cour. Pour eux, nous ne sommes pas des décideuses.

Pour autant, vous avez un discours intéressant qui consiste à dire que les hommes, souvent, ne se rendent pas compte de leurs mots ou attitudes sexistes, n’est-ce pas alors une question d’éducation davantage que de personne ?

Bien sûr que ce n’est pas une question de personne, je me tue à le dire ! C’est une question d’éducation, de contexte dans lequel on a été élevé et on vit depuis tout petit. Mais on a un cerveau, on sait s’en servir !

Mais, pour ça, il faut savoir faire preuve d’empathie, savoir écouter la personne en face de soi. Si vous voulez me faire dire que pour certains hommes, c’est vain, oui, sans doute. Je me dis d’ailleurs, qu’avec eux, on va arrêter de perdre son temps. On en revient à la transmission mais en une génération, on n’y arrivera pas.

Le sport est socio historiquement masculin, pensé, organisé, développé par les hommes. C’est d’autant plus long et difficile à détricoter…

Tout à fait, c’est pour ça que ce que nous faisons, toutes, là, c’est écrire une autre histoire. Et pour qu’elle soit durable, il faut absolument transmettre.

J’ai 56 ans, j’ai plus de temps derrière que devant. Mon objectif est de m’adresser aux jeunes femmes. Ce sont elles, la relève.

On parle beaucoup des hommes, mais les femmes n’épousent pas toutes ce combat pour l’égalité dans le sport. Elles sont même parfois très virulentes par rapport à celles qui pratiquent des sports dits « de tradition masculine » ou qui ont « trop » de muscles. Les marqueurs sociaux normés sont donc toujours aussi puissants ?

Oui, aujourd’hui, nous sommes encore dans des histoires de normes. Donc, que les hommes en prennent conscience, c’est bien sûr primordial, mais la transmission est également à l’égard des femmes.

Je trouve qu’une partie de la nouvelle génération a envie de prendre ces problèmes à bras le corps et de s’imposer. C’est là qu’elles participeront à éduquer les jeunes générations masculines.

Pour faire changer les mentalités, ça prend du temps. Mais, entre les deux, il faudrait faire en sorte qu’il y ait moins de souffrance. On arrive à grignoter, mais on grignote… parfois, on fait presque l’aumône.

Lorsque nous avons écrit sur « l’affaire » Sharni Pinfold, cette pilote moto qui déclarait quitter les circuits pour cause de « misogynie », nous n’avons eu pratiquement que des commentaires d’hommes qui la soutenaient, quasiment aucun venant de femmes, cela ne démontre-t-il pas un manque d’engagement des filles sur le sujet ?

Il n’y a pas encore assez de femmes qui s’engagent de manière explicite, ouvertement. Mais des femmes qui s’intéressent au monde sportif, il y en a peu. Spontanément, elles n’y vont pas.

Les féministes se sont peu intéressées au sport mais, dans le fond, il y avait des sujets plus importants à régler. Le sport est comme la culture, c’est un à-côté de la vie. S’il y a une priorité, pour moi, c’est l’éducation.

Car, c’est aussi là qu’on peut avoir une prise de conscience et l’engagement vient de là. Je crois que l’engagement nécessite un apprentissage, on peut craindre de s’engager. Moi, j’ai la chance d’être dans un environnement qui accepte mon engagement.

Mais il faut dire aussi que parmi les hommes et les femmes qui ne s’engagent pas, il y en a beaucoup qui ne font pas l’effort de comprendre la situation.

C’est important de comprendre le monde dans lequel on vit, qu’on s’interroge, de façon à pouvoir faire les choses différemment.

Sharni Pinfold

Sur le même sujet, dans le cadre de notre enquête sur les femmes qui revendiquent le « No Limit » et veulent truster les terrains masculins, l’historien Jacques De France nous confiait : « Les femmes se sont toujours affirmées d’un côté dans le sport, dans l’autre en politique ; ce sont deux sphères d’intervention distinctes. Cela tient au fait que le monde du sport a toujours voulu rester apolitique. Or, c’est compliqué, car pour faire bouger les choses, il faut une démarche collective. » Sommes-nous trop timides, trop individualistes ?

Oui, le sport est même trop conservateur, pas assez progressif. On peut remonter à Pierre de Coubertin, un traditionaliste, et même si, c’est vrai qu’il était un homme de son époque, le problème, c’est que le sport est encore à son image.

On nous éduque, on nous socialise dans le sport, avec des sanctions, de la discipline, la règle est la règle. Le sport, c’est un peu l’armée. Il y a d’ailleurs des filiations entre sport et armée. On est davantage dans la soumission que dans la liberté d’expression.

Même si, maintenant, il y a un peu plus de management « impliquant », notamment dans le handball, ce n’est valable que dans quelques ilots. Mais la grande majorité des sportifs sont socialisés dans un cadre traditionnel et ça ne correspond pas à tout le monde.

