Tjiki « Je veux qu’on arrête de dire que la femme musclée n’a pas sa place dans notre société. »

Elle s’est illustrée en athlétisme, en rugby aussi. Mais la discipline qui lui a apporté la consécration, c’est le body fitness. Après des années de pratique au haut niveau, Tjiki continue de chasser les titres avec une ambition : casser les codes et pulvériser les stéréotypes physiques qui emprisonnent les femmes. Rencontre avec une cover girl qui ne se cache pas derrière ses muscles.

Par Sophie Danger

Publié le 24 février 2022 à 20h39, mis à jour le 15 mars 2022 à 17h18

Tu es née à Paris et, lorsque tu as 11 ans, tu pars en vacances au Sénégal, le pays d’origine de tes parents. Tu décides de prolonger le séjour et c’est là-bas, grâce à ta grand-mère, que tu vas découvrir le sport. Comment ça s’est passé ? 

Enfant, j’étais quelqu’un de très timide. J’avais peur du regard des autres et, au retour de l’école, je rentrais dans ma chambre et je n’en sortais plus.

Au Sénégal, les gens parlent beaucoup et ma grand-mère avait entendu dire qu’elle maltraitait sa petite-fille. Un beau jour, elle en a eu marre de me voir comme ça, elle est entrée dans ma chambre et m’a dit : « Tu mets les pieds dehors, sinon je te frappe ». Elle était vraiment sérieuse !

Elle m’a contrainte de sortir de la maison, elle a appelé mon professeur de sport et elle lui a dit de m’emmener courir. Ce jour-là, nous sommes allés courir pas loin de la plage mais il faisait tellement chaud que je me suis évanouie.

Quand je me suis réveillée, c’était une révélation, j’ai eu envie de faire du sport !  

C’est comme ça que tu vas commencer à faire de l’athlétisme et de la musculation… 

Oui, je me suis inscrite en athlétisme et avant de revenir en France, en 1997, j’ai été championne du Sénégal et championne d’Afrique du 100 mètres haies.

J’ai également commencé à faire de la musculation. Grâce à cette combinaison sport et musculation, j’ai non seulement vu mon apparence changer mais j’ai également vu le regard que les autres posaient sur moi changer.

Avant de faire du sport, je sortais la tête rentrée, quand on me parlait, je baissais les yeux et là, grâce à mon physique, on faisait plus attention à la manière de m’aborder, on me prenait plus en considération 

Est-ce que tes résultats, en athlétisme notamment, t’ont donné envie de pousser plus loin, d’embrasser une carrière d’athlète de haut niveau ?  

C’est exactement ça, mais en 1997, j’avais 16 ans et mon père a voulu que je rentre en France. Au retour, je me suis inscrite au club d’athlétisme de Montreuil mais, quand il s’est agit d’aller plus loin, ma mère s’y est opposée et ça a été très dur.

En fait, j’étais extrêmement musclée pour mon âge et elle n’aimait pas du tout mon physique. Ma grand-mère l’avait pourtant suppliée de me laisser faire du sport car c’était ma seule échappatoire mais, pour ma mère, il n’était pas logique que je continue dans cette voie.

Pour elle, le rôle d’une femme était d’avoir des enfants, de fonder une famille. Elle estimait que, si à 15-16 ans, le sport pouvait être un passe-temps, à partir de 18 ans, il fallait arrêter les blagues. 

©Jabiro EDISON

Tu vas quitter le foyer familial et poursuivre ton chemin dans le sport en intégrant un cursus STAPS après ton bac. À cette occasion, tu vas découvrir une nouvelle discipline : le rugby. 

Comme ma mère voulait absolument que je sois infirmière, j’ai décidé de devenir éducateur sportif. Depuis mes 13 ans, je savais que je serais professeur de sport. Quand j’ai commencé en STAPS, je ne savais pas en revanche qu’il fallait pratiquer autant de disciplines, j’étais au bout de ma vie !

J’ai découvert la gym, le foot, la natation et le rugby. Je me souviens très bien de ma première en rugby. Ce jour-là, nous étions sur le terrain avec les autres filles, nous étions toutes bien habillées. Le professeur nous a regardées une par une et nous a dit : « Roulez-vous dans la boue ».

C’était une première étrange mais ça m’a plu. Le rugby était pour moi une manière de me défouler, de sortir toutes mes frustrations. Ce sport m’a permis de m’extérioriser.

