Maïka Vanderstichel

« Pour être arbitre, il faut savoir se blinder. »

Maïka Vanderstichel
À 25 ans, elle a été élue « Meilleure arbitre 2019 de la D1 féminine ». La Girondine Maïka Vanderstichel illustre à merveille la nouvelle génération d’arbitres féminines qui s’imposent peu à peu sur les terrains de football. Pour elle, être femme n’a rien d’incompatible avec la fonction, encore moins avec le ballon rond. Rencontre avec une footeuse bien dans ses baskets, à l’occasion des Journées de l’arbitrage qui se déroulent jusqu’au 29 novembre.

Par Valérie Domain

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur whatsapp
Partager sur pinterest
Partager sur email

Tu es aujourd’hui arbitre internationale. La passion du foot t’anime depuis longtemps ?

J’ai toujours été sportive et attirée par le football. Je jouais avec les garçons dans la cour de récré, en primaire. J’étais très garçon manqué, je n’étais pas du tout dans cette optique « princesse » de la plupart des filles. Je préférais jouer au ballon qu’à l’élastique et ça se passait super bien. Je me suis ensuite inscrite au club Genêt d’Anglet avec mes copains, chez moi, dans les Pyrénées-Atlantiques, où j’ai joué en mixte jusqu’à mes 14 ans, la date limite autorisée.

Tu as ensuite dû quitter ce club ?

C’était vraiment dur car je ne voulais pas aller jouer avec les filles, je me disais qu’il y avait moins de niveau. En plus, j’avais seulement 16 ans et je devais pratiquer avec des séniors.

Je suis finalement entrée dans un club féminin voisin, mais mon club m’a proposé parallèlement de rester avec eux à la condition de passer le concours d’arbitre. Ce que j’ai fait : j’ai été nommée arbitre stagiaire puis titularisée.

J’étais la seule arbitre féminine à Anglet, mais comme j’étais aussi la seule joueuse, ça ne m’a pas dérangé ! J’ai tout de suite accroché avec l’idée d’arbitrer le samedi et de jouer le dimanche, c’était un peu sportif comme week-end, mais ça me plaisait.

Maïka Vanderstichel
©DR

Tu dis avoir été la seule fille à faire du foot, tu n’as pas eu envie d’embarquer les copines ?

Le foot pour les filles à l’époque, il y a dix ans, c’était un choix particulier, ça ne s’invente pas. On ne dit pas : « Viens jouer au foot avec les garçons, tu verras, c’est chouette ! » Je passais pour une extraterrestre. Et puis, il fallait être solide face à certaines remarques sexistes. Des garçons machos, il y en a à tous les âges…

Lorsque tu as déménagé à Bordeaux pour tes études en marketing, tu as dû faire un choix : jouer ou arbitrer…

Oui, je faisais alors partie de la Fédération Française de Football et je ne pouvais plus avoir la double licence. J’ai donc préféré arrêter de jouer avec mon équipe. Je savais que ça allait me manquer, mais je me disais que j’allais pouvoir très vite découvrir autre chose et que j’avais là une belle marge de progression.

J’ai donc passé le concours de la Ligue puis celui de jeune arbitre de la Fédération, j’ai été reçue et après, ça va très vite.

Maïka Vanderstichel
Maïka Vanderstichel lors de la finale de la Coupe de France Féminine Lyon (OL) contre Lille (LOSC) au stade Gaston-Petit à Chateauroux le 8 mai 2019...©Matthieu Alexandre

Ton quotidien d’arbitre a changé ?

J’étais dans un univers plus pro, avec des équipes en centre de formation, jeunes et très respectueuses. Tous des hommes et tous des joueurs qui ne pensaient qu’à bien jouer, dans l’optique d’être remarqués par des recruteurs. Ils ne râlaient pas, ne faisaient pas d’histoires… J’ai aussi beaucoup voyagé, beaucoup appris.

Les voyages…ça t’a donné envie de devenir arbitre international ?

