« L’idée de m’engager sur le Pacific Crest Trail, je la dois à Léa, ma binôme de marche. Léa et moi, nous nous connaissons depuis plus de quinze ans, nous nous sommes rencontrées lorsqu’on avait 18 ans et que nous étions secouristes à la Croix-Rouge française. La première expérience sportive que nous avons partagée, c’était une session de course à pied. Si mes souvenirs sont exacts, nous avons tenu cinq minutes avant de nous arrêter et d’opter pour une séance d’abdominaux et de renforcement musculaire que nous avons terminée allongées sur l’herbe ! Le temps passant, nous nous sommes malgré tout mises à courir l’une et l’autre et avons eu envie de faire de la montagne ensemble. Léa est souvent venue me rejoindre au cours de mes voyages et de mes missions à l’étranger, aux Philippines, en Inde et au Népal, où nous avons notamment fait le trek des Trois Cols et le Langtang Gosaikunda.
En ce qui concerne le Pacific Crest Trail, le PCT comme on dit, c’est Léa qui en rêvait depuis environ huit ans. Pour celles et ceux qui ne connaissent pas, le PCT est l’un des plus grands sentiers de randonnée au monde ; une bande de terre, de sable ou de poussière de 4 260 kilomètres et 20 cm de large qui relie la frontière mexicaine à la frontière canadienne. J’avoue, j’ai mis un peu de temps à me décider.
Léa (à gauche) et Pauline (à droite) en direct du PCT ! ©DR
C’est un podcast qui a joué le rôle de déclencheur. L’entrepreneuse Anaïs Radelli, que je connaissais pour avoir été avec elle au lycée français de Bruxelles, y racontait son expérience sur ce chemin qu’elle avait parcouru avec son conjoint. Ça a été un déclic : j’ai réalisé que, s’il y avait une chose que je pourrais regretter de n’avoir pas faite au cours de ma vie, c’était de marcher de tout mon soûl, de marcher autant que possible. Entre le moment où nous nous sommes dit que l’on se lançait et celui où Léa et moi nous sommes fixé une date, il s’est écoulé deux ou trois mois. L’idée était de partir en mai 2026, ce qui nous laissait deux ans devant nous.
À mesure que l’échéance approchait, beaucoup de nos proches nous ont interrogées sur l’opportunité de partir dans un contexte géopolitique extrêmement compliqué. Pour nous, c’était au contraire la meilleure idée au monde. En dépit de tout ce que l’on peut voir à la télévision…, les États-Unis, c’est aussi une grande communauté rassemblée autour de l’outdoor et qui se mobilise pour protéger la nature.
Il y a aussi un sens du partage sur le PCT qui est assez exceptionnel et, mis l’un dans l’autre, tout cela nous donne de l’espoir. Pour vous donner une idée, le PCT est entretenu par des bénévoles qui s’occupent, notamment, de couper les arbres en travers du chemin pour faciliter le passage. Il y a également des Trail Angels — des anges du sentier — qui nous apportent de la nourriture : par exemple, hier, nous avons mangé des quesadillas cuites sur un grill au milieu de la forêt alors qu’il pleuvait. Ils déposent aussi des glacières pleines de boissons fraîches et sucrées… Et puis il y a les cartes. Nous sommes très nombreux à emprunter ce chemin et la logistique est facilitée par des cartes remplies de commentaires des uns et des autres indiquant où sont les points d’eau, où planter sa tente, où s’arrêter pour aller faire un ravitaillement en ville… Le PCT, ce n’est pas une aventure où l’on trace sa propre route, il y a un chemin à suivre.
Je ne dis pas que je n’aurais pas envie d’un autre type d’aventure un jour, mais pour cette première longue marche, c’est réconfortant et rassurant de savoir que nous ne sommes pas seules. En ce moment, nous parcourons 40 à 50 km par jour, avec en moyenne 1 000 à 1 500 mètres de dénivelé positif. Les premiers temps, c’était plutôt 25-30 km par jour. Nous avons progressé doucement, mais c’est l’avantage de cette aventure très longue : notre corps a le temps de s’habituer à l’effort. C’est pour ça, notamment, que je ne me suis pas vraiment entraînée physiquement avant le départ, si ce n’est dix jours de marches quotidiennes de 15-20 km. Je sais que c’est contre-intuitif, mais c’était important pour moi de ne pas arriver fatiguée par une préparation comme je peux l’être quand je me prépare pour un trail.
