Anne-Andréa Vilerio : « Être une femme, vous voulez tester ? »

Être une femme, vous voulez tester ?/Caster Semenya
Le milieu médico-sportif continue de s’interroger sur une question qui n’intéresse que lui : qu’est-ce qu’une « vraie femme » ? Ainsi, à chaque Jeux, les tests de féminité sont reconduits. Et ces contrôles portent une atteinte évidente au respect à la vie privée, garanti par l’article 8…

Par Anne-Andréa Vilerio, avocate au barreau de Paris*

Publié le 14 avril 2023 à 13h10, mis à jour le 26 février 2025 à 17h54

À chaque Jeux Olympiques, les tests de féminité sont reconduits, répétant ainsi un scénario désastreux et intrusif pour les athlètes féminines.

Certes, le monde du sport n’est pas le seul à être tombé dans le piège de la bi-catégorisation des sexes. Néanmoins, il en constitue l’un des terrains de jeu les plus favorables, compte tenu des performances corporelles recherchées et de la définition sexuée, duale qu’il impose.

Ainsi, encore aujourd’hui, le milieu médico-sportif continue de s’interroger sur une question qui n’intéresse que lui : qu’est-ce qu’une « vraie femme » ?

Cette problématique est révélatrice de l’appréciation asymétrique des sexes dans le système de genre : il est encore impossible pour les femmes d’échapper à une appréciation esthétique de leur corps.

Déjà, en 1930, de nombreuses athlètes subissaient des procès de virilisation. Jugées trop musclées, trop performantes, pas assez féminines.

Stella Walsh, l’une des grandes championnes de l’histoire de l’athlétisme, mais aussi l’un des plus grands mystères…du genre.

Dans les années 1960, sont imposés aux sportives une batterie d’examens afin de contrôler leur féminité.  L’un des premiers tests consistait en un contrôle gynécologique. Cet examen obligatoire et humiliant a ensuite été remplacé quelques années plus tard par le test du « corpuscule de Barr », permettant la révélation de la présence d’un deuxième chromosome X.

Au 21e siècle, les athlètes féminines sont toujours contraintes de devoir faire la preuve de leur sexe.

Face à cette problématique, le Comité international olympique (CIO) a décidé de laisser chaque fédération interpréter elle-même si un athlète est avantagé par rapport à ses adversaires. En 2021, le Comité publiait « un document cadre sur l’équité, l’inclusion et la non-discrimination sur la base de l’identité sexuelle et de l’intersexuation ».

C’est dans ce contexte qu’en 2011, l’IAAF (International Association of Athletics Federations, la fédération internationale d’athlétisme) a imposé un taux maximal de testostérone de 10 nanomoles/litre de sang pour les athlètes souhaitant concourir dans la catégorie femme.

Une telle décision fut suspendue en 2015 par le TAS (Tribunal Arbitral du Sport) à la suite du recours de Dutee Chand, athlète indienne présentant un « excès » d’androgènes.

Dutee Chand

Le TAS avait alors laissé deux ans à l’IAAF pour fournir une preuve scientifique selon laquelle les femmes possédant un taux de testostérone naturellement plus élevé seraient plus avantagées sur le plan athlétique.

En 2017, malgré l’absence de consensus scientifique, une étude commandée par l’IAAF a finalement démontré que les femmes hyperandrogènes pouvaient présenter de meilleures performances dans certaines disciplines.

C’est dans ce cadre qu’en 2018, l’IAAF a édicté un nouveau règlement prévoyant un taux maximum de testostérone devant être de 5 nanomoles/litre de sang.

L’une des principales sacrifiées sur l’autel de l’équité est Caster Semenya, triple championne du monde d’athlétisme. Ayant remporté le 800 mètres avec une aisance toute particulière, le monde sportif n’a eu d’autre reflexe que de remettre en cause son identité sexuée et de l’exclure des compétitions.

Dans ce contexte, la championne sud-africaine a formé un recours devant le TAS. Si sa demande a été déboutée le 30 avril 2019, le TAS a cependant fait part de ses préoccupations quant à l’application dudit règlement.

Caster Semenya

À ce jour, l’affaire Caster Semenya est pendante devant la Cour européenne des droits de l’Homme (CEDH).

En effet, depuis une jurisprudence de 2018, la Cour considère que l’arbitrage du TAS est susceptible de constituer un « arbitrage forcé », auxquelles les garanties de Convention de sauvegarde des droits de l’Homme et des libertés fondamentales sont applicables (CEDH, Mutu et Pechstein c. Suisse, requêtes nos 40575/10 et 67474/10).

Ainsi, la possibilité d’invoquer les droits européens ne permet plus aux règlements fédéraux ou autres normes sportives de s’estimer appartenir à un sacro-saint écosystème juridique.

Dès lors, le règlement de l’IAAF pourrait être désavoué par la Cour, en ce qu’il paraît révélateur de discriminations au sens de l’article 14 de ladite Convention. En effet, comme l’évoque l’organisation internationale non gouvernementale « Human Rights Watch » dans un rapport de 2020, les athlètes féminines de l’hémisphère Sud sont les premières persécutées par ces tests.

Aussi, ces contrôles de féminité portent une atteinte évidente au respect à la vie privée, garanti par l’article 8.

