Yvonnette : « Le hip hop est mon oxygène, il m'a ouverte au monde. »Danseuse, chorégraphe, 45 ans

Yvonnette Hoareau
Son nom nous donnerait presque des envies de bouger. Yvonnette Hoareau Vela Lopez a le hip hop qui lui colle aux basques depuis ses débuts quasi révolutionnaires dans son quartier strasbourgeois. Danseuse, chorégraphe, précurseure du hip hop en Alsace, celle qui se nourrit de tout pour faire progresser sa pratique, n’oublie jamais d’où elle vient et a fait de la transmission son plus beau mouvement. Dénicheuse de nouveaux talents, elle mise tout sur les filles, « la nouvelle génération du hip hop » !

Publié le 04 mars 2021 à 14h35, mis à jour le 29 juillet 2021 à 14h18

« Je suis une autodidacte de la danse. J’ai débuté le hip hop dans mon quartier, à Strasbourg, le quartier d’Elsau. On dansait dans les rues, devant les entrées des immeubles, parce qu’on n’avait pas encore de salle de danse. Notre quartier était assez mal réputé et il fallait faire ses preuves.

Au départ, on nous a ouvert l’accès à un garage pour qu’on puisse se réunir pour danser. Quand la ville a vu notre motivation et la bienveillance qui régnait entre nous, elle a officiellement ouvert un centre de danse dans le quartier. Nous étions en 1992.

J’ai vraiment baigné dans la culture hip hop toute mon enfance. En 1984, on regardait en famille l’émission « H.I.P H.O.P » présenté par Sydney, le premier animateur noir de l’histoire de la télévision française.

Il y invitait des rappeurs, des chanteurs, des danseurs, une première qui a contribué à diffuser la culture hip hop ! L’un de mes grands frères, aussi, a été l’une de mes inspirations pour me lancer dans cette danse. J’ai débuté à l’âge de quinze ans, dans les années 1990.

À cette époque, quand j’ai débuté, j’étais une grande timide et la danse m’a littéralement ouverte au monde, aux gens, et c’est très vite devenu mon oxygène, ça a été une évidence !

Un jour, pendant un cours, au centre, un animateur a vu notre potentiel à tous. Il nous a alors proposés de créer la première association hip hop de Strasbourg, en 1996, qui s’appelait « Les Sons d’la Rue » : on y regroupait toutes les disciplines du hip hop, la danse, le rap, le graff, la musique assistée par ordinateur.

On créait et on développait notre pédagogie en même temps, en travaillant dans les écoles primaires. On a vraiment appris sur le tas. Notre groupe de jeunes du quartier d’Elsau a été précurseur en Alsace pour la culture hip hop.

Ensuite, on a monté notre premier groupe hip hop « Magic Électro » et on a tout de suite voulu être dans un travail de transmission. Quand on s’entraînait, on ouvrait la porte à tous les jeunes du quartier. Parfois, on se retrouvait à soixante dans la salle, avec des jeunes qui avaient de 7 ans à 23 ans !

J’ai aujourd’hui une véritable famille d’artistes puisque je travaille avec mon mari depuis trente ans et notre fille danse avec nous. Nous avons créé la Compagnie artistique Mira et le projet FACCREW (Fabrique Artistique Culturelle et Citoyenne) qui forme à la danse hip hop.

Pendant le premier confinement, nous avons démarré un nouveau projet, « 30 ans après », l’histoire de notre duo Mira avec mon mari auquel nous avons intégré notre fille Kenza.

Ça résume nos parcours en tant que danseurs, en tant que couple et en tant qu’individus. Il nous a paru important d’y intégrer celle qui marche sur nos traces : la nouvelle génération du hip hop, notre fille.

©Cie Mira

À côté de ce travail de création et de transmission, j’organise des événements pour toujours rester à la page de l’évolution du breakdance et pour repérer les nouvelles générations de danseurs. Nous avons créé, pour cela, les battles de danse hip hop « Circle of Dancers ».

L’année prochaine, je vais faire une édition 100 % féminine. Parce que je me rends compte que de plus en plus de danseuses hip hop ne sont toujours pas mises en avant. Quand on fait des recherches sur YouTube, on ne voit que des battles entre hommes. Pourtant, la part féminine est beaucoup plus présente dans le milieu qu’il y a quinze ans. Et elles ont des niveaux égaux aux danseurs masculins !

Je me souviens, ça n’a pas été facile de commencer le hip hop et d’être une fille, ça non ! Quand j’ai commencé, je dansais avec ma sœur jumelle et deux filles du quartier qui se cachaient pour danser. C’était pas simple pour nous, on subissait des insultes des femmes du quartier.

Moi, j’ai eu de la chance, mes parents m’autorisaient à danser donc je savais que je ne faisais rien de mal. Tout ça me passait au-dessus et si c’était trop difficile à supporter, j’évacuais par la danse. Ces obstacles m’ont servi à progresser et à être plus déterminée que jamais !

C’est pour toutes ces raisons que j’ai voulu créer un groupe de danse 100 % féminin. C’était « Lady’Z’Est ». Ce qui m’avait frappé à l’époque – et c’est encore le cas aujourd’hui, d’ailleurs – c’est que les femmes n’osaient pas se montrer alors qu’elles avaient autant de potentiel que les danseurs masculins.

Je voulais qu’elles se rendent compte qu’elles pouvaient s’imposer en tant que filles par la danse, qu’elles avaient autant de potentiel que les garçons.