Devenir arbitre international, non, ça ne m’a pas traversé l’esprit à l’époque, mais ça me faisait rêver de voir les joueuses de l’équipe de France, de la D1 féminine.

Tu es quand-même retournée aux sources, rejouer un peu chez toi ?

Lorsque j’ai choisi de me consacrer à l’arbitrage, j’ai gardé quelques entraînements en club, mais sans licence. J’arrivais alors à retrouver du plaisir en jouant avec mes copines. Je continue d’ailleurs, de temps en temps, avec les joueuses de ma région, mais c’est plus rare.

En octobre dernier, j’ai arbitré un match Stade Bordelais/Anglet, j’y ai retrouvé des garçons avec qui je jouais dans mon club ! C’était drôle, sur le terrain, ils n’osaient pas me contester… et ils sont venus me saluer gentiment à la fin, peu importait le résultat.

Maïka Vanderstichel
Maïka Vanderstichel élue "Meilleure arbitre 2019"

Tu t’es blessée au genou lors de ta deuxième année comme jeune arbitre…

En 2015, oui, et ça a duré presque un an. Le médecin m’a alors dit que je ne pourrais peut-être plus jouer. Ce fut une période très difficile, physiquement car je ne pouvais plus courir, psychologiquement aussi. J’ai fait des infiltrations et ça a été de mieux en mieux, mais ce fut quasiment une saison blanche.

Être arbitre, ça demande un entraînement physique particulier ?

Les efforts sont différents que lorsque tu es joueuse. Je fais de la musculation et j’ai un préparateur physique. Il faut travailler plusieurs items de la condition physique. Sur le terrain, tu dois être près de l’action à tous les moments du match, donc prête à faire des sprints, à reproduire des efforts sur une longue durée. Finalement, on court plus que les joueurs !

Ton agenda ressemble à quoi ?

J’arbitre le dimanche, lundi c’est recup, les mardi et jeudi, séances avec mon coach, mercredi, séance entre arbitres (travails d’appuis, changements de direction…), vendredi renforcement musculaire (jambes, dos et bras, abdos, gainage) et samedi récup, séance veille de match ou trajet pour aller sur le lieu d’une rencontre.

Bien chargé… Comment on concilie vie perso, pro et arbitrage ? Car arbitrer n’est pas ton métier ?

Concilier toutes ces vies ? Compliqué ! Je dois jongler pour pouvoir tout faire. J’aime ce que je fais donc ça me convient. Je suis passée arbitre semi-pro en juillet dernier, je reçois une indemnité de préparation mensuelle, mais je ne peux pas en vivre, je travaille à temps plein comme trader media.  

Le 20 novembre dernier, tu as arbitré le choc de la D1 Arkema entre les deux meilleures équipes européennes, PSG/OL, le summum de la pression ?

On sait que c’est un match phare du championnat donc, forcément, il y a davantage de pression et de stress, mais c’est du stress positif, ça nous embarque, ce n’est pas paralysant, c’est de l’adrénaline. Avant le match, on ne réalise pas vraiment. On prend la mesure des choses au coup de sifflet final. Si on a fait le travail attendu, c’est l’essentiel.

Surtout, il avait lieu pour la première fois au Parc des Princes. Fouler la pelouse du Parc des Princes…j’en rêvais depuis gamine ! C’est un des plus beaux stades. Et ce fut un très beau match, même s’il s’est joué sans public, ce qui est évidemment une petite déception.

Maïka Vanderstichel

Ton souvenir le plus fort en tant qu’arbitre ?

Le premier PSG/LYON que j’arbitrais. En 2018, un match diffusé en prime time sur C+ et qui rassemblait 8 000 spectateurs au stade Jean Bouin. Imaginez…8 000 spectateurs qui chantent, une ambiance incroyable, ça restera gravé dans ma mémoire.

Et le moment le plus difficile ?

Le même ! C’est aussi ce match car je n’étais pas prête à gérer la médiatisation qui s’en est suivie, et surtout pas les commentaires peu agréables sur les réseaux sociaux. Évidemment, ce sont ceux-là que tu retiens, pas les commentaires positifs.