C’est aussi au rugby que j’ai rencontré une fille qui est allée jusqu’en équipe de France. On devait s’entraîner avec elle et, un jour, elle me plaque. Encore une fois, je tombe dans les pommes et je suis restée dans les vapes trois jours.

Je me suis rendu compte qu’elle m’était rentrée dedans, mais qu’elle n’avait rien senti. Pour elle, c’était comme si elle avait déplacé un caillou.

J’ai pris conscience, à cette occasion, que je ne savais pas me servir ni de ma force ni de mes muscles.  

C’est pour ça que, en parallèle, tu continues la musculation ? 

Oui, c’était à la fois indispensable et logique. C’était non seulement complémentaire avec le rugby, mais il y avait toujours ce truc avec la musculation qui faisait que ça modifiait le regard que les gens posaient sur moi.  

Finalement, c’est une blessure qui va mettre un terme à ton parcours en rugby. Tu es touchée à l’épaule et au coude et tu es contrainte de passer à autre chose. Cet autre, pour toi, ce sera la musculation. 

J’étais à deux doigts de rentrer en équipe de France quand j’ai été victime d’un mauvais plaquage à l’entraînement.

J’ai eu une hyper extension du coude et je ne pouvais plus me saisir du ballon. Il a fallu en passer par de la rééducation et ma rééducation, c’était de la musculation.  

Nous sommes donc en 2008 et tu vas te lancer dans le culturisme…

Au début, la musculation pour moi, c’était surtout de l’entretien. Et puis, en 2008, je suis allée au salon du body Fitness et j’ai rencontré Nadia Marc qui est devenue une de mes meilleures amies.

Quand je l’ai vue, je suis allée à sa rencontre et je lui ai dit que je voulais lui ressembler. Elle m’a regardée et m’a dit que c’était elle qui aimerait me ressembler !

On s’est échangé nos numéros de téléphone et on s’est donné rendez-vous pour aller nous entraîner ensemble. C’est à cette occasion qu’elle m’a dit que je devrais faire du culturisme. J’ai dit « ok » en toute innocence et c’est comme ça que tout a commencé.

À partir de ce moment-là, la musculation est devenue une discipline à part entière pour moi. Je savais désormais pourquoi je m’entraînais, pourquoi je mangeais tel ou tel aliment… En d’autres mots, j’avais un but.     

Les résultats ne tardent pas. En 2010, tu te classes 2e des Championnats de France de Body Fitness IFBB, 4e aux Jeux Méditerranéens en 2011. Un an plus tard, tu décroches un titre de championne d’Europe IFBB, celui de vice-championne du monde IFBB à Bialystok et une 4e place à l’Arnold Classic Europe. Ils signifient quoi ces titres pour toi ?  

Je ne m’attendais pas du tout à gagner les Championnats d’Europe ! Je partais là-bas pour m’amuser, pour me faire plaisir.

Je me souviens très bien, nous étions cinquante sur scène et j’étais la seule black. Comme le body fitness n’est pas très connu en France, je me suis dit : « Ma cocotte, ne te fais pas d’illusions ».

Finalement, je deviens championne d’Europe mais le souci c’est que je suis hyper musclée et dans cette catégorie, il ne le faut pas. Aux Championnats du monde, je suis belle, proportionnée, mais comme je suis trop musclée, je termine deuxième.  

Il faut donc être musclée sans être trop musclée en body fitness ?

Dans les critères de body fitness, il faut en effet être musclée, mais il faut garder ce que l’on appelle « la féminité-masculine ». C’est assez ambigu et j’aime bien ça.

En fait, on nous demande d’être musclées mais nos muscles doivent rester féminins. Moi, à l’époque, je passais ma vie à la salle, je ne mangeais quasiment plus et tout ce que je faisais n’était qu’augmenter ma masse musculaire.  

En 2014, tu passes professionnelle. Ça a changé quoi pour toi ?

À l’époque, pour passer pro, il fallait être championne d’Europe, faire partie du Top3 aux Championnats du monde, du Top5 à la Arnold Classic et demander une dérogation pour obtenir la carte pro.

En passant pro, je m’attendais à ce que les sponsors me disent oui quand je les sollicitais mais je me suis pris une claque.

