« Petite, j’ai très vite été initiée au football par mon père qui adorait ça. Ça m’a plu et j’ai commencé à en faire dans un club. J’étais une des seules filles. D’une certaine manière, je prouvais déjà que les filles pouvaient faire comme les garçons. Moi, j’étais du genre à m’imposer dans la cour d’école, notamment pour jouer au foot avec les garçons. Mais eux ne voulaient pas de moi parce que j’étais une fille et les filles ne voulaient pas de moi parce que je jouais avec les garçons… Ça ne m’a pas découragée, j’ai continué le foot à fond les ballons jusqu’à faire les tests pour l’équipe de France.
J’ai joué avec des garçons jusqu’à l’âge de 15 ans, après on n’a plus le droit. Et je n’ai plus vraiment évolué. Je pense que s’entraîner avec des garçons permet d’aller plus loin. Selon moi, ça pousse à se battre, à faire de mieux en mieux. Les coachs de nos équipes féminines ne nous apprenaient pas le même foot qu’avec les garçons. Ça m’a enlevé l’envie et puis, de toute façon, j’ai dû arrêter pour passer mon bac. Ceci dit, j’ai raccroché les crampons des années plus tard puisque j’ai été coach pour une équipe féminine de mon ancien club.
Charlotte (debout, à gauche), coach d’une équipe féminine de football de sa région, la Bourgogne France-Comté.
Le niveau a beaucoup évolué côté foot féminin, même si, ce que je retiens, c’est qu’en général, les garçons sont plus bourrins que les filles et redoublent d’efforts quand on les challenge. Une fille, si on la rabaisse, elle va se trouver nulle, se remettre en question. Ma technique, c’est d’encourager, soutenir. Quand on est enfant, on ne se rend pas compte des difficultés auxquelles on va devoir faire face en tant que femme. Je crois que j’étais vraiment inconsciente quand je me suis lancée dans le foot et même dans ma passion du skateboard. J’étais fan de Zidane, je voulais être numéro 10 comme lui et je rêvais d’être skateuse professionnelle. Je n’avais pas conscience du parcours du combattant qui m’attendait. En même temps, c’est ça qui m’a poussée à rêver et à aller de l’avant. Je crois qu’il faut laisser grandir les petites filles avec tous leurs rêves, en leur donnant confiance pour qu’elles deviennent des femmes fortes et puissantes. Même si j’aimerais, à l’avenir, ne plus utiliser ces termes et pouvoir simplement parler de « femmes normales », acceptées. On ne parle jamais d’un homme « fort et puissant ». On parle d’un « homme ».
Sur le terrain de foot, je récupérais le ballon et je le redistribuais à l’avant, au centre. Ni en défense, parce que j’avais peur quand les joueurs m’arrivaient dessus et ni en attaque parce que je ne courais pas assez vite. J’étais très technique mais nulle en vitesse. Je m’inspirais de mon idole, le milieu de terrain Zizou ! J’ai stoppé le foot à l’âge de 17 ans et j’ai débuté le skate. Ça venait de ma fascination pour les Américains – le côté où on peut partir de rien et s’en sortir – et pour la série des Jackass, des mecs qui jouaient aux abrutis en faisant un peu n’importe quoi. Je trouvais ça cool de faire comme ces garçons qui peuvent faire ce qu’ils veulent. Et dans le skate, il y a un peu ce côté-là, cool, sans compétition : on ride, il fait beau, on parle avec les copains. J’ai toujours aimé cette ambiance.
Quand j’ai commencé le skate, ça s’est super bien passé pour moi parce que j’avais pas mal de potes garçons. Le seul truc, c’est que j’étais acceptée mais pas aidée. Aucun d’eux ne me donnait de conseils techniques quand je galérais. C’était sympa mais je n’évoluais pas. Je crois que certains ont peur qu’on devienne meilleures qu’eux. Et quand on gère et qu’on leur donne des conseils à notre tour, ils ne nous écoutent pas, notre avis ne compte pas… Bref, j’ai tout fait toute seule en regardant des vidéos sur YouTube. J’en ai fait jusqu’à mes 19 ans avant d’arrêter pour « la vie d’adulte » : il ne fallait pas que je me casse une jambe pour le travail. J’ai repris le skate tout récemment quand j’ai rencontré mon copain. Lui, il fait du vélo donc il m’a emmenée dans un pump track (une piste goudronnée avec des bosses, terrain de jeu pour VTT ou BMX, Ndlr) et ça m’a donné envie de prendre mon skateboard.
C’est à 17 ans que j’ai commencé à faire ce dont j’avais toujours rêvé : créer autour de ma passion du sport extrême. J’ai lancé ma marque de vêtements et je vendais mes t-shirts lors de compétitions de skate. Mon goal absolu était que mes illustrations un peu déjantées finissent sur des planches de skate ou de snowboard. J’ai donc fait les Beaux-Arts à Valence et je me suis spécialisée en design graphique avec impression éco-responsable. Ma marque s’appelle Crash Méduse parce que je trouvais que ça allait bien avec le sport extrême. « Crash », c’est le côté vitesse, explosion, la rencontre de choses qui détruisent ou qui forment une nouvelle chose. Et « Méduse », c’est le côté féminin.