J’ai eu du mal à passer au-dessus de tout ça, je n’étais pas encore blindée. À partir de ce match, j’ai commencé à me forger une carapace, à me mettre un bandeau sur les yeux pour ne pas regarder les réseaux sociaux après un match.

Maïka Vanderstichel

Selon une étude Baromètre Kantar pour La Poste, menée à l’occasion de ces Journées de l’arbitrage, 94 % des Français considèrent que la féminisation de l’arbitrage est une bonne chose, tu es surprise par ce chiffre ?

Ça prouve que les mentalités évoluent, que ces Journées de l’arbitrage organisées par la Poste et la FFF, avec cette mise en avant positive des arbitres féminines, est une bonne chose, ça aide à la démocratisation.

Le fait que les matchs de D1 féminine soient diffusés sur C+ montre l’ampleur que prend petit à petit le foot féminin. Pour nous, c’est pareil, le succès du foot féminin entraîne avec lui l’arbitrage féminin et tout ce qui touche au foot féminin en général.

Et quand tu lis, également dans cette étude, que l’avenir de l’arbitrage sera plus féminin pour 88 % des Français…

Je me dis que c’est une évolution logique. On voit là que la femme a ouvert des portes. Une arbitre internationale comme Stéphanie Frappart (la première Française à avoir arbitré un match professionnel masculin, en Ligue 2, puis la première à avoir arbitré un match en Ligue 1 masculine, ndlr) permettra à des femmes de se lancer.

Penses-tu être un « rôle modèle » ?

Non, je suis trop jeune et pas encore assez expérimentée pour revendiquer ça.

Maïka Vanderstichel

Tu ne te sens pas un peu à part, différente des autres femmes ?

J’ai toujours aimé me trouver dans un environnement où on ne m’attendait pas forcément. J’ai deux grandes sœurs plutôt féminines, j’avais sûrement la volonté de m’en démarquer, je ne sais pas… Finalement, on a des points communs sur certains sujets, mais pas le sport.

Quant à mes parents, ils sont fiers car j’ai fait face à pas mal d’embuches pour en arriver là. Le choix d’arrêter de jouer, de concilier les études et les déplacements, de m’imposer une routine physique qui demande de l’engagement, et finalement le fait de trouver une organisation qui me permet de tout gérer… J’y suis arrivée.

C’est un univers qui se féminise selon toi ?

Je ne suis pas dans un univers masculin car on est le plus souvent entre femmes. Et j’arbitre de la même manière que ce soit filles ou garçons. Je sais m’adapter ; à eux, à elles, de s’adapter aussi à moi.

Bien sûr, certains spectateurs me font encore ressentir que je ne suis pas à ma place, en continuant de crier : « Retourne faire la vaisselle ! », mais je crois que si on montre qu’on a les qualités pour faire le job, on finit par gagner leur respect.

Un grand rêve d’arbitre ?

Je n’aime pas trop penser à mes rêves car j’ai peur d’être déçue, je préfère procéder par étape et la prochaine en tant qu’arbitre internationale, c’est de monter en catégorie. Objectif à court terme : la catégorie 2.

Et à long terme ?

Si j’y arrive, l’objectif ultime, c’est la catégorie 1. Plus on monte, plus on va sur de grosses compétitions. Mais je n’aime pas trop en parler. De peur que ça m’échappe.

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur whatsapp
Partager sur pinterest
Partager sur email

Vous aimerez aussi…

K-Méléon

K-Méléon

Très jeune, K-Méléon développe une sensibilité aigüe pour la musique tous styles confondus. Ses premières influences

Lire plus »
Yoshiro Mori

Yoshiro Mori, patron des JO de Tokyo : “Oups, pardon, je l’ai dit !”

Des “commentaires inappropriés”. C’est ainsi que le CIO (Comité international olympique) vient de qualifier les propos de Yoshiro Mori, 83 ans, président du Comité d’organisation des prochains Jeux olympiques. Celui qui fut également Premier ministre au Japon affirmait la semaine dernière que “les femmes parlaient trop pendant les réunions”. Aïe.