En France, le body n’existe pas et nous, en tant qu’athlète, nous n’existons pas non plus. Pourtant, passer pro, je l’avais mérité et pour moi « pro » signifie gagner de l’argent, or j’étais obligée de travailler, j’avais même un double emploi. 

La situation est différente ailleurs ? 

Aux États-Unis, en Russie, en Espagne, en Italie pour ne citer que ces pays, le culturisme est considéré comme un sport à part entière.

Financièrement, nous, les athlètes français, nous ne sommes pas logés à la même enseigne, nous n’avons pas non plus la même visibilité. En France, il n’y a pas de compétitions professionnelles.

Moi, j’ai été obligée de partir aux USA, en Espagne, en Italie pour concourir. Et puis, même s’il n’a pas de sponsor, un athlète américain va être encouragé, ce qui va lui permettre de prendre son envol. En France, on ne te regarde même pas.

Je ne voulais pas me retrouver à la retraite plus tard en ayant dépensé trop d’argent pour mon sport, je voulais qu’on me rembourse. À un moment donné, j’ai failli lâcher prise parce que je ne trouvais pas de sponsors et que, mentalement, c’était épuisant 

©Steph Wilson

Tu n’as jamais pensé à t’expatrier ? 

Si, mais honnêtement, je ne savais pas comment faire. Tout le monde me disait de partir aux États-Unis.

J’expliquais aux gens : « Vous êtes bien gentils vous, mais j’ai pas d’attaches là-bas. Je vais débarquer aux USA et ça va se passer comment ? »

C’est bien beau de m’encourager à partir, à tenter ma chance ailleurs, mais je ne connais rien de ce pays, je n’ai pas le permis alors, si on ne donne pas ne serait-ce qu’un point d’attache, je fais comment pour m’en sortir ?    

Qu’est-ce qui t’a permis de t’accrocher et de continuer ?

En 2017, j’ai rencontré Xavier Tirolien, mon coach, aux Championnats de France. J’étais à deux doigts d’abandonner et lui m’a dit que ce n’était pas le moment.

Il a accepté de m’entraîner et on a repris toutes les bases, tout ce que j’avais appris depuis mes 13 ans. J’ai pleuré en athlé, vraiment pleuré, mais avec lui, je n’ai jamais autant pleuré de ma vie !

Il m’a dit : « Est-ce que tu veux que les gens gardent ton nom à l’esprit à tout jamais ? » et je lui ai répondu que oui, il m’a dit : « Alors tu bosses ».

Depuis ce jour, je n’ai plus parlé d’abandonner. J’ai pleuré, j’ai vomi, je suis tombée dans les pommes, mais je n’ai plus jamais dit que je voulais abandonner.

On travaille ensemble depuis 2017 et on ne se quittera jamais.  

C’est également lui qui va t’inciter à fabriquer tes propres maillots… 

Ça a commencé en 2018 quand on se préparait pour la Arnold Afrique à Johannesburg. Xavier m’explique qu’il faut que l’on se mette en quête d’un maillot, un maillot qui symbolisera mon identité sur scène.

J’en trouve un magnifique mais il coûte 2 000 euros et je ne peux pas me l’acheter. Au lieu de me laisser me morfondre, Xavier me pousse alors à le fabriquer moi-même. C’est comme ça que j’ai fait mon premier maillot. 

Par la suite, tu vas continuer à fabriquer tes propres maillots, tu es d’ailleurs en train de créer ta marque*. Tu vas également être repérée par des annonceurs et commencer à poser pour des magazines, t’aventurer dans le cinéma avec le film Pearl d’Elsa Amiel. Comment tu envisages la suite de ta carrière ?  

Je me suis dit, comme on ne voulait pas de moi, que j’allais exploiter un domaine qu’aucune autre athlète de body fitness n’exploite : le monde de la mode et de la haute couture.

Mon but est de casser les codes. Je veux qu’on arrête de dire que la femme musclée n’a pas sa place dans notre société. Je veux qu’on arrête de dire que la femme musclée n’a rien dans le cerveau.

Je veux interpeller les gens. Je ne veux pas les choquer mais, je veux que, quand ils me regardent, ils se demandent qui est cette femme, que l’on sente qu’il y a quelque chose derrière, pas que le sport.

Je veux qu’ils se disent : « C’est elle qui a tout compris », que l’on peut incarner à la fois la force et la féminité.  

* « Tjiki, l’accord parfait » 

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