Le sport qui fait bouger les lignes

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur whatsapp
Partager sur pinterest
Partager sur email

Anne-Flore Marxer

« Chez moi, faire bouger les lignes, ça vient des tripes ! »

Anne-Flore Marxer
Depuis ses 18 ans, elle se bat pour l’inclusion des femmes dans les sports de glisse. Grâce à cette snowboardeuse franco-suisse à la personnalité magnétique, la pratique du freestyle et autre freeride évolue, se féminise doucement. À 36 ans, c’est désormais derrière une caméra qu’Anne-Flore Marxer s’engage et poursuit le combat. Passionnante conversation avec une sportive activiste.

Par Sophie Danger

Tu milites depuis des années pour la reconnaissance du sport au féminin. Comment est né ton engagement ?

Lorsque j’ai commencé le snowboard, les femmes n’avaient pas le droit de participer aux compétitions sous prétexte que c’était trop dangereux.

À l’époque, ma spécialité c’était de sauter de gros kickers sur les slopestyle. Je ne voyais pas pourquoi, parce que j’étais une fille, je n’avais pas le droit de participer aux contests.

Pour moi, il était important de débloquer cette situation et c’est à partir de ce moment-là que j’ai commencé à m’impliquer dans le développement de mon sport.

Anne-Flore Marxer

De quelle manière t’es-tu impliquée ?

J’ai compris assez tôt que j’avais l’opportunité de faire bouger les choses. À 18 ans, je n’étais personne mais, dès le départ, j’ai vu que participer à la discussion, venir avec des propositions pertinentes, une réflexion sur le fonctionnement pouvait faire évoluer la situation.

J’ai fait des pétitions, j’ai écrit des articles, j’ai pris la parole devant les médias, mais aussi en interne, au cours de réunions importantes et décisives.

Anne-Flore Marxer
©Facebook Anne-Flore Marxer/DR

Tu t’es également battue pour l’égalité des femmes en freeride…

Je suis arrivée un peu par hasard sur les compétitions de freeride, mais quand j’ai participé à mon premier contest, j’ai vu que les discriminations étaient flagrantes et choquantes.

C’est-à-dire ?

Les hommes avaient été programmés en premier avec les plus belles conditions de neige, ils étaient filmés avec un hélicoptère. Moi, j’imaginais que ce serait pareil pour moi…

Anne-Flore Marxer
©Facebook Anne-Flore Marxer/DR

Et ça ne l’était pas ?

Quand je me suis élancée, c’était en fin de journée. Je me suis engagée dans ma ligne et je suis arrivée dans un champ de bosses congelé. J’ai gagné, mais j’ai réalisé que personne ne nous avait filmés parce qu’il fallait se dépêcher afin que les images des hommes soient diffusées dans les médias.

Parallèlement à ça, les responsables avaient organisé le podium des hommes pendant que nous descendions et toute la presse nous tournait le dos pour le filmer !

Accessoirement, je me suis aussi rendu compte que les 25 participants hommes étaient tous payés 1000 dollars et ce jusqu’à la dernière place. Le vainqueur homme en ski gagnait 8000 dollars et moi 1200… En gagnant la compétition, j’avais seulement touché 200 balles de plus que le dernier mec !

Anne-Flore Marxer
©Facebook Anne-Flore Marxer/DR

Tu es donc repartie au combat…

Cette responsabilité de faire bouger les lignes, moi, elle me sort des tripes. Quand j’ai vu comment ça se passait, je me suis dit que c’était inacceptable.

Cette année-là, j’ai participé à ces compétitions parce que je ne voulais pas laisser faire. Participer et gagner, ça me donnait un droit de parole, j’avais un micro dans la main.

À la fin des compétitions, j’organisais une réunion avec toutes les filles pour faire la liste de tout ce qu’il y avait à améliorer puis j’apportais la liste à l’organisation. Quand j’ai réalisé que l’organisation s’en fichait complètement, j’ai mis les sponsors des évènements en copie et eux, curieusement, ne s’en fichaient pas.

Pour autant, les choses ne bougeaient toujours pas, j’ai mis la presse en copie et le retour de l’opinion publique a permis de mettre suffisamment de pression sur les organisateurs pour les obliger à faire évoluer la situation.

Anne-Flore Marxer
©Facebook Anne-Flore Marxer/DR

Ton engagement a donc fini par porter ses fruits ?

J’ai milité pendant dix-huit ans pour l’inclusion des femmes dans mon sport, d’abord en freestyle puis ensuite en freeride. Dans les deux disciplines, j’ai réussi à mobiliser suffisamment de monde pour faire pression sur les organisateurs et permettre l’inclusion des femmes dans les compétitions jusqu’à l’égalité des primes.

Pour moi, il était très important de m’assurer que les générations suivantes auraient au moins la possibilité d’avoir les mêmes opportunités que moi voire de meilleures. Ma plus grande fierté est d’avoir participé à l’évolution de mon sport. C’est ce qui m’animait.

