Sarah Lezito« Mon objectif à moto, c’est juste de kiffer. »

Sarah Lezito
Les cascades à moto des héroïnes d’Avengers ou encore de Batman, c’est elle. Sarah Lezito, 29 ans, est l’une des, si ce n’est LA, plus grandes stunteuses de la planète. Convoitée par le cinéma, elle apparaît régulièrement dans des super-productions, mais n’aime rien tant que réaliser ses propres vidéos. Elle chérit avant toute chose sa liberté, celle de faire ce qu’elle veut quand elle veut avec ses motos. Rencontre avec une fille au caractère en acier trempé !

Par Sophie Danger

Publié le 26 mars 2021 à 19h21, mis à jour le 29 juillet 2021 à 13h01

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Tu as commencé très jeune. Tu avais 13 ans, tu piquais le quad que ton père utilisait pour travailler dans ses vignobles pour faire des roues arrière avec tes amis…

Je suis originaire d’un village et déjà quand j’étais toute petite, on était quatre-cinq copains et j’étais la seule fille. On traînait tout le temps dehors, on faisait des roues arrière en vélo et pas mal de bêtises.

Quand on a eu 13 ans, on a tous voulu des scooters, des motos. Mon père avait un quad et j’allais rejoindre mes copains avec leurs scooters et leurs motos cross dans les champs.

On a commencé à se défier. On regardait des vidéos sur internet en se disant : “Ça, il faut le faire !“ et c’est parti de là.

 

Tu étais déjà familière des sports mécaniques ou pas du tout ?

À la base, je n’étais pas trop sports mécaniques, mais j’avais malgré tout ce petit truc en moi qui faisait que j’avais envie de faire des folies. Je pense que si je n’avais pas eu le quad ou la moto, je me serais dirigée vers autre chose.

J’avais peut-être besoin de m’exprimer comme ça, je ne sais pas, mais ce qui est certain, c’est que ça me faisait du bien de faire des roues arrière. J’en avais besoin tous les jours.

J’avais besoin d’aller chercher la limite et je passais mon temps à faire ça. Dès que j’ai un peu progressé, j’ai tout de suite été addict, passionnée.

Comment parvenais-tu à conjuguer cette passion envahissante et l’école ?

J’y allais le soir après l’école. Au début, j’allais rouler une heure ou deux, pas plus.

À 15 ans, j’ai eu une petite 125 et là, j’ai commencé à être autonome : je pouvais aller en cours avec ma moto, je pouvais rouler quand je le voulais et dès que je la prenais, c’était entraînement stunt (cascade, ndlr).

Pendant longtemps, tu as caché ce que tu faisais à tes parents. Tu avais peur de quoi s’ils venaient à l’apprendre ?

Je leur disais que j’allais faire un tour avec le quad, j’étais honnête là-dessus, mais ce que je ne leur disais pas, en revanche, c’est que je le prenais pour aller me cacher dans mon petit bout de champs et faire des roues arrière.

Ma principale crainte était de chuter et de casser quelque chose. Je faisais très attention. J’avais construit une petite barre en ferraille que je mettais à l’arrière du quad et elle m’empêchait de me retourner.

Quand j’avais fini, je la démontais et je la mettais dans mon sac. Progressivement, j’ai appris à gérer tout ce qui est freins arrières… il n’y avait donc plus de soucis !

Mais, quoi qu’il en soit, je me suis fait cramée assez vite. Tout ça a peut-être duré six mois et après j’ai dû assumer.

Ils en ont pensé quoi ?

Ils m’ont dit d’arrêter, que c’était super dangereux, que je risquais de me retourner.

Pour eux, ce n’était pas une question de matériel, ils pensaient avant tout au fait que je risquais de me faire très mal. Je leur disais que non, qu’il y avait des gars qui faisaient ça sur des vidéos…

Au début, ce n’était pas évident, mais une fois que j’ai commencé à sortir un peu du lot, à passer dans des magazines, ils se sont dit que j’aimais peut-être vraiment ça.

Il m’a quand même fallu deux-trois ans pour les convaincre.

