Bigorexie Sport, quand tu me tiens

bigorexie
Il n’existe pas de stats, très peu d’études sur le sujet. La bigorexie ou addiction au sport est pourtant une maladie reconnue par l'Organisation mondiale de la Santé (OMS) depuis 2011. Mais dans une société où le sport se doit d’être synonyme de bien-être, les répercussions physiques et psychiques liées à une pratique excessive sont très souvent éludées. Enquête sur une pathologie tabou.

Par Valérie Domain

Publié le 29 avril 2020 à 17h32, mis à jour le 15 mai 2020 à 15h20

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« Cette addiction a longtemps été niée. Encore aujourd’hui, nous n’avons pas de chiffres fiables sur ceux qui souffrent de bigorexie et peu d’études sont menées. Il faut bien comprendre qu’on ne touche pas au sport, il est synonyme de santé. Comment alors expliquer qu’il peut aussi détruire ? »

Valérie Caron est biologiste, diplômée universitaire de préparation mentale et psychologie du sport, auteure d’une thèse sur «  La dépendance à l’effort » et accessoirement triathlète. Elle travaille depuis de nombreuses années sur ce sujet tabou qu’est la bigorexie ou excès de sport.  

«  Au contact de sportifs en préparation mentale et à la lumière de mon expérience auprès des marathoniens et triathlètes, il m’est apparu que la dépendance à l’activité physique est un phénomène réel, assez répandu, au moins dans une des formes diverses de ressentis de cette dépendance, explique-t-elle. En tant que sportive et défenseuse du sport à des fins de santé et de bien‐être, ceci pose un véritable cas de conscience. »

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Faut-il en parler ou non  ? Faut-il intervenir ou non ? Oui, trois fois oui. Car une prise en charge adéquat de ces sportif dépendants peine à être mise en place.

Ils sont pourtant en souffrance, même si le sport apparait comme une activité positive, aux bénéfices santé qui ne sont plus à prouver. Encore faut-il le pratiquer à dose raisonnable.

«  Le problème de l’addiction au sport, c’est qu’il s’agit d’une addiction sans substance, relève Valérie Caron. L’alcool, la drogue, la cigarette…tout cela est connu et quantifiable. Mais en ce qui concerne le sport, ça se complique ! C’est plus difficile à objectiver puisque pour certaines personnes un volume d’entrainement de trente heures par semaine semble normal, surtout dans le cas de sportifs de haut niveau, avec un encadrement sérieux. On n’imagine pas que cela puisse être délétère pour eux. »  

Quels sont les signes de bigorexie ?

Les premiers signes de dépendance sont en premier lieu un effet physique, l’apparition de blessures sérieuses ou à répétition car le corps ne tient pas ; et un effet psychologique car l’on se coupe des autres.

« Certains vont jusqu’à démissionner ou se séparer de leur conjoint, note Valérie Caron. Ils ne pensent qu’à faire de l’exercice. Dans leur agenda, tous les créneaux de libre sont comblés par de la pratique. Aucun loisir, pas de cinéma, pas de lecture, une vie familiale rendue difficile, seul compte l’exercice physique. Encore et toujours. »

Comment en arrive-t-on à être dépendant au sport ? 

Une définition de l’addiction au sport a été proposée par le Centre d’études et de recherches en psychopathologie (CERPP) de Toulouse, et par les Universités de Toulouse et de Bordeaux. Elle repose sur « un besoin irrépressible et compulsif de pratiquer régulièrement et intensivement une ou plusieurs activités physiques et sportives en vue d’obtenir des gratifications immédiates et ce malgré des conséquences négatives à long terme sur la santé physique, psychologique et sociale ».

L’image déformée d’un corps que l’on veut parfait est souvent la cause de la bigorexie. Cette maladie était courante chez les bodybuilders qui finissent par perdre de vue l’image réelle de leur corps, elle concerne aujourd’hui tous les sports. Et s’accompagne souvent de l’adoption de comportements alimentaires extrêmes telle l’anorexie.

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Pour Bertrand Guérineau, psychologue à l’Antenne Médicale de prévention et de prise en charge des Conduites Dopantes  (AMCD), la bigorexie cache plusieurs autres troubles alimentaires : l’anorexie inversée (une alimentation exclusivement au service de la masse musculaire), l’anorexie athlétique (une alimentation light dans l’idée de « sécher », afin de maintenir un poids maigre tout en pratiquant des disciplines d’endurance) ou l’orthorexie (une alimentation saine et un rejet de tout ce qui est perçu comme mauvais pour la santé).

Ainsi, les sportifs sont des sujets à risque sur le plan alimentaire.