Lire plus »
Adrienne Bolland

Adrienne Bolland, l’intrépide étoile de l’aviation française

Elle était un drôle de phénomène, une casse-cou de l’aviation des Années folles. Il y a cent ans, le 1er avril 1921, en devenant la première femme à traverser la mythique Cordillère des Andes, à bord de son G3 Caudron, Adrienne Bolland a ouvert l’horizon à ses semblables, bien avant les grands noms célébrés de l’aviation : des hommes tels que Mermoz ou Saint-Exupéry. Récit d’une pionnière terriblement attachante.

Lire plus »
sport de combat

Sports de combat, bien plus qu’un exutoire

Sur ring ou sur tatamis, on les confond souvent. Pourtant, entre la boxe anglaise, le judo, l’escrime en passant par la lutte ou le krav maga, il en existe de très différents. Et si certains les disent violents, ils peuvent aussi et surtout apporter des bénéfices inattendus. Décryptage.

Lire plus »
Agathe Bessard

Best-of 2020 (suite) : les mots exquis de nos championnes

« On ne peut contribuer à l’émancipation des femmes si on n’écoute pas leurs histoires », disait la féministe américaine Gloria Steinem. Depuis 9 mois maintenant, ÀBLOCK! invite les sportives à se raconter. Au-delà du sport et de ses performances, nous entrons dans leur univers très privé, cet univers fait de dépassement de soi qui leur permet de s’imposer, de se réaliser dans toutes les sphères de leur vie. En 2020, ÀBLOCK! a mis en lumière des femmes d’exception qui ont fait du sport un acte de militantisme, même si ce n’est, le plus souvent, ni conscient ni voulu. Et ce n’est qu’un début. Lisons-les, écoutons-les, ces confidences sont sources d’inspiration : leur force, leurs réussites, leur joie à aller toujours plus loin, mais aussi leurs doutes, leurs échecs sont une leçon de vie autant que de sport. Et 2021 sera encore une année riche de rencontres. Mais, pour l’instant, pour encore quelques heures, retrouvons celles qui ont illuminé 2020 à nos côtés !

Lire plus »

Nutrition du sportif confiné : l’appel du frigo

Pas facile de savoir comment se nourrir en temps de confinement. Celui qui poursuit sa routine sportive tant bien que mal doit trouver un nouveau moyen de faire le plein d’énergie sans prendre de kilos indésirables. Pas impossible. Les conseils et 3 recettes maison de la diététicienne spécialisée dans la nutrition sportive Marion Lassagne.

Lire plus »
louise lenoble highline

Louise Lenoble – Totalement perchée

Grande prêtresse de la highline, elle passe sa vie à marcher sur des sangles au-dessus du vide, là où le vent l’emporte. Le monde lui tend les bras et elle nous raconte son histoire, celle d’une étudiante en médecine devenue nomade pour s’offrir une existence vertigineuse. Zoom sur une fille d’exception. 

Lire plus »
Erica Wiebe

Erica Wiebe, la lutteuse qui envoie les clichés au tapis !

Une guerrière, une passionaria, une femme de tête. Championne olympique 2016 en lutte libre, la Canadienne remettra son titre en jeu sur le tapis des prochains JO, à Tokyo. Ambassadrice de la lutte féminine, Erica Wiebe se bat pour que les jeunes filles soient intégrées dans l’arène sportive. Go for showtime !

Lire plus »
Shaikha Al Qassemi

Shaikha Al Qassemi, celle que le CrossFit a émancipée

Le CrossFit lui a permis de faire la paix avec son corps. À 32 ans, Shaikha Al Qassemi a puisé, dans la discipline, la force de suivre sa propre voie et de s’épanouir physiquement, loin des stéréotypes et des diktats qui régissent la norme. Désormais à l’aise dans ses baskets et bien dans sa tête, l’athlète émiratie n’a qu’une envie, servir d’exemple quitte, en levant des poids, à soulever des montagnes.

Lire plus »
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin