Le voguing La danse en vogue qui n’a pas dit son dernier… pas

©DRVoguing
Danse identitaire créée par la communauté noire LGBT en réaction au racisme et à la discrimination, le voguing est apparu dans les sixties à Harlem, New York. Importée en France en 2000, survoltée, technique et codifiée, elle a inspiré la chanson « Vogue » de Madonna. Faisons une « pose » pour tout savoir de cette danse socio-politique.

Par Claire Bonnot

Publié le 08 octobre 2020 à 11h57, mis à jour le 29 juillet 2021 à 14h54

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur whatsapp
Partager sur pinterest
Partager sur email

« Ce n’est pas une simple leçon de danse pour s’amuser un dimanche après-midi, c’est vraiment une séance pour apprendre et pas que du mouvement ». Lasseindra Ninja, danseuse queer, pionnière du voguing en France et en Europe, dispense des cours au Carreau du Temple à Paris. Cette danse fantasmée et plutôt méconnue bénéficie depuis quelques années d’un bel engouement en France.

Mais si le clip nineties « Vogue » de Madonna est une référence pour la plupart, peu de gens connaissent l’histoire derrière cet art qui façonne les corps via des mouvements phares. En piste !

Une danse de la liberté

« À l’origine, c’est une danse de revendication socio-politique et un espace créé spécialement pour ceux qui n’en avait pas pour s’exprimer. » À l’image de sa consœur Lasseindra Ninja, Marion alias Tiger Saint Laurent est une vogueuse française venue du hip-hop. Elle travaille depuis 2011 à la création des Dance Class et des contest à thèmes du Mona, au club parisien La Bellevilloise.

Une façon d’offrir un espace d’expression et une visibilité aux danseurs des danses clubbing : waaking, voguing, house dance ou électro.

Mais aussi une continuité de l’héritage historique du voguing qui fit les belles heures des clubs LGBT noirs et latinos new-yorkais à la fin des années 1960, une population qui n’était pas acceptée, jamais représentée dans les ballrooms des LGBT blancs (concours de beauté et défilés) populaires dès les années 1920-1930.

Voguing
©DR

Pourquoi le voguing ? Cette communauté discriminée va parodier les concours de beauté de l’élite blanche en empruntant les poses maniérées à l’excès des défilés sur podiums lors de fêtes extravagantes ainsi que son nom au fameux magazine de mode incarnant cette société blanche :

« Même si c’est un mouvement inclusif aujourd’hui, le voguing reste attaché à l’esprit communautaire, on ne peut pas effacer la raison pour laquelle cette danse existe, rappelle Lasseindra Ninja. C’est un manifeste contre deux oppressions : le sexisme interne à la communauté noire, américaine ou latino, et le racisme et le sexisme extérieurs, à savoir dans la communauté blanche et LGBT blanche ».

Lasseindra Ninja
Lasseindra Ninja...©Clyde Williams

Culture refuge dont le vocabulaire est, ici en France, truffée d’anglicismes, elle s’organise en maisons, ces « houses » aux noms inspirés des maisons de haute-couture, symbole de ce à quoi cette communauté n’a pas accès.

Tous ceux qui se sentent rejetés sont ainsi recueillis au sein d’une House autour d’une Mother et d’un Father avec des Brothers and Sisters. Un esprit d’entraide créé par les drag-queens et femmes trans noires et latinas qui n’étaient jamais couronnées lors des concours de beauté drag.

Crystal LaBeija fonda ainsi la première « house » qui porte son nom. 

Crystal LaBeija
Crystal LaBeija... ©DR/Tumblr

Aujourd’hui, Lasseindra Ninja est elle aussi une mother, celle de la House of Ninja et, par extension, de la ballroom scène parisienne depuis qu’elle l’a exportée des États-Unis il y a quelques années.

« C’est pas juste un crew de danseurs qui se retrouvent pour faire des concours de danse, mais une famille au quotidien. Il y a une grosse solidarité dans cette notion de “House”, recontextualise Tiger Saint Laurent de la House internationale Saint-Laurent. Celles qui ont initié ce mouvement ont recueilli des jeunes gamins qui se faisaient jeter de chez leurs parents et elles leur enseignaient la vogue, ça pouvait leur sauvait la vie ! »

Chacune des houses s’affrontent ensuite dans les “balls” organisés par la communauté de la Ballroom Scène, là où se déroulent les performances notées.

Véritable scène artistique, le voguing est un vivier créatif et sportif, véhiculant, en dansant, les messages forts de tolérance, d’inclusion et d’anti-racisme.

