Aurélia Jurca La quête du Glam'

Aurélia Jurca
Adepte de yoga et d'arts martiaux, Aurélia alias « Lava Stratosphère » se produit sur la scène du Crazy Horse depuis dix ans. Danseuse à la technique impeccable, cette artiste sensible aime à scénariser son corps qu’elle a appris à accepter en dansant, en toute liberté, sur la scène du cabaret. Sages confidences.

Par Claire Bonnot

Publié le 02 avril 2020 à 12h41, mis à jour le 13 janvier 2025 à 17h59

Sculpturale et cérébrale, la jeune trentenaire symbolise à merveille la « Crazy Girl », loin du cliché de la femme objet. Incarnation d’un empowerment, celui qui s’illustre de la pointe de son talon à la grâce et la détermination de son menton.

Prêt à voyager avec l’hypnotique « Lava Stratosphère » ? La voici qui nous transporte dans l’univers fantasmé du célèbre cabaret parisien devenu son quotidien. La parole est à la danseuse. 

Crazy horse
(Photo Mélissa Linke)

À 32 ans, tu es danseuse au Crazy Horse depuis dix ans. Comment la danse est venue à toi  ?

La question ne s’est pas posée car ma mère est professeure de danse  ! Je vivais totalement dans cet environnement : elle créait les costumes de sa compagnie à la maison… et mon père est professeur de taekwondo, j’ai donc été bercée par le côté artistique et le sport depuis toujours et ça me plaisait énormément.

J’ai commencé la danse vers l’âge de 4-5 ans, dans les pas de ma mère jusqu’au bac. Il y a toujours une part d’inné et d’acquis mais il y avait sûrement chez moi une petite âme d’artiste bien ancrée…

J’aime tout d’abord la « physicalité » de la danse. J’avais déjà une aspiration pour le côté sportif car je faisais du taekwondo et des arts martiaux. Et j’aime aussi le petit côté show off, le fait d’aller sur scène et de ressentir cette petite poussée d’adrénaline.

Il y a quelque chose d’indescriptible, c’est tellement loin de ton petit cocon quotidien ! C’est une bulle à part entière. Ça a créé une vraie dynamique en moi !

Après, il y a tout simplement le bonheur et le besoin d’être en mouvement.

crazy horse
(Photo Fleur Copin)

Malgré tout ça, tu n’avais pas forcément envisagé d’en faire ta vie… Comment est-ce devenu une certitude  ?

Je faisais mes études à Nice dans un lycée privé assez strict et je m’étais un peu formatée dans l’idée que je devais faire comme mes amis, médecine ou école d’ingénieur.

Mes parents m’ont toujours poussée à faire des études et ne m’ont pas particulièrement engagée à suivre leur voie professionnelle car ils savaient que ce n’est pas une vie facile.

« On m’a dit : « Donc tu veux être danseuse ?  » Et j’ai dit : « Oui ! »   Ça a été un oui décisif qui a résonné en moi. »

Tous les étés, nous faisions un stage de danse avec ma mère à Voiron, près de Grenoble. Je me rappelle qu’une dame – je la remercie – m’avait demandé ce que je voulais faire dans la vie.

Je lui avais répondu : «  Médecine et… j’adore danser ! ». Et elle de me dire : « Donc tu veux être danseuse ? » Et j’ai dit : « Oui ! ». Ça a été un oui décisif qui a résonné en moi.

Comme je n’étais ni en sport-étude ni au conservatoire, ma mère m’a trouvé une formation pro. Après avoir obtenu mon bac S à 17 ans, j’ai débuté ma vie de danseuse professionnelle à Montpellier, à Epsedanse.

crazy horse
(photo Mark Davies)

Et ta formation de danseuse professionnelle, elle a débuté comment  ?