Laurène, pratiquante de CrossFit, témoigne dans notre enquête « Ces sportives qui revendiquent le No Limit »

La championne de ski handisport, Marie Bochet, nous confiait récemment : « Quoiqu’on dise, il y a des sensibilités différentes et les façons de coacher un homme et une femme ne sont pas forcément les mêmes, c’est compliqué de faire comprendre ça à des hommes. J’ai dû m’adapter très souvent. » D’où la nécessité de féminiser les staffs ?

Je ne suis pas du tout d’accord avec Marie Bochet. Derrière ses propos, il peut y avoir l’idée insidieuse que les femmes sont comme ci et les hommes comme ça. Pas du tout.

Si elle n’a pas supporté la façon dont certains hommes la manageaient, c’est parce qu’elle a été éduquée de cette façon et eux d’une autre façon. Mais, homme ou femme, on a la même sensibilité.

J’entendais l’autre jour quelqu’un qui disait pendant un entraînement : « Attention, les filles, ne faites pas de têtes, ça peut faire mal. » Les garçons n’ont pas la même tête ? Pourquoi ça leur ferait pas mal à eux ?

Un garçon a autant mal qu’une fille, seulement on a décidé qu’il aurait pas mal. C’est la même chose quand on dit qu’une fille peut pleurer et pas un garçon.

C’est donc une question de personne, là encore, et non de sexe ?

Oui, et la solution est d’éduquer les entraîneurs, homme ou femme, peu importe, afin qu’ils agissent différemment. Mais, il n’y a pas une façon de s’adresser aux femmes et une façon de s’adresser aux hommes. Il est essentiel de les former au management des relations humaines, voilà tout.

Les formations données aux entraîneurs et entraîneuses n’ont pas évolué. Après, qu’on les forme à prendre en compte, dans la préparation physique, certaines problématiques féminines comme les règles, la poitrine, des particularités physiologiques, là oui !

Mais je suis contre l’idée de la complémentarité, c’est la thèse différencialiste, les femmes viennent de Vénus, les hommes de Mars, mais non ! Ce n’est pas ça, la réalité.

Marie Bochet

Après plusieurs années de combat, des procès, des menaces de grève, les joueuses de l’Équipe de foot féminine américaine avec à sa tête l’emblématique Megan Rapinoe, ont obtenu gain de cause : recevoir les mêmes salaires que leurs homologues de l’équipe masculine. Est-ce pour vous un grand bond en avant et de quelle manière cela peut se répercuter chez nous ?

C’est un bond en avant car ça touche à ce qui est aujourd’hui, dans notre société, presque le plus important pour une grande partie de nos compatriotes : l’argent.

Donc, avoir réussi à obtenir l’égalité sur ce plan, ce n’est pas donné quand on entend tout ce qui se passe dans le football. Ça va se répercuter de façon symbolique : « Vous voyez, elles l’ont fait. »

Il n’y a pas qu’aux États-Unis, d’ailleurs, et nous, on est là, ça n’avance pas. Alors, oui, ça peut se répercuter chez nous, la preuve c’est qu’Ada Hegerberg a ouvert sa bouche : « Mais que fait la Fédération française de football ? »

Ça peut amener des footballeuses à se poser plus de questions et à en demander plus.

Le sport féminin français ne manque-t-il pas d’héroïnes, de figures engagées comme Megan Rapinoe ?

On n’en a pas. Mais, attention, on pourrait par exemple penser que quelqu’un comme Clarisse Agbegnenou pourrait être cette personne.

Mais, qu’est-qui fait qu’elle n’est pas Megan Rapinoe ? Des cultures différentes et c’est un aspect important. Megan Rapinoe a compris que ce combat était politique.

Megan Rapinoe

On en revient à ce que disait Jacques De France, que le sport chez nous est apolitique…

Absolument, à force de le répéter, on finit par s’en persuader : ne politisons pas, moi mon domaine, c’est le sport, pas la politique… Megan Rapinoe, elle, elle a compris, comme beaucoup d’autres sportifs aux États-Unis, d’ailleurs.

En France, on n’a pas de sportifs et sportives qui portent un sujet avec force car il y a cette idée qu’on doit séparer la politique du sport, mais ce n’est pas séparable.

Tous les problèmes auxquels on doit faire face sont forcément d’ordre politique. Quand je choisis d’aller faire mes courses dans un supermarché plutôt qu’un autre, c’est politique, car on soutient une marque pour diverses raisons, mais on ne s’en rend pas compte.

Depuis les derniers Jeux Olympiques de Tokyo, les porte-drapeaux sont mixtes tout comme le seront plusieurs nouvelles épreuves lors des JO de Paris 2024 qui se veulent les JO de la parité : « Elles étaient 22 en 1900, elles seront 5 250 en 2024 », a résumé Jean-Philippe Gatien, le directeur des sports de Paris 2024. C’est un acte politique. Est-ce une avancée significative et la preuve d’une évolution des mentalités ?