Quoi qu’il en soit, les tests de féminité renvoient à une question ancienne mais malheureusement toujours aussi frappante d’actualité : celle de l’éternelle difficulté d’accession des femmes au sport…

Caster Semenya…©Koketso Jnr Mogapi

*Anne-Andréa Vilerio est avocate en droit public au barreau de Paris, avec un intérêt particulier pour le monde du sport. Membre de l’association Femix’ qui s’engage pour la valorisation du sport féminin, elle propose, dans ses chroniques pour ÀBLOCK!, un éclairage juridique sur l’actualité et la place des femmes dans l’univers sportif.

  • Depuis l’écriture de cette chronique, la décision de la Cour européenne des droits de l’homme a été rendue et elle a jugé discriminante le règlement de l’IAAF sur le sujet (11 juillet 2023).
Ouverture Caster Semenya...©Nike

D'autres épisodes de "Dans les coulisses du sport au féminin"

Vous aimerez aussi…

Clémence Beretta, celle qui marche vite, très vite

Clémence Beretta, celle qui marche vite, très vite

Le 20km marche féminin s’élance à Munich pour ces Championnats Sportifs Européens 2022. Et parmi les qualifiées, une athlète qui n’est pas considérée comme professionnelle mais qui en veut, Clémence Beretta. La prodige de la marche française a des choses à prouver sur les terres allemandes.

Lire plus »
Le Q&A de Marie Oteiza

Le Q&A de la pentathlète Marie Oteiza

Elle a 30 ans et elle est une femme complète. Une athlète riche de cinq disciplines qu’elle pratique toutes avec le même bonheur. Ou presque. La championne de pentathlon Marie Oteiza répond à notre petit questionnaire de Proust à la sauce ÀBLOCK!

Lire plus »
Le questionnaire sportif de…Lil’Viber

Le questionnaire sportif de…Lil’Viber

Le week-end prochain, elle fera vrombir sa bécane au Bol d’Or. Aurélie Hoffmann alias Lil’Viber formera avec sa copine des circuits, Patricia Audebert, l’unique team 100 % féminine de l’événement du Castellet pour la course du Bol d’Or Classic. Entre deux entraînements sur l’asphalte, elle répond à notre petit questionnaire de Proust à la sauce ÀBLOCK!

Lire plus »
Roger Bambuck

Roger Bambuck : « J’ai fait ce que j’ai pu pour le sport féminin, je sais qu’il reste beaucoup à faire…»

Il est considéré comme l’un des meilleurs sprinters français de l’histoire. Mais Roger Bambuck fut aussi secrétaire d’État à la Jeunesse et aux Sports de 1988 à 1991 et c’est sur cette période de sa carrière que nous avons souhaité revenir avec lui, plus précisément sur la place du sport féminin lorsqu’il était en fonction. Pour en comprendre l’évolution, les avancées ou non, il est précieux de regarder dans le rétro. Le sport féminin est un enjeu de société aujourd’hui, mais l’était-il à la fin des années 80 ?

Lire plus »
Une trappe ? Cékoiça ?

Une trappe ? Cékoiça ?

Le terme est connu des initiés de sports Co dont le hockey sur glace, mais si vous n’êtes pas un spécialiste, il est pour le moins compliqué de s’imaginer à quoi peut bien ressembler une trappe sur une patinoire. Alors, c’est quoi, à votre avis ? Les sportifs et sportives, les coachs, ont leur langage, selon les disciplines qui, elles aussi, sont régies par des codes. Place à notre petit lexique pratique, le dico « Coach Vocab ».

Lire plus »
violette morris

Violette Morris, cette amazone qui voulait vivre comme un homme

« Ce qu’un homme fait, Violette peut le faire ! ». Ce cri féministe date des années 1920. Son porte-voix ? Violette Morris, athlète omnisports qui fit sensation sur les terrains. Esprit libre s’habillant en homme et aimant des femmes, la sportive aux seins coupés fit scandale, traçant la voie d’un féminisme ultra contemporain. Histoire peu ordinaire d’une pionnière du sport féminin au destin hors du commun.

Lire plus »
Agathe Bessard

Agathe Bessard : « En skeleton, t’as pas le choix, il faut foncer ! »

Une fusée qui glisse comme elle respire, un sang-froid et une concentration inébranlables… Celle qui aime se surnommer « Fast & Curious » a une longueur d’avance : pionnière dans le skeleton féminin français, médaillée de bronze aux JO de La Jeunesse 2016, vice-championne d’Europe junior par deux fois et au bout du tunnel (de glace) : les JO d’hiver 2022. Rencontre tout schuss avec une reine de la luge.

Lire plus »
Hazal Nehir, folle de toits

Hazal Nehir, folle de toits

Rien ne l’amuse davantage que de jouer les acrobates. Hazal Nehir, l’un des espoirs du free running, s’est illustrée au ciné, dans l’ombre de Tom Cruise. Portrait d’une intrépide qui trouve dans cette discipline dérivée du parkour, un moyen de s’exprimer avec son corps.

Lire plus »
Madeleine Larcheron

Le Best-of ÀBLOCK! de la semaine

Une footballeuse à la détermination sans faille, une tireuse qui ne compte pas louper sa cible à Tokyo, une nageuse olympique de légende, deux skateuses qui vont “rider“ dur aux Jeux (dont Madeleine Larcheron sur notre photo), un 5 infos sur la porte-drapeau française, une course en treillis et un camp sportif pour l’été, c’est la séance ÀBLOCK! de rattrapage !

Lire plus »

Recherche

Soyez ÀBLOCK!

Abonnez-vous à la newsletter

Mentions de Cookies WordPress par Real Cookie Banner