Tiger Saint Laurent
Tiger Saint Laurent...©DR

Pour exprimer sa personnalité

« Une amie m’a emmenée dans un ball à New York lorsque j’avais 13 ans. À cet âge-là, on ne sort pas le soir, c’était grisant. J’y ai découvert la liberté !, raconte Lasseindra Ninja. J’avais un parcours académique de danse classique, contemporaine et moderne. Si le voguing a aussi ses codes, c’est une danse plus libre et plus fun. On y laisse beaucoup plus de place à la personne qui danse ! »

Un coup de foudre partagé par Tiger Saint Laurent : « J’ai fait mon grand step dans le voguing avec un immense danseur américain, Grand-Father Ninja Archie Burnett, et j’ai ressenti une grande liberté d’expression, surtout sur ce qui touche à ma féminité. »

Tiger Saint Laurent
Tiger Saint Laurent...©Carolin Windel

Visuellement, ça donne quoi ? Vous voyez la couverture d’un magazine Vogue ? Les mouvements s’inspirent de la pose des mannequins sur papier glacier ou sur podium avec trois styles différents de performances :

« C’est une danse qui prône l’élégance, la liberté et la sensualité, mais il y a trois versions, explique notre chorégraphe et danseuse Lasseindra Ninja. Le old way qui n’est pas du tout féminin (façon simulation d’un sport de combat, ndlr), le new way qui en est la version extrême avec la contorsion, et le vogue fem, le versant bien plus féminin avec des enchaînements très sophistiqués. Moi, je pratique et j’enseigne le vogue fem. »

Voguing
©DR

De son côté, Tiger Saint Laurent est pratiquante de Pop Dip and Spin The Old Way : « C’est la forme de vogue la plus ancienne, celle qu’on voit dans le clip de Madonna avec des poses très statiques. Je pratique et enseigne spécifiquement l’art du Pop (l’action de bloquer), Dip (le fait d’aller au sol) and Spin (le fait de faire des tours). Les intentions ? Précision, style et grâce. Les influences sont les arts martiaux, le style militaire très froid, très tendu et la gestuelle égyptienne hiéroglyphes. »

Le mot d’ordre ? « La personnalité ! C’est elle qui prime dans le voguing, bien avant la technique », résume Lasseindra Ninja.

Une découverte et une explosion du soi dont témoigne Tiger Saint Laurent, qui anime des ateliers de Old Way : « Dans mes cours, j’ai essentiellement des adultes qui ont déjà un background et une gestuelle, même s’ils n’ont jamais fait de danse. Je ne donne pas de conseils généralisés, je vais plus aller appuyer sur des interrupteurs pour qu’ils voient clair en eux et qu’ils pratiquent en fonction de qui ils sont et surtout de ce qu’ils ont besoin de dire ! »

Voguing
©DR

Dans les battles au sein des Balls, l’expression de soi est à son paroxysme. Les juges notent les éléments techniques ainsi que l’intention du « vogue » :

« Sur un runway, on danse pour les juges et contre quelqu’un. C’est vraiment « Que le meilleur gagne » ! confie avec passion Tiger Saint Laurent. Il y a différentes catégories de styles pour la compétition. C’est un peu comme un tournoi de sport, c’est très intense sur le plan sportif. On doit tout donner au juge. Il nous laisse danser jusqu’à ce qu’il estime qu’on est éligible à battler d’autres danseurs. Tu peux être le meilleur danseur au monde sur le plan technique, si tu n’es pas confiant, si tu regardes par terre, c’est mort ! Il faut raconter une histoire, c’est toi qui shine, c’est ton espace, c’est ton moment ! »

Toute la force sociale, politique et intime du voguing rejaillit sur le dancefloor : « C’est toi le meilleur, c’est toi le ou la plus fierce/forte ! C’est complètement l’inverse de ce que tu vis au quotidien et c’est le but : exprimer toutes les violences subies et s’en soulager. C’est thérapeutique », conclut la danseuse.

Voguing
©DR

Le look ? « Il y a une notion de classe et de fierceness (pour force, ndlr) qui est indissociable du voguing. Tu n’iras jamais voguer à un Ball en jogging dégueu et en n’étant pas coiffé, sauf si tu es en entraînement bien sûr ! ».