Tu vas rapidement laisser tomber le quad pour la moto, une 125cc pour commencer. Passer de 4 à 2 roues a été une transition facile ?

Ça a été un fossé assez énorme. Je ne m’en rendais pas compte. J’avais déjà un bon niveau en quad et, quand j’ai décidé de passer à la moto, j’étais super confiante.

Mais le quad de mon père était automatique, il n’y avait donc pas d’embrayage, pas de vitesses, c’était super simple et parfait pour moi quand j’ai commencé.

Lorsque j’ai eu la moto, il y avait des vitesses, il y a avait aussi l’équilibre droite-gauche. Je suis presque repartie de zéro et, au début, ça m’a mis un petit coup.

J’étais face à une difficulté, je me disais que ça allait être facile et que j’allais direct pouvoir faire des roues arrière.

En réalité, j’ai dû mettre un an à être à l’aise avec la moto et j’ai dû m’acharner. Je ne m’attendais pas à ça. Je n’avais pas mesuré la difficulté qui m’attendait et ça a été un challenge de plus.

Il était hors de question que tu n’y arrives pas ?

Clairement. Je voulais la moto, je me voyais en train de faire des folies en moto, je voulais le résultat. Pour l’obtenir, j’ai roulé encore plus, je me suis entraînée encore plus et c’est passé.

Tu avais des envies de compétition à l’époque ?

Pas plus que ça. Au début, c’était juste du fun et la volonté de progresser. Je n’avais pas l’esprit compétition, ni même l’idée d’en vivre, je ne m’étais d’ailleurs jamais dit que faire des roues arrière en moto pouvait être un métier.

Je voyais les grands showmen et pour moi, c’était ça une carrière. Pour autant, je n’avais pas forcément envie de faire ça, de finir dans le spectacle.

Mon objectif à moi, c’était juste de kiffer, de faire des vidéos. La compétition est venue plus tard, vers 18-20 ans, je ne me suis pas penchée dessus avant.

Qu’est-ce qui t’a motivée à en faire ?

En 2011, il y a eu une compétition en France qui s’appelait les Stunt Games. C’était un petit contest avec une catégorie femmes et une catégorie hommes et pour chaque catégorie, il y avait une Suzuki 600 à gagner, une moto de fou !

Je me suis dit que je participerais bien, juste pour gagner la moto. La condition néanmoins pour y participer, c’était d’être en gros cube, de rouler avec une moto de plus de 400 ou 500 cm3.

Moi, j’avais 19 ans et je roulais encore en 125. Je n’avais pas le choix. J’avais deux mois avant de participer à la compétition alors j’ai acheté un gros cube, une CB 500 toute pourrie, je me suis entraînée et ça s’est passé tranquille.

On était cinq femmes à faire la compet, c’est la seule année où il y a eu autant de femmes sur une compétition de stunt et je suis arrivée première.

Qu’est-ce que ça t’a apporté ?

La compétition en soi, ça ne m’a pas forcément fait kiffer, mais c’était une expérience. Au final, en plus, il y a eu plein de soucis avec ce contest, des histoires d’arnaque et il n’y a finalement pas eu de moto à gagner.

J’ai fait ça pour la gloire, mais ce n’était pas grave puisque ça m’a fait passer aux gros cubes plus tôt que ce que j’avais prévu. Et puis, c’était un petit challenge et j’étais contente de l’avoir fait.

Même si tu n’a pas aimé plus que ça t’aligner au départ d’une compétition, tu vas malgré tout continuer à y prendre part de temps en temps…

Celle d’après, c’était en 2013, les Championnats du monde. Là, il n’y avait plus de catégorie, j’étais la seule femme. Mon objectif était d’aller faire une place avec les mecs sans forcément vouloir décrocher la première.

J’y suis allée en touriste et j’ai terminé 19e. J’y suis retournée en 2015 et, là, j’ai fini 8e sur 80 participants, ce qui était une belle victoire pour moi. J’étais contente de montrer qu’il n’y avait pas que des hommes sur les compétitions.