Selon l’IFAC (Institut fédératif des addictions comportementales), 13,5 % d’entre eux sont touchés par des troubles du comportement alimentaire (3,1 % pour les non sportifs). Les plus touchés sont ceux jugés sur leur apparence physique (gymnastique, patinage, natation synchronisée), les sports où la perte de poids permet de meilleures performances (natation, courses de fond (course à pied, ski de fond), saut à ski), les sports à « catégories de poids » (sport de combat, aviron…).

Mais comment cette dépendance au sport s’installe-t-elle ?

Comment tombe-t-on dans la bigorexie ? « À cause du plaisir ! répond Valérie Caron. Il s’agit de ce qu’on appelle une motivation intrinsèque : au début, on trouve du plaisir à augmenter peu à peu la quantité de pratique, les endorphines s’en mêlent, procurant des shoots de bien-être.

Mais si les effets des endorphines sont réels, ses ressentis sont variables et les décharges souvent extrêmement courtes. Ce qui explique pourquoi, si on veut retrouver cette sensation, on est obligé de recommencer. Mais à force de pratiquer de plus en plus, l’effet des endorphines ne fonctionne plus que dans l’excès.

Et il arrive un moment où, si vous devez pour une raison ou une autre arrêter le sport, vous vous retrouvez dans une situation de sevrage, qui se traduit notamment par de l’angoisse, de l’irritabilité, de la dépression, voire des idées suicidaires. Souvent, cela s’ajoute à la culpabilité de ne pas faire sa séance, il devient donc impossible d’y renoncer. »

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Un tiers de la population environ serait capable de mieux supporter une certaine dose d’activité physique : «  Des chercheurs ont mis en évidence que lors d’une activité physique, certaines personnes secrétaient une petite protéine qui stimulait le système endocannabinoïde et créait une tolérance qui se manifestait par une augmentation régulière de l’activité physique. Nous ne sommes pas tous égaux dans la manière de secréter ces substances », rappelle l’IFAC.

Quels sont les sports les plus touchés par la bigorexie ?

C’est dans les disciplines d’endurance comme le biathlon, triathlon, marathon, marche athlétique, cyclisme ou VTT que l’on trouve le plus de sportifs en suspicion de dépendance à l’effort : «  Ces intensités étant accessibles par tout à chacun, on peut dire que tout sportif est confronté à cette sécrétion endogène, note Valérie Caron.

Pour autant, tout le monde ne devient pas dépendant. Donc, il est probable que d’autres phénomènes entrent en jeu. Le processus n’est peut‐être pas seulement physiologique mais comprend une composante psychologique, comme c’est souvent le cas dans les comportements addictifs. »

Il faudrait idéalement parvenir à faire un repérage précoce. Les centres spécialisés comme les antennes médicales de prévention du dopage,  les centres d’accompagnement et de prévention pour les sportifs (CAPS) prennent en charge les « sportaholics ».

Des traitements longs et difficiles…

Mais fort est de constater que ces traitements et prises en charge souvent coûteux sont davantage proposés aux athlètes de haut niveau qu’aux amateurs.

Depuis 2006, le ministère de la Santé et des Sports a en effet instauré un bilan psychologique annuel systématique (biannuel pour les mineurs), entrant dans le cadre du suivi médical réglementaire (SMR) de tous les sportifs de haut niveau. L’objectif étant de repérer et prévenir les sportifs à risque de développer une addiction ou une complication psychiatrique liée à l’excès de sport.

Pour les amateurs atteint de bigorexie, la prise en charge est plus délicate : «  Il faut déjà que le sportif soit en demande et ensuite parvenir à une forme d’alliance thérapeutique, sorte de contrat entre le praticien et le patient, explique Valérie Caron. On se met d’accord pour mesurer, mettre en place ensemble un système d’échelles, afin de connaître la gravité du phénomène, cela aide à ce qu’il y ait une prise de conscience de la maladie. »

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Ensuite, l’urgence est de limiter le stress et l’anxiété via des moyens d’action comme la relaxation, la méditation, le « switch » ou arrêt de la pensée, toutes sortes de thérapies comportementales. On fixe des objectifs avec le sportif, des durées, des volumes, dans le but de travailler sur un rééquilibrage. Le sport doit redevenir un plaisir, et pour ceux qui souffrent de bigorexie, la dépense physique est devenue un mode de survie, non plus une passion ou un loisir. 

«  Mais cela doit se faire de manière douce et progressive, insiste Valérie Caron. Le dépendant a besoin de retrouver de l’estime de soi et redevenir maître de son destin. Autrement dit, il doit sentir qu’il a réussi à remplacer sa demi-heure de sport par une demi-heure de jardinage ou de lecture par exemple, sans qu’on ne lui ait imposé.

Il faut garder en tête que le sportif dépendant aspire à ne plus demeurer sous l’emprise de quelque chose ou de quelqu’un. Cela semble simple mais c’est extrêmement compliqué : il veut s’en sortir avec de l’aide, mais néanmoins par lui-même. »

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