Une coolness certifiée par Lasseindra Ninja : « Dans mes cours, pas besoin de talons pour le vogue fem sauf pour les confirmés. Une tenue près du corps et des baskets suffit ». Cependant, la Ballroom Scene est « indissociable de la fashion », comme le rappelle Tiger Saint Laurent d’où l’apparition, lors des Balls, d’un défilé de mode façon haute-couture, inspiration première des « Houses ».

Voguing
Tiger Saint Laurent...©Benoît Melet

Voguer en toute conscience

Le voguing n’est pas forcément réservé à la communauté puisque des cours pour tous niveaux fleurissent en France. Depuis 2014, Lasseindra Ninja, à l’instar d’autres profs invités, prodigue son savoir, une fois par mois, au sein du Carreau du Temple.

Une « popularisation » qu’elle ne voit pourtant pas d’un bon œil  – « Je n’ai pas envie que ce soit ouvert à tout le monde car la substance et l’essence pourraient se perdre comme pour le hip-hop devenu trop commercial. » Ce qu’elle contourne intelligemment  : « Mais si nous n’apportons pas nous-mêmes cette culture qui est la nôtre, l’histoire sera réécrite sans nous ».

Voguing
©DR

Premier thème du cours de voguing ? L’éducation culturelle : « Donc, comme c’est ouvert à tout le monde, le but est  d’abord de faire comprendre aux gens d’où ça sort, à qui ça appartient et pourquoi c’est là. Il y a une importante partie historique dans mes cours. Je me suis rendu compte que lorsqu’il s’agit de danses noires, c’est assez vite vu comme quelque chose de peu technique et fait pour s’amuser. Le voguing est connu parce qu’il passe à la télé, mais on ne respecte pas ses créateurs ou son histoire. »

Même son de cloche chez Marion alias Tiger Saint Laurent : « C’est bien de développer cet art, mais il faut continuer à le protéger car il n’est pas question qu’il y ait récupération. »

Elle donne désormais des cours à Tours dans une ancienne boîte de nuit réhabilitée (« Ça fait beaucoup plus sens que dans une salle de danse… ») après avoir fait sacrément bouger la ballroom scène parisienne et avoir notamment animé un stage au studio de danse Éléphant Paname à Paris l’an dernier : « C’était une démarche assez singulière car le voguing ne vient pas des salles et des structures classiques de population aisée, preuve qu’il s’étend en Europe depuis une dizaine d’années, au travers de cours, de workshops et de stages. »

Voguing
©Carreau du temple

Sa façon de donner un cours ? « D’abord, des échauffements classiques et puis du freestyle pour expérimenter : les élèves font des passages un par un ou deux par deux pour danser, s’exprimer. C’est comme si on était en club, c’est une danse de clubbing, en fait ! »

Sans oublier les racines historiques, un point important pour elle aussi : « Je commence toujours un atelier en expliquant et en citant culturellement parlant d’où vient le voguing, par qui ça a été créé et pourquoi. Et à chaque fois qu’un nouvel élève vient prendre un cours, je lui demande comment et pourquoi il a atterri là. »

Tiger Saint-Laurent
©DR

Faire évoluer la culture du voguing

Alors, qui peut pousser la porte d’un cours de voguing sans dénaturer cette danse aux racines identitaires ? Tiger Saint Laurent n’hésite pas une seconde :

« C’est une culture qui vient du milieu afro et latino-américain et qui a été initié par des femmes transsexuelles noires donc, pour moi qui suis blanche, hétérosexuelle cisgenre et européenne, je ne peux pas me permettre d’enseigner le voguing à des gens pour qui ça n’a pas une importance particulière, quasi-vitale ! Même si tu es blanche, cisgenre et hétéro, tant que tu apportes quelque chose de toi-même et pas juste une envie de danser pour le kiff esthétique, ça vaut le coup. Par exemple, si c’est une jeune femme qui s’est fait agresser ou qui, dans son quotidien, a du mal à s’exprimer, c’est pertinent. Réfléchir à tout ça est important parce que c’est ainsi qu’on fait évoluer la culture dans le bon sens. »

Tiger Saint-Laurent
Tiger Saint Laurent...©DR

Reste l’aspect technique. Se jeter sur la piste ne semble pas si facile. Tout le monde pourtant peut se lancer. Ne jamais avoir pratiqué la danse n’est pas un obstacle.