J’ai toujours voulu associer mon entreprise de design graphique à la valorisation des femmes dans le sport extrême. Quand on me commande une affiche ou des cartes de visite, par exemple, un pourcentage de ma recette part dans le sport extrême féminin. Depuis 2024, je crée carrément des festivals pour valoriser et soutenir le sport extrême féminin. Et je suis en train de créer l’association Crash Méduse Park dédiée spécialement à ce volet et centrée également sur l’accompagnement des filles et des femmes dans l’accès aux sports extrêmes. Plusieurs questions doivent être posées et remontées, comme par exemple : comment faire garder ses enfants, ses animaux, quand on est maman solo ? Avoir des cabines réservées aux femmes pour se changer, des toilettes sur les trails. Dans ce cadre, j’aimerais lancer un label qui serait distribué dans les magasins de sport, les stations ou autres lieux sportifs et qui garantirait qu’une femme y est bien accueillie ou qu’elle peut y trouver du matériel adapté.
En 2024, j’ai lancé le premier évènement pour valoriser et soutenir le sport extrême féminin, le XS Crash Méduse Fest 1 : des concerts. L’idée est de soutenir financièrement des sportives avec des fonds récoltés : en leur offrant du matériel, en finançant des licences, en les inscrivant à des compétitions… Pour le deuxième festival, j’ai loué une salle et mis en place des initiations au skate, au VTT et à la slackline. Ça permettait d’inviter les gens à faire du sport, à tester des choses différentes. J’ai eu peu de monde mais quand même, la fréquentation grandissait à chaque festival. Avec le troisième, j’ai récolté assez d’argent pour le redistribuer : j’ai donné 150 euros à une traileuse, 150 euros à un club de skate et 150 euros à une alpiniste qui fait partie du GRAF, le groupe régional d’alpinisme féminin. Dernièrement, j’ai aussi distribué 100 euros pour un événement 100% féminin sur le skate à Lyon.
Mon but, c’est de me faire connaître en dehors de ma région, le haut-Jura, qui est un peu limitée pour le sport extrême. Mon rêve absolu, c’est que Crash Méduse, avec ses événements, devienne le Red Bull exclusivement féminin. Une mise en avant exclusivement des femmes, mais soutenue, accompagnée, par les hommes. Parce que pour que les hommes changent, il faut qu’ils côtoient des femmes le plus possible… Je veux aussi créer le premier skatepark couvert du Jura parce que chez nous il pleut 250 jours par an… Pas que pour le skateboard mais pour les rollers, les trottinettes, les vélos et même les draisiennes.
Les femmes doivent vraiment être très courageuses et très déterminées pour s’en sortir dans ce monde d’hommes. Il faut s’acharner pour être entendues, pour avoir son espace. Mon rêve, c’est que ce ne soit plus une lutte pour les femmes… J’ai participé à un cycle de conférences autour de femmes inspirantes dans ma région et le fait d’être soutenue par d’autres femmes a tout changé. Souvent, on joue aux guerrières parce qu’on n’a pas trop le choix mais, en coulisses, on pleure.
Moi, j’ai évolué parmi des garçons donc je pense que ça m’a endurcie alors que je suis hypersensible. Je copiais mon comportement sur eux pour être aussi forte qu’eux au foot, par exemple. Je crois même, qu’à l’époque, j’aimais pas vraiment les filles, je trouvais qu’elles n’étaient que dans l’apparence. J’ai été élevée par mon père, et ma mère qui travaillait énormément n’était pas du genre à me dire qu’il fallait se maquiller.
Le sport, pour moi, c’est vraiment un défouloir. Ça me vide la tête. Je suis quelqu’un de très angoissée et je me suis rendu compte que c’est seulement après une séance de sport intense que je peux travailler correctement. Mon mode de vie, désormais, consiste à me lever tôt pour aller marcher une ou deux heures pour revenir devant mon écran d’ordinateur, sereine, sans pensées qui vont dans tous les sens parce que j’ai eu ma dose d’endorphines.
Ce que je dirais à des femmes qui ont peur de pratiquer un sport extrême, c’est d’y aller à deux, avec une copine, ou de trouver des cours collectifs entre femmes. Et aussi de ne pas hésiter à venir essayer dans l’espace public, sur un trottoir, dans un skate park. Et que ce type de sports défoule, libère ! Et que c’est finalement un milieu assez bienveillant, il y a de belles valeurs. Quand tu es débutant et que tu réussis une figure en skate, tout le monde tape sa planche contre le sol pour t’applaudir.
Je n’ai jamais vraiment été inspirée par des sportives parce que, malheureusement, quand j’étais petite, je n’en voyais pas vraiment. Plutôt par des femmes de ma famille, tenaces, indépendantes et déterminées. Mais je constate qu’aujourd’hui, les jeunes femmes n’attendent plus d’avoir des modèles pour se lancer. J’ai récemment interviewé des jeunes skateuses à ce sujet et elles m’ont répondu qu’elles faisaient du skate parce qu’elles en avaient envie, pas parce qu’on les avait influencées. Et je trouve ça génial ! »
- Pour rider pour les femmes dans les sports extrêmes, go sur le compte Insta de Charlotte alias @crash_meduse