Non, les Jeux Olympiques et la mixité, ça n’a rien à voir, ils suivent juste le sens de l’histoire. Si Paris 2024 ne l’avait pas fait, qu’est-ce qu’on aurait dit ? Ils sont obligés de le faire ! Je ne suis pas de celles qui dira bravo à Paris 2024, je dirai : « enfin ! », ça fait cent-trente ans qu’on attend !

On l’a politisé et c’est pour ça qu’on l’impose aujourd’hui à l’agenda politique. Il faut faire la même chose avec l’égalité des salaires.

Vous dites dans votre livre : « Il devient aujourd’hui dangereux, en termes d’image et de notoriété de tenir des propos machistes publiquement », mais n’est-ce pas plus dangereux encore d’agir dans l’ombre ?

Ça, on l’a gagné. En privé, on fait ce qu’on veut, mais en public, on doit faire attention à nos propos.

Certains disent : « Aujourd’hui, on ne peut plus rien dire ! » C’est très bien. Y a des choses, oui, qu’on ne peut plus dire. Y a des gens qui écoutent, des enfants, donc on arrête, point à la ligne.

La parole publique est très importante. Il faut la surveiller et tout le monde n’en a pas pris la mesure, dans le sport notamment. On ne doit pas dire n’importe quoi, on a une responsabilité dans ce qu’on dit en public car nos propos ont une résonance qu’il n’y a pas dans le privé.

La clé pour pousser les filles à aller s’investir dans le sport, tous les sports, n’est-elle pas encore et toujours de mettre en lumière des rôles-model ?

Oui, bien sûr. La philosophe Genevieve Fraisse dit dans l’un de ses textes qu’il ne faut pas dénoncer les stéréotypes de genre car en les dénonçant on participe à sa reproduction.

Peut-être est-il alors plus efficace de mettre en avant des personnes inspirantes, qui nous montrent que c’est possible. Ma génération n’a pas eu le choix, je me suis davantage inspirée d’hommes que de femmes, via des personnages comme Zorro.

Aujourd’hui, des modèles féminins existent et c’est essentiel. L’autre jour, ma petite fille me dit : « Regarde mon héroïne ». Je lui demande : « Comment on dit pour un garçon ? ». Elle me répond : « Bah, un héroin ! » C’est juste génial.

Comment le sport peut-il être un vecteur de progression de l’égalité des genres, selon vous ?

C’est la question que je suis en train de traiter dans mon prochain ouvrage. Et elle est au cœur du féminisme contemporain, comme l’explique très bien la philosophe et chercheuse Camille Froidevaux-Metterie dans son livre « Un corps à soi ».

Le sport touche à la question du corps. Ce sont les violences faites aux femmes, la maternité, les règles… Le sport, c’est l’activité par excellence de gouvernement des corps. Voilà une des raisons pour laquelle quand on aura avancé dans le sport sur ces questions, cela irriguera l’ensemble de la société.

Mais, aussi, le sport peut être un outil au service des femmes pour prendre possession de leur corps, leur permettre de se l’approprier, qu’il soit pour soi et non plus pour les autres.

Le sport peut changer la société dans son ensemble grâce à des solutions, par exemple la pratique de l’auto-défense féministe, qui n’est pas véritablement du sport, mais des pratiques qui mettent en mouvement le corps et l’esprit. Ou encore Fight for Dignity qui propose la pratique du karaté pour soigner le corps des femmes victimes de violence.

D’ailleurs, vous le montrez très bien, au travers de votre média, quand, par exemple, dans l’un de vos derniers entretiens, celui avec Tjiki, cette femme qui a fait de la musculation tardivement. Elle explique parfaitement comment, grâce à cette pratique, elle a pu prendre possession de son corps, apprendre à l’aimer tel qu’il est maintenant.

On voit bien que la pratique sportive lui a permis de prendre possession d’elle-même, pas seulement de son corps, d’ailleurs, mais de prendre en main son destin.

Tjiki

Votre message serait donc celui-ci : « Prenez possession de votre corps » ?

Oui, et au-delà. Car le sport -et je ne parle pas de haut niveau et de compétition à tout prix qui est de l’ordre du sacrifice, qui détruit les corps – mais de sport dans la vie de tous les jours, celui qui permet de prendre possession de tout son être, spirituellement, intellectuellement et physiquement.

 

  • « Du sexisme dans le sport », nouvelle édition, Anamosa
  • Les femmes sont à la tête de seulement 13 des 115 fédérations agréées par le ministère et seulement 2 sur 36 si on parle de fédérations olympiques (Nathalie Péchalat, Fédération française des sports de glace et Isabelle Joint, Fédération française de hockey). 

 

Ouverture ©Eric Baudet

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