De mon côté, j’ai débuté et évolué dans un milieu masculin où j’ai été vraiment mise en avant et poussée à mon meilleur. Donc j’ai voulu en faire bénéficier la nouvelle génération de filles. Ce travail de transmission me tient à cœur et me permet de ne pas oublier d’où je viens. J’ai eu de la chance, j’ai toujours évolué dans un milieu masculin où les danseurs étaient extraordinaires et très bienveillants.

C’était une fierté pour eux d’avoir une fille dans leur groupe, ils voulaient toujours que je me mette devant pendant les shows. Mais je sais que d’autres danseuses n’ont pas eu besoin des garçons pour avancer dans le hip hop ou, à l’inverse, n’ont pas été autant portées. Du coup, je me suis toujours plus battue pour les autres filles que pour moi-même, pour transmettre ce que l’on m’avait transmis.

Même si l’expérience mixte a été géniale pour moi, il était malgré tout difficile d’être totalement soi-même parce qu’il fallait parler plus fort que les gars pour se faire entendre, par exemple. Très vite, avec la compagnie « Magic Électro », je n’ai plus voulu être habillée comme les mecs, j’ai voulu avoir mon propre style.

Ils m’ont dit qu’ils ne m’avaient jamais rien imposé et qu’il n’y avait aucun souci, que c’était ma décision mais, en fait, tant que je ne disais rien, on continuait ainsi. C’est là où j’ai compris qu’en tant que femme, si on ne s’impose pas, on ne nous entend pas ! Il faut toujours s’imposer quand on en a envie !

Pour moi, la culture hip hop, c’est paix, respect, unité ! Pour beaucoup, ce sont des valeurs qui se perdent mais, nous, on a toujours réussi à les préserver au sein de notre danse. Et ce n’est que comme ça qu’on a pu garder intacte notre passion. Encore aujourd’hui, je vais préférer travailler avec des danseurs qui ont, avant tout, une détermination et avec qui nous partageons des valeurs communes.

Il y a différents styles dans la danse hip hop et je n’ai jamais voulu m’enfermer dans une case. Je me nourris de tout, de toutes identités comme de la mienne. C’est une danse très éclectique qui a grandi avec moi de par mes différentes rencontres et échanges avec d’autres artistes.

Je veux toujours transformer ma danse pour qu’elle continue d’évoluer. Et puis, à la base, la danse hip hop a un peu pioché partout, autant dans le jazz que dans la capoeira, que dans la gymnastique acrobatique. Et elle a su trouver sa place grâce à sa créativité, sa manière d’inventer.

Au-delà de l’artistique et de l’influence, la danse hip hop est aussi, bien sûr, une pratique sportive qui change et dessine le corps en fonction des mouvements travaillés et donc des styles de danse pratiqués. Aujourd’hui, je pratique aussi du renforcement musculaire et cardio, ça facilite ma pratique quotidienne de la danse.

D’ailleurs, le breakdance ira aux Jeux Olympiques en 2024 ! C’est vraiment une belle reconnaissance pour la culture hip hop. Le breakdance est le style qui rejoint le plus le monde du sport. D’ailleurs, nous avons monté, avec mon mari, Sébastien Vela Lopez, le projet FACCREW (Fabrique Artistique Culturelle et Citoyenne), qui prépare aux battles de Hip Hop et fait de la préparation physique.

Quand je danse, je ressens de la fierté. La fierté de voir où j’en suis arrivée trente ans après. Et j’espère être toujours là dans vingt ans. J’ai conscience que j’ai la chance d’avoir fait de ma passion mon métier même si parfois ça a été compliqué.

Ça n’est pas toujours facile d’être intermittent, mais je suis fière d’avoir réussi à tenir mon statut depuis 1997. Je n’ai jamais perdu espoir, j’ai toujours été dans l’ouverture, à m’essayer à de nouvelles choses et j’ai toujours su que d’autres projets allaient arriver et ça a marché.

En ce moment, par exemple, je travaille avec des musiciens et des comédiens de théâtre physique. Chacun pratique l’art de l’autre pour s’en imprégner. Je m’essaye à la batterie, à l’art du mime. C’est une grande richesse qui m’offre de me redécouvrir, de sortir de mes habitudes et de ma zone de confort. C’est ce qui me pousse et me porte dans mon métier !

Je n’ai pas précisément de mouvement préféré en hip hop, mais je crois que ce que j’aime le plus ressentir, c’est la musique, de me laisser aller sans réfléchir au mouvement qui vient dans mon corps à cette écoute.

Sinon, dans la house dance, j’aime être dans la suspension, et avec le breakdance, j’évacue une énergie négative pour en faire une énergie positive. Ma danse dépend de mes humeurs.

J’encourage toujours les petites filles, jeunes filles et femmes à venir en cours de hip hop parce que c’est une manière de se confronter à soi-même avant toute chose.

La danse apprend à assumer le regard des autres et aide beaucoup à s’imposer. Dans notre projet FACCREW, on forme tous les âges, on veut montrer que la danse hip hop est accessible à tous et à toutes.

Aujourd’hui, on a des jeunes femmes qui débutent à presque trente ans et des petites filles dès l’âge de cinq ans. C’est ça la nouvelle génération du hip hop : mettre plus en avant les filles ! »

 

  • Yvonnette Hoareau Vela Lopez débute la danse dans l’effervescence hip-hop des années 90 avant de fonder, avec Sébastien Vela Lopez, la compagnie Mira en 2007 à Strasbourg. Leur première création, Mira, en 2009, s’appuie sur leur histoire vécue, celle d’un couple marqué par le brassage des identités. 

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