Mais comme tout effort physique, cela demande de la discipline, comme le rappelle Tiger Saint Laurent : « Même sans niveau, si tu veux pratiquer la vogue, il faut avoir une bonne condition physique et gérer le cardio car il y a beaucoup de demi-niveaux par exemple. »

Même écho chez Lasseindra Ninja qui met l’accent sur l’apport sportif et mental : « Ça demande et/ou ça donne des qualités physiques. Ça fait travailler le cardio et l’endurance et ça agit sur ta personnalité, à savoir la sensualité, la sexualité et la confiance en soi. »

Au final, des calories brûlées, une posture canon et un boost de self esteem non négligeable ! Rien de tel qu’être ÀBLOCK! pour se mettre au voguing…

Tout savoir sur les cours au Carreau du Temple sur leur site dédié

Le compte Instagram de Marion alias Tiger Saint Laurent 

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur whatsapp
Partager sur pinterest
Partager sur email

Soutenez ÀBLOCK!

Aidez-nous à faire bouger les lignes !

ÀBLOCK! est un média indépendant qui, depuis plus d’1 an, met les femmes dans les starting-blocks. Pour pouvoir continuer à produire un journalisme de qualité, inédit et généreux, il a besoin de soutien financier.

Pour nous laisser le temps de grandir, votre aide est précieuse. Un don, même petit, c’est faire partie du game, comme on dit.

Soyons ÀBLOCK! ensemble ! 🙏

Abonnez-vous à la newsletter mensuelle

Vous aimerez aussi…

Danser pour mieux s'élever

Danser pour mieux s’élever

Le 16 janvier prochain, l’association de Kathy Mépuis, « La Possible Echappée », mettra en scène une pièce chorégraphique dans le but de sensibiliser à l’intégration sociale des personnes en situation de handicap. Cinq danseurs et danseuses professionnel.le.s dont Maxime Thomas de l’Opéra de Paris seront de la partie pour faire passer le message.

Lire plus »
Madge Syers

Madge Syers, la première Lady du patinage artistique

Les Championnats du monde de patinage se déroulent cette semaine à Stockholm, en Suède. L’occasion d’être ÀBLOCK! sur la glace et de rendre hommage à la première femme médaillée d’or olympique en patinage artistique, la Britannique Madge Syers. Une lady qui a marqué de sa grâce et de sa détermination l’histoire de cet art sportif de la glisse et n’a pas hésité à tracer son sillon moderne dans un petit monde dominé par les hommes. Son talent et son esprit de pionnière ont brisé la glace pour des générations de sportives.

Lire plus »

Cet été, si on courait pour la bonne cause ?

Depuis le 7 août et jusqu’au 7 septembre, la fondation Alice Milliat qui œuvre à la médiatisation du sport féminin, – lance la 5e édition de son Challenge Alice Milliat, une course connectée solidaire et gratuite pour valoriser le sport au féminin, sa médiatisation, sa pratique et l’égalité dans le milieu sportif. On y va ?

Lire plus »
Wilma Rudolph

Wilma Rudolph, la « Gazelle Noire » du ghetto devenue athlète de légende

Une antilope semble courir sur la piste des JO de Rome, en 1960. Des jambes élancées au tonus impressionnant, une course d’une vitesse époustouflante alliée à une grâce d’exécution sans pareille. Cette tornade délicate, c’est Wilma Rudolph, ancienne infirme devenue athlète à 20 ans. Elle remportera trois médailles d’or au sprint. Surnommée la « Gazelle Noire », elle s’est bâti une destinée de légende à la force de ses jambes et de son mental d’acier.

Lire plus »
Véronique Sandler

Véronique Sandler, la vététiste qui n’a pas peur de sortir du cadre

Elle n’a d’abord vécu que pour la compétition. Avant de lui tourner le dos, notamment faute de sponsors. Depuis 2016, Véronique Sandler a décidé de ne plus rider que pour le plaisir. Un choix payant pour la vététiste néo-zélandaise qui s’engage pour le VTT au féminin et régale, à grands coups de vidéos, une communauté grandissante sur les réseaux sociaux. Portrait d’une fille qui a la tête dans le guidon. Et en redemande.

Lire plus »
14 août 1982 Deux femmes en tête du Rallye du Brésil

14 août 1982, deux femmes en tête du Rallye du Brésil

La conduite et la direction sont leurs atouts. Depuis quatre jours, pilotes et copilotes sont lancés dans la 4e édition du Rallye du Brésil. L’arrivée de la course est plus attendue que jamais. D’autant plus quand, dans la première voiture, deux femmes sont à la manoeuvre, Michèle Mouton et Fabrizia Pons !

Lire plus »
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Retour en haut de page

Recherche

Soyez ÀBLOCK!

Abonnez-vous à la newsletter

WordPress Cookie Notice by Real Cookie Banner