C’était extraordinaire  ! C’était un rêve de pouvoir danser toute la journée et de rencontrer des intervenants provenant des plus grandes compagnies : Angelin Preljocaj, Pina Bausch…

C’est pendant ces trois ans de formation que je me suis mise à avoir d’autres aspirations artistiques. J’avais des racines jazz et j’ai découvert là-bas la danse contemporaine. J’y ai aussi eu mon premier coup de foudre de danseuse.

J’ai découvert, lors d’un spectacle qui passait à Montpellier, la compagnie de danse La Batsheva, qui est basée à Tel Aviv. Je me suis tout de suite dit que j’irai là-bas. J’ai envoyé plusieurs mails et ils m’ont proposée de venir passer un mois avec eux.

J’avais vingt ans, j’ai passé l’audition. Ça n’a pas marché mais ils m’ont proposée tout de même de revenir l’année d’après.

J’y suis allée quatre fois, j’ai même dansé avec eux lors de petits spectacles. Même si je n’ai pas pu intégrer la compagnie, cette rencontre m’a vraiment guidée dans mon parcours de danseuse.

« Plusieurs personnes de mon entourage m’ont parlé du Crazy Horse et conseillé de passer le casting… »

En sortant de l’école, j’ai fait plusieurs saisons dans des spectacles et au sein de compagnies avant de m’installer à Paris d’où est originaire mon compagnon.

Et puis, très vite, plusieurs personnes de mon entourage m’ont parlé du Crazy Horse en me disant que je devrais passer le casting…

crazy horse
(Photo Thomas Helard)

Ce que tu as fait… Comment devient-on une « Crazy Girl »  ?

Tu vas à l’audition avec un stress incroyable, surtout quand tu te retrouves devant l’enseigne mythique du Crazy derrière cent-cinquante filles. Tu es sur scène en petite tenue avec des talons, ils observent ta morphologie. Il n’y a pas un corps mieux qu’un autre, mais il y a un «  timbre » qui correspond à cette maison.

Comme la scène est un cocon, il ne faut pas être trop grande comme au Lido ou au Moulin Rouge, et il y a une homogénéité des corps recherchée.

Mais malgré tout, on n’est pas des copies conformes : la technique fait qu’on se ressemble mais on a une vraie individualité, même dans les corps.

Crazy Girls credit Capucine Hery
(Photo Capucine Hery)

Après cette étape, tu dois partir sur une improvisation. Il y a un rideau à paillettes derrière toi, les lumières scène et la musique.

C’est comme un vrai show et il faut donner tout ce qu’on a  ! Je ne savais pas à quoi m’attendre, mais la manager m’a guidée en me demandant d’exprimer la joie où un côté plus fatal.

Mes bases jazz et classique m’ont beaucoup aidées. J’ai été prise et, dix ans après, j’y suis toujours !

Il y a aussi l’intronisation avec le nom de scène…

Oui, on nous baptise le premier jour où l’on danse sur scène. Ils proposent un nom de scène, on a droit à un refus.

Ici, je suis Lava Stratosphère : la lave parce que j’avais de l’énergie à revendre en y entrant – j’avais 22 ans ! – et stratosphère, c’est pour mon côté plus lyrique, plus gracieux.

Ça crée une véritable identité au sein du Crazy. Dès que l’on se retrouve, on s’appelle toutes par nos noms de scène, c’est assez rigolo.

Il y a même une époque où on n’avait pas le droit de dévoiler sa véritable identité. C’est plus difficile aujourd’hui avec les réseaux sociaux, mais on joue le jeu  !

 

crazy horse
(Photo Thomas Helard)

Il y a tout un fantasme associé aux cabarets parisiens  : que va-t-on découvrir en s’aventurant dans cet écrin de légende qu’est le Crazy Horse ?

Le cabaret, c’est la définition du rêve, c’est une bulle de légèreté dans la vie.

Au Crazy, le spectacle est toujours très lumineux, très joyeux et très accessible, un peu comme une comédie musicale. On vient y passer un très bon moment.