Ce sont de très bons souvenirs. J’en refais d’ailleurs de temps en temps, quand ça me chante, quand je le sens bien, mais je le prévois toujours au dernier moment.

Pourquoi ?

L’idée de me dire : “Je vais préparer 3 minutes, les 3 meilleures minutes de ma vie et tous les jours je vais faire la même chose“, je n’y arrive pas, ça ne me motive pas.

C’est vrai que ça te fait évoluer quand tu prépares ton run de 3 minutes parce que, après, tes tricks (figures de voltige, ndlr) sont parfaits, c’est beau, fluide mais, moi, ce n’est vraiment pas ce que je veux.

Il faut se dédier à ça et j’ai peur de m’ennuyer là-dedans, de tourner en rond. Je préfère kiffer, tourner plein de vidéos, faire vraiment ce que je veux en fait.

À la même époque, le cinéma va venir frapper à ta porte. Tu publies une vidéo de toi qui est remarquée par les producteurs de « Fast and Furious 6 ». Ils vont te contacter. Ça t’a fait quoi de recevoir cet appel ?

 

Ça m’a fait tout drôle parce que je ne m’y attendais pas ! C’est là que j’ai réalisé que ce que je faisais était vraiment un métier.

Malgré tout, je ne me suis pas emballée tout de suite en me disant que j’allais me lancer à fond dans les films, je me suis juste dit que j’allais essayer.

J’ai rencontré Greg Powell, un célèbre coordinateur de cascades qui s’occupe de beaucoup de gros films. Finalement, je n’ai pas fait « Fast and Furious », mais il m’a rappelée un an après pour « Avengers 2 ». C’était une grosse expérience. J’ai travaillé deux mois avec eux, tout s’est super bien passé.

Après « Avengers : l’ère d’Ultron », en 2015, Sarah Lezito a de nouveau doublé Scarlett Johansson dans « Black Widow » qui devrait sortir cet été.

Tu apparais désormais dans au moins une grosse production par an. Toi qui n’aimes pas les cadres, comment tu vis ces expériences particulières ?  

Je ne pourrais pas faire que ça tout le temps, mais quand on m’appelle, ce qui m’arrive peut-être une à deux fois par an max, je dis ok.

Dans ces cas-là, on me dit : “On a ce film à tourner avec cette moto et cette cascade particulière à réaliser dans ce décor et c’est à toi de faire au mieux.“

C’est drôle parce que les motos sont souvent improbables, désignées pour le film (« Avengers », par exemple, c’était une Harley électrique) et personne ne sait comment ça se roule ! Je trouve ça énorme d’être la première à tester et à pouvoir faire des cascades avec ces motos.

Il y a aussi le fait qu’entre ce qui est écrit dans le scénario et ce qui se passe dans la réalité… il y a deux mondes différents !

On va te demander, par exemple, de te lancer sur des rails de train avec du verglas. Tu vas leur dire que, physiquement, tu ne peux pas, mais comme pour eux, dans leur tête ça existe, tu vas trouver le moyen de faire ce qu’ils veulent. Ça fait aussi des histoires à raconter…

Il y a eu d’autres challenges marquants ?

Pour un film, on a roulé à deux sur une moto. Je ne m’étais jamais entraînée à faire des roues arrière et des roues avant avec quelqu’un derrière moi : trop cool à faire !

Pour « Batman », j’ai fait des drifts (dérapages, ndlr) avec la moto de Catwoman, une moto totalement modifiée qui n’avait plus rien à voir avec une moto normale.

C’était en plein hiver, dans le froid de l’Angleterre, la pluie tombait… Même si, parfois, c’est super dur, j’aime bien. J’apprends de nouvelles choses, je le sens quand je roule avec mes motos.

L’industrie cinématographique recherche malgré tout des profils plutôt polyvalents et le tien est hyper spécialisé. Tu t’es mise à d’autres disciplines ?

Un bon cascadeur, c’est un mec qui sait faire un peu de tout, ce qui n’est pas du tout mon profil.

En 2013, j’ai acheté une petite voiture pour faire du drift et je m’y suis vraiment mise depuis 2015, ce qui m’a permis d’ajouter une petite ligne à mon CV.

