« Petite, j’ai testé beaucoup de sports : le basketball, l’équitation et le tennis. Et puis je me suis découvert une passion pour la gymnastique que j’ai pratiqué de mes 4 à mes 10 ans. En parallèle, j’ai démarré l’athlétisme à l’âge de 6 ans et jusqu’à mes 16 ans. Mon histoire avec la course à pied a commencé avec une course à laquelle une amie m’avait proposé de participer. Elle se passait dans mon village et je l’ai gagnée. Après ça, je me suis inscrite au Club Athlétique du Roannais. Mes parents n’ont jamais été de grands sportifs, mais ils ont été mes premiers supporters. Mon père m’accompagnait à tous mes entraînements et à mes compétitions, que ce soit en gym ou en athlé. Il ne ratait pas un seul moment lié à ma pratique sportive.
J’étais une petite fille pleine de vie, assez sociable, mais je préférais les sports individuels. Pour autant, c’est l’esprit du collectif qui m’anime le plus et c’est le cas en gymnastique et en athlétisme. En gym, je suis allée jusqu’aux championnats de France en équipe, mais jamais en individuel. Idem côté athlé où j’ai disputé la finale des interclubs en équipe.
Ce que j’adorais dans la gym, c’était le côté très rigoureux et le fait de pouvoir toucher à plusieurs agrès. Et l’athlétisme, c’est la même chose. En club, on peut toucher à tout : on va faire du lancer, du saut, de la course… J’aimais ce côté pluridisciplinaire. J’ai failli partir en sport-études gym mais j’étais finalement plus attirée par l’athlétisme. Comme il fallait que je fasse un choix, j’ai arrêté les agrès pour la piste. Mon entraîneuse était incroyable, elle nous avait permis de créer un groupe de filles hyper soudé. C’était un peu une petite maman, elle prenait soin de nous, elle voulait qu’on s’épanouisse au travers de notre pratique sportive.
Après ça, j’ai eu un entraîneur homme qui nous a permis d’aller chercher la performance sans que notre cohésion en pâtisse. C’était Frédéric Augagneur, quelqu’un de connu dans le milieu. On pouvait s’entraîner avec les garçons car tout était organisé par groupe de niveaux. On évoluait dans un cadre très porteur donc on se tirait tous vers le haut. Les entraîneurs ne faisaient pas de différence entre les garçons et les filles, nous avions la même importance.
©Semi Mont Ventoux Kookabarra
À 16 ans, j’ai perdu l’envie du sport et de l’athlétisme car mon père est décédé d’un cancer. Comme il me suivait beaucoup dans ma passion, sans lui, ça n’avait plus de sens. Au même moment, je devais partir de chez moi pour les études, ce qui voulait dire quitter mon club qui était devenu ma famille. J’ai donc arrêté le sport jusqu’à ce que j’entre dans la vie active. Ce n’était pas régulier, c’était de temps en temps, avec les collègues. C’était plutôt du sport santé. Et puis, pendant le Covid, j’ai subi un burn-out au travail et, au même moment, une relation toxique. Je suis partie un peu à la dérive, j’étais anorexique, en dépression… Courir s’est fait naturellement, pour me changer les idées. Tous les matins, je partais pour 2 à 5 km. Courir le matin, je trouve que ça rythme la journée et ça prépare à l’affronter. On est libéré. Je me suis mise à allonger les distances, petit à petit. La passion que j’avais enfant est vite revenue…
De 2020 à 2022, j’ai vraiment couru pour moi, je n’ai jamais eu envie de prendre un dossard. C’est quand j’ai rencontré une collègue qui courait beaucoup et m’a proposé de venir avec elle au Adidas Runner Lyon que ça a changé, parce qu’avec la période difficile que je venais de traverser, je m’étais renfermée socialement. Elle m’a beaucoup portée et c’est grâce à elle que j’ai fait mon premier trail, un 32 km à Clermont-Ferrand. Je me suis régalée et j’ai fini deuxième alors que je n’étais pas entraînée. J’ai enchaîné avec le Marseille-Cassis et la Run in Lyon. Tout ça m’a redonné le goût de la compétition que j’avais enfant. À cette période, la course à pied m’a clairement aidée à tenir. Être dehors, ne penser à rien, s’évader dans ses pensées. J’avais l’impression que rien de mal ne pouvait m’arriver, j’avais une sensation de liberté, de légèreté. Tout était simple car il y avait zéro idée de performance ou de perte de poids.