Et puis évidemment, il y a la signature Crazy Horse : les Crazy Girls en talons (notamment Louboutin) et la technique visuelle qui les subliment.

« C’est une maison qui a toujours fait en sorte de secouer les mentalités, d’être avant-gardiste. »

Le spectacle est un mélange de numéros mythiques de la maison et de créations telles que la revue « Désirs » co-signée par le danseur et chorégraphe Philippe Decouflé ou les numéros mis en scène par le chorégraphe Stéphane Jarny.

Le Crazy ouvre aussi ses portes à des guest-stars comme Dita Von Teese, Arielle Dombasle ou encore Conchita Wurst. C’est une maison qui a toujours fait en sorte de secouer les mentalités, d’être avant-gardiste.

crazy horse pedro almodovar
Pedro Almodovar lors d'une visite au Crazy Horse en 2018 (photo Mark Davies)

Être danseuse au Crazy Horse demande de dévoiler son corps…

Quand tu arrives au Crazy, toutes les danseuses sont nues, c’est imposé, donc en tant que danseuse mais aussi en tant que spectateur, tu sais à quoi t’attendre.

Après, l’œil du spectateur ne verra peut-être même pas la nudité car elle est habillée par la lumière. La nudité des danseuses n’est pas là pour correspondre à un fantasme masculin, ce n’est pas ça qui guide le Crazy.

Et d’ailleurs, il y a autant de femmes que d’hommes dans le public. Il y a même un côté romantique pour ceux qui viennent en couple. Je sais qu’on apporte autre chose aux spectateurs, je le sens dans les regards et les attentes.

crazy horse
(Photo Mark Davies)

Comment as-tu géré la nudité  ?

Mon rapport au corps et à la nudité a beaucoup évolué au cours de ma formation de danseuse. J’ai eu un premier cap avec la danse contemporaine où le corps n’avait pas pour but d’être mis en beauté sur scène, il était simplement un corps.

Et j’en ai retiré une vision assez saine de la nudité. Ensuite, en arrivant au Crazy Horse, je ne me suis pas sentie crûment mise à nue. 

« Je ne me sens pas sexualisée sur scène, mais évidemment que certains numéros sont plus sulfureux que d’autres… »

Le travail de la lumière sur les corps est réussi, ça le magnifie. On est donc dans la suggestion.

Je ne me sens pas sexualisée sur scène, mais évidemment que certains numéros sont plus sulfureux que d’autres et jouent sur des connotations de sensualité et de volupté.

crazy horse
(Photo Thomas Helard)

Ce travail sur ton corps, ça t’a forgé en tant que femme  ?

Je dirais plutôt que ça m’a accompagné dans ma vie de femme car je suis passée par toutes les phases. Au début, quand je suis rentrée au Crazy, je n’avais pas conscience de ce que mon corps pouvait représenter artistiquement, visuellement.

Plus jeune, j’avais une idée un peu stéréotypée de la danseuse  : elle devait être très mince et très musclée.

Avec le Crazy, toutes ces idées se sont un peu effondrées car les femmes doivent avoir des formes de femmes. Ça m’a fait du bien de me dire que je convenais comme j’étais, de pouvoir accepter mon corps.

« On imagine qu’au Crazy, il n’y a que des femmes fatales mais ce n’est pas le cas, il y a évidemment une technique à part entière… »

Ensuite, ça m’a permis d’expérimenter des états que je ne pourrais pas expérimenter dans la vie réelle. La scène, c’est une plateforme pour toutes les émotions.

À une époque de ma vie, j’ai pu expérimenter mon pouvoir de séduction et, avec l’âge, j’ai cherché à être drôle ou à toucher des âmes, à être plus poétique. C’est une sensation que tous les artistes ont.

Sur scène, tu peux découvrir toutes les facettes de ton être. On imagine qu’au Crazy, il n’y a que des femmes fatales mais ce n’est pas le cas.

