Gabriella Papadakis « Il arrive un moment où on ne patine plus pour gagner, mais pour ne pas perdre. »

Gabriella Papadakis
L'or aux JO de Pékin et maintenant l'or aux Mondiaux qui viennent de s'achever à Montpellier, Gabriella Papadakis monte sur les plus hautes marches des podiums avec son partenaire de danse sur glace, Guillaume Cizeron. Nous l’avions rencontrée il y a quelques mois, focus et déterminée. L’occasion de faire le point avec celle qui, à 25 ans, collectionne les honneurs avec, toujours, cette envie de surprendre, d’explorer des domaines où on ne l’attend pas. Rencontre chaleureuse avec une fille qui laisse tout sauf de glace.

Par Sophie Danger

Publié le 19 mars 2021 à 18h48, mis à jour le 27 mars 2022 à 10h17

Le patinage, tu es tombée dedans quand tu étais toute petite, ta maman est entraîneur. C’est une activité qui a toujours fait partie de ta vie tant et si bien que tu n’as, pendant longtemps, pas envisagé que ça devienne autre chose qu’un loisir. Petite, tu voulais devenir écrivain…

Oui, c’est vrai, je m’en rappelle. C’était mon rêve d’enfant. Je lisais beaucoup et je me sentais vraiment bien dans les livres.

Je m’étais dit : « un jour, moi aussi j’écrirai mes livres », mais finalement, je patine !

Tu as chaussé tes premiers patins à l’âge de 3-4 ans. Patiner, c’était un peu comme marcher. Quand est-ce que tu as commencé à aimer ça véritablement ?

Ma mère était à la patinoire tous les jours parce qu’elle y travaillait. Pour moi, c’était un peu la maison et, faire du patin, c’était un peu comme aller à l’école. Pour elle, c’était la garderie.

Nous y étions tout le temps avec ma sœur. Pendant longtemps, j’ai patiné sans vraiment réfléchir. Ça faisait partie de ma vie sans que je me questionne. Ça, c’est venu plus tard.

Ta maman dit, qu’enfant, tu n’étais pas une grande sportive dans l’âme. Qu’est-ce qui fait que tu te soumettais malgré tout à des entraînements poussés, une certaine forme de discipline. Tu racontes que, avant l’école, tu avais deux heures de patinage…

J’imagine que j’aimais ça, sinon je n’aurais pas continué. Mais la patinoire, c’était aussi l’endroit où j’avais mes copains, j’étais bien là-bas.

Ce n’est pas vrai que je n’étais pas une sportive dans l’âme. J’ai toujours été assez bonne en sport et j’aimais ça. J’ai toujours aimé courir, par exemple.

Après, ce qui est vrai, c’est que je ne suis peut-être pas une athlète dans le sens où athlète c’est quelque chose que je fais et que j’ai toujours aimé, mais je ne dirais pas que c’est mon identité première.

Ce serait quoi ton identité première ?

C’est moi ! Si je me suis intéressée au patin, ce n’est pas par amour du sport, mais par amour du patin en lui-même, c’est-à-dire le simple fait de glisser sur de l’eau gelée.

Avant que ce soit artistique, avant que ce soit sportif, c’est vraiment mon amour de la glace qui a été déterminant.

©Alain Wong

Tu as aussi beaucoup pratiqué la musique, le violon notamment, tu aurais aimé faire carrière dans ce domaine ? Qu’est-ce qui fait que tu as choisi le patinage ?

Ce qui s’est passé c’est que, à l’entrée au collège, j’avais la possibilité soit d’aller dans un établissement avec des horaires aménagés pour la musique, soit dans un établissement avec des horaires aménagés pour le sport.

Si j’avais choisi la musique, j’aurais pu continuer à patiner, mais surement beaucoup moins et surtout, j’aurais dû arrêter de patiner avec Guillaume.

Ça a été un choix un peu difficile parce que j’aimais la musique et le patin et je n’avais ni envie de perdre mes amis de la musique, ni ceux du patin.

Je t’avoue que je ne sais pas quelle voie j’aurais choisie si je n’avais pas commencé à patiner avec Guillaume. J’aurais peut-être opté pour le patin quand même, mais je ne suis pas sûre.

Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron…©Olivier Brajon/Patinage Magazine

C’est ta mère qui est à l’origine de votre association avec Guillaume Cizeron. À l’époque, tu as 9 ans, lui 10. Qu’est-ce qu’elle a décelé chez lui qui pouvait matcher avec toi ?

La première chose à prendre en compte, c’est que les garçons se font beaucoup plus rares que les filles dans le patinage. De fait, quand il y en a, tout le monde leur saute dessus, tout le monde veut patiner avec.

Après, il y a plein d’autres choses. Guillaume, à l’époque, était déjà très talentueux. Finalement, c’est moi qui ai patiné avec lui parce qu’il y avait d’autres enjeux qui rentraient en ligne de compte comme celui de la taille par exemple. Nous avons tous les deux de longs membres, alors ça marchait assez bien.

Ça fait plus de quinze ans maintenant que vous patinez ensemble. Qu’est-ce qu’il t’a apporté et qu’il continue à t’apporter ?

Tout. C’est impossible de répondre. Ça fait seize ans que l’on patine ensemble. Il y a trop de choses. On s’est beaucoup façonnés, l’un par rapport à l’autre et l’un et l’autre.

Gabriella Papadakis et Guillaume Cizeron…©Olivier Brajon/Patinage Magazine

Tu dis que le patinage t’a à la fois volé ta vie et qu’il t’a également sauvée… 

Volé, je ne sais pas quand j’ai dit ça, mais c’est un peu fort quand même. Honnêtement, le patin ne m’a pas enlevé grand chose si ce n’est une vie traditionnelle, d’accord, mais une vie traditionnelle pour quoi faire ?

Je ne me suis jamais empêchée de vivre ce que je voulais vivre et de faire ce que je voulais faire. J’ai exploré la vie, j’ai fait les fêtes que je voulais faire, peut-être moins souvent qu’une personne qui ne fait pas de patin ou le fait de manière moins intense, mais j’ai vécu tout ce que j’avais à vivre.

Je n’ai pas du tout l’impression d’être passée à côté de ma jeunesse. Il y a des compromis à faire, mais j’ai toujours trouvé le moyen de vivre ce que je voulais vivre.

Et puis, le patin m’a apporté tellement, que ce soit d’un point de vue des expériences, des voyages, des rencontres… Au final, il m’a beaucoup plus enrichie que volé quoi que ce soit.

©Pierre Fauquemberg

Et tu dirais qu’il t’a sauvée de quoi ?

De plein de trucs. Je pense que j’ai toujours eu la santé mentale très fragile et le patin m’a donné un grand ancrage dont j’ai souvent eu besoin, il m’a également donné des raisons d’avancer, parfois, quand le reste n’allait pas très bien.

Le patin m’a aussi donné un lieu où exprimer ce que j’avais besoin d’exprimer. C’était un moyen cathartique de sortir ce que j’avais en moi et que je n’aurais jamais pu sortir autrement.

Pour plein de raisons, donc, je dirais que le patin m’a sauvée et ça, c’est vrai.

Ta carrière va prendre un tournant en 2011. C’est le premier exil. Tu quittes Clermont pour Lyon avec Guillaume. C’était nécessaire de prendre le large à ce moment-là de ton parcours ?

Avec Guillaume, on s’est entraînés avec ma mère à Clermont jusqu’à nos 17 ans. C’était super. C’est grâce à ma mère que nous avons le niveau qui est le notre aujourd’hui.

Elle nous a donnés des bases extraordinaires. La façon dont on patine, on l’a appris d’elle et de personne d’autre et c’est ça qui fait que nous avons des résultats aujourd’hui.

À 17 ans, on a senti qu’il fallait que l’on passe à un niveau un peu plus professionnel, avec des coaches plus habitués à gérer des athlètes de haut niveau et une structure plus solide. Le Centre Alliance était le meilleur centre de danse sur glace en France donc nous y sommes allés.

©Olivier Brajon/Patinage Magazine

Trois ans plus tard, autre départ, déterminant, pour le Canada, cette fois, pour y suivre votre entraîneur Romain Haguenauer. Comment est né ce projet ? Qu’est-ce qui t’a poussée à accepter ?

Nous sommes restés deux ans à Lyon et, au bout de ces deux ans, c’est un peu la même chose qui s’est produite.

Un de nos entraîneurs, Romain, nous a dit qu’il partait vivre à Montréal. Je ne sais pas ce qu’en dirait Guillaume mais, moi, je commençais à sentir que, peut-être, il faudrait partir à l’étranger pour s’entraîner.

On aimait beaucoup Montréal, on y était déjà allés pour faire de la chorégraphie, on aimait beaucoup ceux qui sont devenus nos entraîneurs…

On a décidé de partir là-bas parce que c’était un plus gros centre encore, une plus grosse structure, avec plus d’heures de glace, une atmosphère encore plus professionnelle avec plein d’autres athlètes très bien classés dans le monde. On a eu besoin de ça à ce moment-là.