©Semi Mont Ventoux Kookabarra
J’ai commencé à prendre les choses au sérieux, d’une certaine manière, lorsqu’un ami m’a amenée à faire le marathon de Paris. Je m’approchais des 30 ans, je me suis dit que ça pouvait être sympa de marquer le coup de cette manière. Et j’ai été sélectionnée par Irun et Hoka pour y participer. Je suis partie sur 3 heures 15 pour boucler ce Marathon de Paris. Et j’ai fait 3h01. J’étais très contente ! Suite à cet event, j’ai été repérée par un coach. Il m’a dit que ce que j’avais réalisé en temps sans réelle préparation augurait de belles choses pour moi. On s’est rencontrés pour parler entraînement et il s’avère qu’il est devenu mon coach et… mon copain ! Il a cru en moi direct. Il m’a dit qu’il allait m’emmener au prochain marathon de Paris en 2h50.
Je me suis entraînée toute seule pendant trois ans et je courais un peu n’importe comment, dans le sens où je courais quasiment tous les jours, je ne prenais aucun temps de repos. Avec mon coach, il a fallu trouver notre rythme à tous les deux et quand j’ai commencé les entraînements, j’ai retrouvé des sensations que j’avais eues jeune en athlé ou même en gym : donner le meilleur de soi-même, se dépasser, rendre les gens fiers. C’est un peu comme aller au combat. Parce que sur les cross de ma jeunesse, il y avait de la boue, on se poussait, on était des bourrins, on n’était plus des filles !
J’ai subi beaucoup de blessures qui m’ont freinée et qui m’ont finalement appris à accepter le repos et à l’apprécier même. J’ai eu une première fracture de fatigue due au surentraînement il y a deux ans alors que je préparais le trail des Passerelles du Monteynard, 63 km et 4000 de D+. Ce qui n’a pas aidé, ce sont mes mauvaises habitudes alimentaires. Je n’avais pas compris à quel point l’alimentation est un point crucial dans le sport performance. Mon conjoint est très rigoureux sur ce point mais c’est difficile de combattre des troubles du comportement alimentaire.
Malgré tout, cette blessure a créé un déclic en moi. Suite à ça, j’ai pris les grands moyens. Je me suis fait suivre par des nutritionnistes, des diététiciens, un médecin du sport… Il fallait que je sorte de là pour pouvoir performer et réaliser mes rêves. Pourtant, j’ai connu une année noire l’an dernier. J’ai pris le départ de la Volvic Volcanic Experience (110 km) et au dixième kilomètre, mes jambes n’ont plus répondu. J’ai dû être prise en charge par les pompiers et je n’ai pas pu courir pendant trois mois. Les médecins ont pensé à un Covid qui se serait transformé en myosite virale infectieuse. Je devais faire le semi du mont Ventoux et je n’ai pas pu. Mais j’avais assisté à l’évènement et j’avais alors pensé qu’un jour je le ferai et que je prendrai ma revanche…
J’ai donc repris l’entraînement l’été dernier et j’ai gagné le marathon de Lyon. La progression était folle. D’un coup ! Je ne sais pas comment j’ai fait. Même mon copain a été surpris. Ce qui m’a poussée, je crois, c’est l’envie de revanche sur des mois de galère. Je visais 2h50 donc je ne pensais pas faire 2h43. Ensuite, j’ai couru le Lyon Urban Trail by Night et je l’ai remporté. L’objectif suivant, c’était la SaintéLyon. Rebelote : j’ai fait une fracture de fatigue à cause du surentraînement. J’ai suivi toute une batterie d’examens pour voir où était le problème et je me suis vraiment prise au sérieux une bonne fois pour toutes. Et depuis sept mois, tout va bien.
Je suis arrivée sereine au Ventoux car je n’avais eu aucun pépin et décroché de beaux records – j’ai fini 1re française sur le semi d’Annecy. J’étais fière d’avoir déjà accompli de belles choses donc j’y allais vraiment pour le plaisir. En plus, moi, ce que j’adore en trail, c’est la montée, donc avec le Mont Ventoux – 21,097 km et 1600 m D+ d’effort, j’étais servie. Quand j’ai démarré, je savais qu’il y avait de beaux noms dans la course mais ça ne m’a pas découragée. Je me disais que je n’avais rien à perdre. J’ai suivi le groupe de tête et puis, au huitième kilomètre, j’étais tellement bien que je me voyais rattraper Manon Trapp… En la doublant, je me suis dit : « Mais qu’est-ce qui te prends ? Elle a un record de 2h23 au marathon ». Je me suis dit qu’il fallait que je reste dans mon rythme à moi et que si ça pétait, ça pétait. Je n’ai pas souffert une seule seconde jusqu’au kilomètre 18. Avant ça, j’étais en parfaite harmonie avec moi-même et la course.
©Semi Mont Ventoux Kookabarra
À ce moment-là, le plus dur, ça a été les rafales de vent, la pente et la chaleur. Mon coach m’avait dit de ne jamais regarder en haut, mais de regarder mes pieds parce que voir le sommet de loin, c’est mentalement très dur. Les derniers kilomètres sont atroces. C’est une course très difficile dans le sens où, musculairement, on ne relâche jamais. Ce qui m’a « sauvée », c’est qu’au kilomètre 15, j’ai réussi à raccrocher un des coureurs et je pense qu’on a pu se tenir à un rythme ensemble. Parfois, il était devant moi, parfois, j’étais devant lui. Il me restait trois kilomètres et je savais que j’étais la première femme.
Quand j’ai franchi la ligne d’arrivée, je n’ai pas tout de suite compris ce qui se passait puis j’ai très vite cherché sur ma gauche où était mon copain car il commentait la course. J’ai fait un bisou dans sa direction car c’était lui qui croyait à ma victoire. Et ensuite, quand j’ai vu le chrono – 1h44 et 53 secondes, j’ai fondu en larmes. Cette course du Semi-Marathon du Mont-Ventoux Kookabarra est vraiment magique !
©Semi Mont Ventoux Kookabarra
Depuis cette victoire, je ressens un soutien un peu fou. J’ai gagné énormément d’abonnés sur Instagram et il y a beaucoup de publications de médias autour de mon record. Ça me fait très plaisir car ce sont des médias spécialisés que je suis et qui me portent beaucoup dans ma discipline.
Ma force dans la course à pied, c’est ma détermination et mon exigence. Je suis très méticuleuse. Si je dis que je prépare une course, je me donne à fond, je rentre dans ma bulle « bien manger, bien dormir, moins m’entraîner ». Je veux être totalement prête. Cette pression que je me mets envers moi-même en amont, elle disparaît une fois que la course démarre. À ce moment-là, c’est comme si je lâchais les chevaux et que je profitais juste de ce que j’aime. Ce n’est qu’en trouvant les bonnes sensations que j’arrive à faire de belles choses.
J’ai eu un préparateur mental qui m’a beaucoup aidée pour le marathon de Valence. Il m’avait donné des conseils pour faire de la visualisation ou des exercices de respiration. Et ça a plutôt bien marché puisque j’ai fait un chrono de 2h39, ce qui m’a valu de faire partie du top 100 des meilleurs temps français. Mais après l’année que j’ai passée, j’ai voulu revenir à un entraînement plus simple en privilégiant certains aspects comme la nutrition et j’ai dû aussi limiter un peu les dépenses. Car je n’ai pas de sponsor financier pour l’instant. Ma passion a un coût. Cependant, je suis ambassadrice Terre de Running, ce qui me permet d’avoir quelques aides pour les courses.
©Semi Mont Ventoux Kookabarra
Mes inspirations ? J’ai toujours été admirative d’Adeline Martin. Elle était dans mon club d’enfance. Aujourd’hui encore, elle fait partie des athlètes femmes les plus inspirantes du trail français (elle a été championne du monde de trail en 2017, Ndlr). Cette proximité m’a toujours permis de me dire que c’était possible pour moi. Côté rituel d’avant-course, j’écoute une musique qui me motive – et je le fais aussi pendant la course d’ailleurs – « Unstoppable » de Sia ou « Imagine » de Carbone ; je fais un travail de respiration et je visualise la course ou je me remémore une sensation de victoire ou de fierté.
Comme j’habite à Lyon et que je travaille à 100 %, je n’ai pas un environnement propice à l’entraînement pour le trail. Ça voudrait dire aller en montagne tous les week-end. Mentalement, je ne suis pas prête. Aujourd’hui, j’ai un environnement plutôt propice à la route, mais, en ce moment, c’est là que je veux m’accomplir et sur la distance que je préfère, le marathon. Mon prochain objectif est 2027 : faire un chrono sur le marathon de Barcelone.
La course, le sport, c’est mon mode de vie et mon quotidien puisque je partage cette passion avec mon conjoint. Le weekend, soit je vais le soutenir dans ses compétitions, soit on court ensemble, soit on fait du vélo. On a un van, on se déplace de course en course, on s’offre des super séances d’entraînement un peu partout. J’ai trouvé mon équilibre. »
- Si vous voulez suivre à la trace cette étoile du running, c’est sur son compte Instagram @jeanne_garreau
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