Anne-Flore Marxer
©Facebook Anne-Flore Marxer/DR

D’où te vient cette conscience militante ?

On me demande souvent si j’ai une mère très militante, mais je crois que c’est l’inverse en fait. J’ai été témoin d’injustices, d’inégalités, du manque de respect et c’est plutôt ça qui m’a révoltée. Dans le sport, on retrouve ces mêmes dynamiques et ça devient systémique. On est toujours en train de soutenir que les femmes ne sont pas assez bien, pas assez fortes. Les personnes qui soutiennent ces positions sont celles qui sont à l’origine de ces discriminations.

Il y a un rapport institutionnalisé dans le sport qui créé ces discriminations et, pour moi, elles ne sont pas justifiées. Je ne peux pas rester silencieuse, le silence profite à l’oppression. Si on veut que les choses avancent, il faut, dans un premier temps, participer à la conversation.

Anne-Flore Marxer
©Facebook Anne-Flore Marxer/DR

Est-ce que tu as été soutenue dans ta démarche lorsque tu étais sur le circuit ?

J’ai souvent été celle qui brandissait le drapeau, mais c’est assez extraordinaire de voir que, en parallèle, il y a toujours quelqu’un qui porte cette parole dans son environnement. Il y a Cori Schumacher en surf par exemple, Valeria Kechichian en skate longboard… Nous sommes toutes là à faire évoluer nos sports et il y a une énorme solidarité transversale.

Anne-Flore Marxer
©Facebook Anne-Flore Marxer/DR

Qu’est-ce qui, selon toi, explique qu’il n’y ait pas beaucoup de filles pour prendre et relayer cette parole ?

C’est une parole qui touche beaucoup de monde, mais beaucoup n’osent pas s’engager. Quand des jeunes filles arrivent sur une compétition, elles sont si contentes d’avoir réussi à se qualifier, elles se disent qu’elles ont tellement de chance d’être là, qu’elles ne vont pas commencer à faire des histoires.

Mais, on le voit souvent, le féminisme se révèle un poil plus tard dans la vie d’une femme parce qu’elle prend de l’assurance, qu’elle comprend mieux le système et qu’elle se rend compte que la plupart des femmes sont victimes de ces discriminations.

Participer et s’impliquer dans le débat, c’est ce dont nous avons besoin pour faire bouger les choses et si nous étions plus nombreuses… ça irait plus vite. 

Anne-Flore Marxer
©Facebook Anne-Flore Marxer/DR

Est-ce que ce n’est pas usant de devoir constamment se battre ?

À un moment donné, j’en ai eu marre de toujours avoir à justifier le fait d’être une femme. Militer sans cesse est devenu quelque chose de lourd à porter. À force, j’étais vraiment fatiguée de m’en prendre plein la gueule tout le temps alors que ces disparités, ce sont des discriminations de genre auxquelles toute la gent féminine est confrontée dans le milieu professionnel.

On finit par te décrire comme une rabat-joie même si mon but a toujours été extrêmement positif puisque je militais pour l’inclusion.

Anne-Flore Marxer
©Facebook Anne-Flore Marxer/DR

C’est ce ras-le-bol qui t’a menée à réaliser ton documentaire, « A Land Shaped by Women » ?

J’avais besoin de retrouver un peu d’inspiration et de force. Je savais qu’en Islande, la situation était beaucoup plus avancée en matière d’égalité des genres. Je savais aussi qu’il y avait des montagnes et des vagues. C’est pour cela que j’ai décidé de partir là-bas et d’en faire un film.

Ma démarche était pour nous toutes. Pour moi, à titre personnel, parce que j’avais besoin de ce moment de vie, mais aussi pour toutes les femmes car nous avons besoin d’un peu d’inspiration et de force.

Quel message voulais-tu faire passer en réalisant ce film ?

L’idée, en premier lieu, était de mettre des femmes à l’écran. Dans les films de ski, de snowboard, de montagne, on ne met presque exclusivement que des hommes à l’écran avec une narration très virile.

En général, on voit un homme face caméra, il parle à la première personne pour évoquer la tempête, le côté extrême, il dit à quel point tout cela est dangereux et, finalement, il arrive à vaincre les éléments et à atteindre le sommet. Ce narratif, toujours le même depuis vingt ans, a tendance à exclure beaucoup de monde et principalement la gent féminine. À force de ne parler que des dangers de la montagne, de ne voir que des hommes, c’est comme de dire aux femmes qu’elles n’y ont pas leur place.

Anne-Flore Marxer
©Facebook Anne-Flore Marxer/DR

Ton parti-pris est en effet résolument différent des films dits « de glisse »…

Ce qui m’intéresse, ce n’est pas de parler uniquement de performance, mais aussi de ce qu’il y a autour. Je voulais montrer qu’un voyage, ce n’est pas que des images d’action. Un voyage, c’est beaucoup plus que ça, des rencontres notamment.