Il y a bien évidemment une technique à part entière – la cambrure, les talons, les mouvements – mais le Crazy offre une vraie liberté d’expression à ses danseuses.

crazy horse
(Photo Thomas Helard)

Comment une danseuse du Crazy Horse se prépare à monter sur scène  ?

Avant de danser le soir, je m’échauffe en pratiquant le yoga. Outre les répétitions, le training est personnel au Crazy : certaines filles font de la boxe, de la danse… Il suffit juste de s’entraîner et de garder la bonne musculature pour pouvoir gérer les numéros.

Mais pour moi, quand j’ai découvert le yoga par l’intermédiaire d’une amie danseuse à Montpellier, ça a été le coup de foudre.

J’ai eu l’impression de comprendre mon corps pour la première fois, de comprendre comment me positionner, comment ne pas me blesser… je suis allée en Inde pour me former, je suis officiellement professeure de yoga. Ma reconversion est toute tracée  !

aurelia jurca
(Photo Valérie Van Baal)

Tu te sens définitivement libre ?

Totalement  ! Je me rends compte, en ayant beaucoup voyagé, que je suis entièrement libre ! Je suis une femme française danseuse nue.

J’ai la liberté de danser nue si je veux. Ou pas. Ce n’est pas tabou. C’est la liberté ultime.

Bienvenue au cabaret de légende

crazy horse
(Photo Jessica Bennett)

Depuis sa création en 1951 par un certain Alain Bernardin souhaitant sublimer « La Femme » dans un spectacle avant-gardiste, le Crazy Horse exerce sa fascination en France et à l’international.

Sa formule magique  ? Un show lumineux avec des filles de rêve perchées sur des stilettos.

C’est au 12 de l’avenue George V, dans le très classieux huitième arrondissement parisien, à deux pas de la Tour Eiffel, que se niche ce haut-lieu de la nuit parisienne, petite boîte à bijoux mythique et intimiste.

Une douzaine de danseuses aux courbes athlétiques et sensuelles, arborant le plus souvent l’emblématique perruque au carré, se déhanchent dans des chorégraphies arty, dénudées et sublimées, sur la scène du cabaret, véritable temple de la féminité.

Sa signature artistique  ? Des danseuses aux corps sublimes et homogènes, incarnation du « nu couture », habillées principalement de projections lumineuses dans des créations de haute volée.

Les artistes de prestige s’y succèdent tels le célèbre chorégraphe français Philippe Decouflé et le photographe et directeur artistique Ali Mahdavi qui co-signent la revue « Désirs », le créateur des souliers à la semelle rouge, Christian Louboutin, chausseur de ces dames, ou encore la créatrice de lingerie fine Chantal Thomass, qui signait la mise en scène et les dessous du spectacle « Dessous Dessus ».

Loin d’être des femmes-objets, les Crazy Girls prennent d’assaut la scène pour s’incarner dans toute leur féminité et personnalité au travers de chacun des tableaux audacieux.

aurelia jurca
(Photo Valérie Van Baal)

Aurélia, prof de yoga, un autre regard sur le sport ...

 » Au delà de l’aspect physique et de l’aspect esthétique qu’on imagine toujours dans le sport, c’est l’idée de se redécouvrir qui me paraît essentielle. Et c’est ce qu’apporte tout particulièrement le Yoga.

Le sport ne serait pas un mouvement vers l’extérieur pour créer une image mais serait de faire un chemin intérieur. Changer sa vision pour être plus en accord avec son corps. Ça crée vraiment une forme de confiance en soi, on s’accorde d’être qui l’on est vraiment, dans cet état-là, à cet instant, sans jugement.

Bien sûr que le sport a aussi un aspect gratifiant sur le fait de transpirer, de se donner à fond, de se muscler ! Ça procure un boost non négligeable qui rend tout simplement heureux. Il faut juste se dire que c’est un moment pour soi, pas pour les autres et pas pour se donner en spectacle. « 

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