Je voulais absolument être fraîche mentalement pour aborder les cinq à six mois d’efforts physiques qui m’attendaient. Je précise quand même que j’ai veillé à pratiquer de l’activité physique pendant les trois mois qui ont précédé le PCT. Et puis, comme je suis une coureuse d’endurance et que j’ai fait des distances assez longues à mon actif, tout cela a fait, avec un peu de chance en plus, que je n’ai eu aucune ampoule, aucune blessure et pas vraiment de douleurs jusqu’à présent.
Finalement, les seules choses qui m’ont questionnée avant de partir, c’était le manque à gagner financier et la perspective, peut-être, de ne pas avoir de travail en rentrant. Je suis consultante et formatrice en gestion de crise et, au moment de partir, j’avais créé mon entreprise depuis trois ans.
L’autre interrogation, c’était le fait d’être éloignée de mon conjoint plusieurs mois. C’est probablement ce qui a été le plus dur. Mais j’ai rencontré beaucoup de personnes qui m’ont dit qu’elles auraient rêvé vivre une aventure comme la mienne sans l’avoir jamais fait. Ça m’a confortée dans l’idée qu’il ne fallait pas que les peurs et les inconforts nous empêchent. Cette aventure, je ne la vis pour autant pas comme un défi. Le champ lexical autour du sport, notamment du sport d’endurance, est assez combatif, ce qui donne souvent l’impression qu’il y a une opposition entre la nature et l’homme. C’est comme si on allait vaincre la nature, comme si la nature nous voulait du mal, comme s’il fallait forcément que ce soit douloureux, difficile. Moi, ce que je voulais surtout, c’est faire quelque chose d’extrêmement naturel : marcher est beaucoup plus naturel qu’être derrière son ordinateur toute la journée.
Dans ma tête, dans mon cœur, il y a aussi l’image de ces peuples nomades qui doivent se déplacer pour trouver de nouveaux lieux de vie. Eux le font néanmoins par nécessité, moi, j’ai le luxe incroyable de le faire par plaisir. Tout cela fait de cette marche, définitivement, tout sauf un défi. Peut-être d’ailleurs est-ce pour cela qu’à ce stade de notre parcours, cette aventure se révèle être beaucoup plus douce que ce que j’avais imaginé, plus facile presque.
J’avais peur d’avoir de grosses douleurs, des blessures dans le désert, je m’attendais à beaucoup de moustiques, à plus de fermetures du sentier, je craignais de devoir prendre une ou deux semaines de repos chez ma sœur qui vit à Los Angeles, la tentation aurait pu être grande, mais finalement, je n’ai pas eu envie de m’éloigner du sentier. Pour résumer, je m’attendais à être plus bousculée, mais j’ai réussi jusqu’à présent à vivre le PCT en mode robustesse, en conservant beaucoup de plaisir. Je ne suis pas au bout de mes capacités physiques, je n’ai pas poussé jusqu’au bout, mais ce n’était pas tout à fait mon but non plus.
Depuis que nous sommes parties, nous avons croisé plus de femmes que d’hommes. Il faut rappeler que nous, les femmes, avons toute notre place en extérieur et qu’il faut que l’on soit plus nombreuses à l’occuper. Même dans nos sociétés occidentales privilégiées, il y a encore beaucoup de freins plus ou moins visibles, plus ou moins conscients qui font que nous ne prenons pas assez les lignes de départ d’aventure. L’une des raisons qui l’explique, c’est, je pense, que l’on aborde ces aventures en nature sur le plan de la performance, ce qui peut faire peur. Or, et on ne le dit pas assez, la montagne est douce, la nature est douce et on peut très bien changer de perspective, une perspective qui permet de repousser ses limites dans le but de trouver son plein potentiel et vivre des émotions. »
Ouverture ©DR