Le patinage est une affaire plus sérieuse qu’en France là-bas ?

Le patinage en lui-même, c’est-à-dire le fait de mettre des patins et d’aller sur la glace, oui.

Là-bas, il y a toujours du monde dans les patinoires, tous ceux que je connais, ou presque, savent patiner, mais les gens s’intéressent beaucoup plus au hockey qu’au patinage artistique. Je ne pense pas qu’il soit beaucoup plus populaire qu’en France.

©Dariane Sanche

En quelques mois, vous allez entrer dans le cercle très fermé des meilleurs patineurs du monde. Tu t’attendais à progresser autant et si vite ?

Non. On était venus à Montréal dans l’optique, évidemment, de progresser mais je m’attendais à ce que ce soit progressif.

On était 13e et peut-être que, l’année d’après, on aurait pu viser la 12e ou la 11e place. Je ne m’attendais pas à ce que ce soit aussi fulgurant, ça c’est certain.

Comment l’expliques-tu ? Est-ce que le fait d’être loin de tout et de tout le monde a joué ?

Quand je suis arrivée, je n’ai pas eu l’impression d’être dépaysée tant que ça. Je l’étais un peu, évidemment, mais je n’avais pas l’impression d’être si loin que ça de la France.

A Montréal, il y a beaucoup de Français, tout le monde parle français. J’étais, bien entendu, loin de mes bases familiales, mais ça ne me déplaisait pas. J’ai toujours eu ce désir de partir, de voir le monde, de voyager. Ce départ correspondait à ce que j’avais toujours eu envie de vivre.

Et puis, il y avait Guillaume, il y avait mon entraîneur – quand tu fais du sport de haut niveau, ton entraîneur ce n’est pas seulement un type qui te dit quoi faire sur la glace, c’est presque la famille – il y avait beaucoup de repères.

Qu’est-ce qui a été l’élément ou les éléments déclencheurs de cette progression fulgurante alors selon toi ?

Je pense que c’est mélange. Il y avait d’abord plus d’horaires de patin. Avant, on s’entraînait à 6h du matin avant d’aller à l’école ou à l’université, là on s’entraînait pendant la journée. C’était un vrai travail et c’est beaucoup plus propice à la performance.

Il y avait aussi beaucoup plus de travail hors glace avec de la gym, de la danse, du travail d’interprétation. À Montréal, nous avions des entraîneurs très à jour sur les enjeux du moment dans le patin.

Ils savaient ce que le monde du patin voulait voir, quel genre de chorégraphies. Ils étaient aussi très à cheval sur le règlement. Ils le regardaient en détail, pareil pour les scores et ce que les juges attendaient… Il y avait un travail très poussé là-dessus.

Je pense que c’est un mélange, un tout. Il y a aussi le fait que nous avions tous les deux arrêté nos études supérieures avant d’arriver au Canada. Nous étions 100 % focus sur le patin.

Enfin, nous sommes arrivés juste après les Jeux de Sotchi. C’était une période où il y a eu un renouvellement d’athlètes. Beaucoup sont partis et ça a laissé de la place pour la nouvelle génération.

Je pense que tout ce mélange-là nous a servis et c’est ce qui nous propulsés.

En 2015, c’est le début de la consécration avec deux titres, un de Champions d’Europe et un de Champions du monde. Vous êtes également les plus jeunes champions du monde depuis quarante-neuf ans ! Et puis c’est le début d’une magnifique collection : quatre titres de champions du monde, cinq de champions d’Europe. Ça fait quoi de devenir la référence mondiale en danse sur glace ?

Je ne pensais pas que ça arriverait aussi vite et surtout pas aussi jeune. Ça fait un peu bizarre. C’est flatteur, c’est très étourdissant et c’est très bon aussi.

Lorsqu’on est athlète, on veut toujours être le meilleur et quand on l’est, c’est génial.

Comment parvient-on à trouver la motivation pour toujours retourner au combat quand on est les meilleurs ? Gagner ne devient-il pas une habitude ?

Il y a une habitude, c’est vrai, mais surtout il y a le fait que l’on n’essaye plus de gagner mais de ne pas perdre et c’est très différent. On n’est plus dans le « on va essayer d’avoir un titre », mais dans le « il faut garder le titre, la place, la médaille ». C’est un stress totalement différent.

Certains athlètes préfèrent être deuxièmes favoris, c’est ce qui les motive pour, peut-être, gagner. Moi, je préfère largement cette position dans laquelle on est favoris et on essaie de conserver notre place.