Je n’ai pas encore fait de combats, ça ne m’a pas chauffée, je préfère rester dans les sports mécaniques.

Tu vas aussi te produire dans le clip “Alright“ de la chanteuse Jain, qui a pour but de montrer des femmes bourrées de talent qui s’épanouissent loin des clichés. Les clichés, c’est une chose que tu combats fermement. Tu dis d’ailleurs que tu as bien fait d’avoir écouté ton cœur, de ne jamais avoir eu honte d’être un garçon manqué pour arriver là ou tu en es. C’était parfois difficile le regard des autres ?

C’est davantage les gens qui t’entourent qui injectent des choses que tu ne cherches pas. Quand tu es petit, tu ne demandes rien. Je prends l’exemple de ma mère.

Quand j’étais enfant, je voulais faire du football et du rugby, comme mes copains de l’école, et elle n’a pas voulu.

Elle n’y peut rien, je ne peux même pas lui en vouloir, mais elle m’a dirigée vers autre chose, que j’ai accepté.

En 2018, Jain fait appel à Sarah Lezito pour le clip d' »Alright », un titre mettant en avant la détermination, la passion et l’amour au sens large.

Elle a pourtant permis que tu fasses du stunt…

Oui mais ça a mis du temps, ça ne s’est pas passé en un claquement de doigts. J’ai dû devenir têtue pour ça et heureusement.

Les gens, tu ne peux pas leur en vouloir, ils ont été éduqués comme ça pour la plupart. Il faut juste pouvoir le comprendre et réagir par rapport à ça.

Il faut vraiment suivre ce que l’on a envie de faire. Il ne faut pas écouter les autres, il faut n’écouter que soi-même, ce qui n’est pas évident quand tu es tout seul au début et que tu te lances dans quelque chose.

Est-ce que, les années passant, tu as vu une évolution sur le regard porté sur les filles qui pratiquent des sports mécaniques ?

Pour ce qui me concerne, oui et, de manière générale, je pense que ça évolue aussi. Au début, on ne te prend pas au sérieux mais, quand ça commence à devenir ta profession, quelque chose de concret, le regard change tout de suite.

Il y a beaucoup plus de soutien, de gens qui te comprennent et essaient de t’aider. J’ai l’impression que, depuis dix ans, il y a une vague féminine en ce qui concerne les sports mécaniques.

On voit de plus en plus de filles, pas forcément dans mon domaine, le stunt, mais de manière générale.

Qu’est-ce qui peut freiner une pratique féminine plus large ? La peur peut-être ?

Si tu commences vers 20-25 ans, tu n’auras pas les mêmes peurs que quand tu en as 14. Moi, j’ai eu la chance de commencer très très jeune. Je n’avais pas conscience des risques.

Maintenant, quand je veux essayer un nouveau truc, je me rends compte que je fais un peu plus attention, je réfléchis. C’est important de commencer jeune ou sur de petites cylindrées.

Tu t’es déjà fait peur, voire très peur ?

Oui, forcément. Parfois, tu sais que ça ne va pas passer, tu vois arriver la chute et elle arrive. Ça fait partie du truc. Il faut savoir si tu es prête à accepter le risque ou pas.

Si tu n’es pas prête, il faut passer à autre chose. Moi, par exemple, je me suis mise au cross, il y a deux-trois ans, et c’est pareil. Je repars un peu de zéro et je ressens cette peur nouvelle, d’autres dangers.

Je me retrouve dans cette situation-là : j’ai peur, mais j’y vais, j’accepte de me blesser sinon j’arrête le cross. Il ne faut pas se mettre de limites, mais des objectifs chaque jour.

L’idée est de repousser la limite, mais petit à petit. Moi, je n’ai pas envie de me casser un truc pour rien.

L’avenir, tu le vois comment ?

Je suis plutôt à voir ce qui va arriver le jour même. Alors, je continue de kiffer, de faire ce que je veux. Et je sais que les choses arriveront.

  • Pour apprendre à faire des roues arrière et suivre l’actu de Sarah Lezito, direction sa chaîne YouTube 

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