Ma démarche était de partir à la découverte de l’Islande, de comprendre comment ce pays en était arrivé à plus d’égalité en matière de genres et de voir l’impact que cela avait sur les Islandaises d’aujourd’hui.

Ton documentaire a été très bien accueilli par le public. Il vient d’ailleurs d’être projeté dans les écoles du canton de Vaud, en Suisse, qu’en est-il ressorti ?

Oui, la semaine dernière, toutes les écoles du canton de Vaud, l’endroit où j’ai grandi, ont projeté mon film aux élèves de 10 à 13 ans. C’était beau de voir ce que le film transmet de positif. On a également fait une tournée dans des salles de cinéma gigantesques et c’était génial d’écouter les conversations engagées à la fin de la projection. Les femmes prenaient la parole de manière décomplexée, les hommes participaient aussi et tout ça m’a fait du bien.

Anne-Flore Marxer
©Facebook Anne-Flore Marxer/DR

Avec le recul, dirais-tu que les choses ont beaucoup évolué depuis tes premières prises de parole ?

Ça a évolué mais, à l’heure actuelle, je n’ai pas l’impression qu’il y ait plus de femmes dans les instances décisionnaires du sport et c’est ça le problème. Pareil du côté des marques, là où se trouve l’argent. S’il n’y a que des hommes pour investir dans le sport, ils se tournent vers des sports masculins. Ce sont ces mêmes hommes qui vont dénigrer le niveau sportif des femmes alors que ce serait à eux d’investir et d’accompagner financièrement le sport au féminin. L’investissement en vaut clairement la peine.

Il n’y a qu’à se rappeler de la Coupe du monde féminine de foot. Les stades étaient pleins à craquer jusqu’à la fin de la compétition, au-delà même des résultats de l’équipe nationale. Quand on investit, le niveau augmente et le retour sur investissement peut devenir intéressant.    

Anne-Flore Marxer
©Facebook Anne-Flore Marxer/DR

Que faut-il faire de plus à l’avenir pour que le changement opère ?

Tant que l’on n’a pas résolu le problème…il faut tous se mettre à militer !

  • Anne-Flore Marxer a été championne du monde de freeride en 2011, vainqueure de l’étape Xtreme de Verbier, la même année.
  • Son film documentaire, “A Land Shaped by Women” illustre le voyage initiatique de deux championnes du monde de snowboard freeride à travers l’Islande. Vous pouvez le louer sur le site dédié : “A Land Shaped by Women”
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur whatsapp
Partager sur pinterest
Partager sur email

S’inscrire à la newsletter mensuelle :

(Nous ne sommes pas prêteurs, nous garderons vos coordonnées bien au chaud chez nous…)

Vous aimerez aussi…

Rose Nathike Lokonyen

Rose Nathike Lokonyen, le sport pour refuge

Elle n’est pas une athlète comme les autres. En 2016, Rose Nathike Lokonyen participait aux Jeux Olympiques de Rio de Janeiro au sein de la première équipe de réfugiés de l’Histoire. Depuis, la jeune sud-soudanaise continue de tracer sa route, utilisant le sport pour mettre en lumière le sort de ceux qui, comme elle, ont dû fuir leur pays. Portrait d’une sportive qui (re)vient de loin.

Lire plus »
Pauline Déroulède

Pauline Déroulède, tenniswoman en fauteuil, mais toujours debout.

Une guerrière, une winneuse. Sur une seule jambe. Il y a un an, percutée par une voiture, Pauline Déroulède a été amputée de la jambe gauche. Depuis, cette droguée au sport s’entraîne dans le but de se qualifier pour les Jeux Paralympiques de Paris 2024. Sa discipline : le tennis fauteuil. Mais ne vous y fiez pas, ce qu’elle aime avant tout, c’est taper dans la balle…comme avant. Rencontre bouleversante avec une femme toujours debout.

Lire plus »

Nutrition du sportif confiné : l’appel du frigo

Pas facile de savoir comment se nourrir en temps de confinement. Celui qui poursuit sa routine sportive tant bien que mal doit trouver un nouveau moyen de faire le plein d’énergie sans prendre de kilos indésirables. Pas impossible. Les conseils et 3 recettes maison de la diététicienne spécialisée dans la nutrition sportive Marion Lassagne.

Lire plus »

Pendant le confinement, le fitness a la cote

Malgré les nombreux échanges houleux sur les réseaux sociaux concernant le running (on peut continuer à courir ou pas ?), ce ne serait là qu’une tempête dans un verre d’eau. Selon un sondage, la course à pied est loin d’être l’activité la plus prisée par les Français en période de confinement.

Lire plus »

Cet été, si on courait pour la bonne cause ?

Depuis le 7 août et jusqu’au 7 septembre, la fondation Alice Milliat qui œuvre à la médiatisation du sport féminin, – lance la 5e édition de son Challenge Alice Milliat, une course connectée solidaire et gratuite pour valoriser le sport au féminin, sa médiatisation, sa pratique et l’égalité dans le milieu sportif. On y va ?

Lire plus »