Ce qui est certain, en revanche, on doit l’admettre, c’est que lorsque l’on gagne, il y a un peu moins de magie que quand on gagne alors que l’on ne s’y attend pas, comme ça nous est arrivé la première fois.

Après, quoi qu’il arrive, rien n’a jamais plus le goût de la première fois et ce n’est pas différent quand il s’agit d’un titre de champion du monde.

©CNOSF

Qu’est-ce qui vous permet de repartir à l’assaut d’un titre, d’une médaille ? L’idée de toujours surprendre ?

Guillaume, comme moi, on ne prend pas le patin très sérieusement. On adore ça, c’est notre vie, on le prend au sérieux dans le sens où c’est notre travail, mais on s’amuse beaucoup du monde du patin.

On aime jouer avec les codes, faire constamment des choses que les gens ne s’attendent pas à voir. On le fait, non pas parce que l’on se dit que c’est qui va nous faire gagner, mais parce que l’on est très curieux, très joueurs. On a envie de faire des choses qui surprennent tout le temps.

On a toujours eu ce côté-là, cette curiosité qui nous a poussés à explorer chaque année des choses différentes. On l’a d’ailleurs peut-être plus encore maintenant que nous sommes à Montréal parce qu’on nous encourage encore plus à faire des choix authentiques, originaux.

Le nombre de fois où on a écouté des musiques en se disant : « Ça, c’est vraiment bizarre, on adore » ! On s’amuse aussi beaucoup des codes. Il y a tout une partie du patinage que je trouve horriblement kitch et vieillot et qui m’amuse beaucoup.

De fait, ça me plaît de proposer des choses qui ne vont pas dans ce sens-là. On est un peu insolents, parfois, dans la façon dont on essaie de créer des programmes.

Ça ne vous a jamais posé de problèmes ?

On n’y va pas pour énerver les gens, ça, ça ne marche pas. Ce n’est pas de l’art contemporain. Tu dois quand même convaincre tout un panel de juges qui sont de cultures différentes, d’origines différentes, d’âges différents, tu ne peux donc pas faire n’importe quoi non plus.

Malgré tout, on garde cette liberté en se disant que, peu importe ce que l’on fait, peu importe notre musique, si c’est très très bien, il n’y a aucune raison que ce ne soit pas apprécié, mal noté.

Après, il y a les goûts et les couleurs mais, ça, on ne peut rien y faire. On est aussi sensibles au fait que l’on patine pour les autres, pour le public et pas seulement pour nous.

D’un point de vue artistique, ça ne nous intéresse pas de faire des choses qui ne plaisent à personne. On veut juste rester authentiques, faire des choix qui reflètent notre personnalité, notre sensibilité tout en gardant à l’esprit qu’on le fait pour le public.

Cette année, le public va malgré tout devoir patienter pour vous voir. Vous avez décidé de faire une pause et de vous concentrer sur les Jeux Olympiques de Pékin, en 2022. Cette pause, comment tu la vis ? Comment as-tu mis ce temps à profit ?

On n’a pas arrêté de s’entraîner plus que ça. On continue d’aller à la patinoire tous les jours. La pause, c’est simplement que nous avons décidé de ne pas faire les Championnats du monde et, à la place, de commencer à nous préparer pour la saison olympique.

Malgré tout, les patinoires ont été fermées trois mois, comme partout. Personnellement, la pandémie m’a donné le temps de me pencher sur des problématiques de ma vie personnelle.

J’en ai profité pour explorer un peu aussi. Je me suis remise à faire de la musique, j’ai replongé dedans et ça m’a fait beaucoup de bien. J’ai commencé à apprendre à jouer du piano, j’ai amélioré ma guitare.

Quand je ne patinais pas, toute l’énergie que je mets dans le patin, je la mettais dans la musique, je faisais deux heures de piano, une heure de guitare…

Maintenant je ne peux plus car je m’entraîne de nouveau toute la journée. Mais ça m’a fait beaucoup de bien de renouer avec ce que j’aimais profondément et que j’avais complètement délaissé depuis des années.

Est-ce que l’on peut imaginer, non pas pour les prochains JO de Pékin, mais dans un futur plus ou moins proche que tu parviennes enfin à concilier tes deux passions en patinant sur tes propres compositions ?

Pour ce qui est de la musique, je n’en suis pas là ! Pour le moment, il y a les Jeux, il ne reste plus beaucoup de temps et on s’entraîne dur.

Peut-être, un jour, patiner sur ma musique, j’aimerais beaucoup… Enfin, je ne sais pas !

©DS Sanchez Photographer

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