« Mon parcours est très particulier. Je suis présidente de l’US Trilport, coach et arbitre de basket-ball, une discipline qui, à la base, n’est pas du tout mon sport. J’ai pratiqué de manière occasionnelle lorsque j’étais au lycée et à la fac de sport, mais pas plus. Pour autant, ça fait neuf ans maintenant que je suis présidente du club et treize ans que je coache. J’ai commencé par les tables de marque lorsque j’avais 14 ans. Comment je me suis retrouvée là ? À cause de mon cousin. Il est un peu comme un grand frère et a toujours été passionné de basket. Il a transmis sa passion à mon petit frère qu’il coachait et moi, je les rejoignais pour les entraînements et les accompagnais le week-end pour les matches.
De fil en aiguille, mon cousin s’est retrouvé à assurer la présidence de l’US Trilport. À l’époque, le club n’avait plus rien, même plus de maillots, et il a fallu tout reconstruire. Il a eu besoin de renfort et il s’est tourné vers moi parce que j’étais là tout le temps et que j’étais quelqu’un de sérieux. J’ai commencé à coacher au lycée et j’avais également de l’expérience en matière d’entraînement. Il y a aussi le fait que j’ai toujours eu le contact facile avec les petits et je suis une femme, ce qui est généralement perçu comme plus rassurant par les parents.
La culture basket, je me la suis faite sur le terrain. Je ne compte plus le nombre de matches ni d’heures passés au gymnase. Je me suis également beaucoup documentée, j’ai participé à des colloques, des formations, notamment en micro-basket et en basket-santé, et je suis diplômée d’une licence et d’un master dans l’enseignement, titulaire de la carte d’éducateur sportif. En 2018, mon cousin est parti et il n’y avait personne pour reprendre la présidence. J’ai décidé de me présenter et j’en suis actuellement à mon troisième mandat. Il se termine en juin et j’espère en briguer un quatrième.
En parallèle, je suis professeure des écoles. Pour réussir à combiner les deux, il faut très peu d’heures de sommeil, beaucoup d’organisation et beaucoup d’investissement personnel. Depuis 2019, j’officie également en qualité d’arbitre. Ce qui me motive avant tout, c’est mon club, mes adhérents, toutes ces personnes qui sont là et avec lesquelles j’ai noué des liens. C’est pour tout cela que je m’implique autant, c’est pour cela aussi que je suis devenue arbitre, parce que le club en manquait. Être une femme quand on est arbitre n’est pas anodin. Pour certains, cela signifie automatiquement que l’on connaît moins bien le règlement et ça donne lieu à des remises en cause, des incivilités. Depuis trois-quatre ans, l’après-Covid en somme, je sens que cela monte crescendo.
Des exemples, j’en ai plein. Il y a quelque temps, alors que j’arbitrais un match senior en troisième division départementale, j’ai sifflé une faute. Le joueur concerné a reconnu son erreur, mais ça n’a pas plu à son coéquipier qui a alors lancé : « Mais qu’est-ce qu’elle a, elle veut son chibre ou quoi ? » Dans ces cas-là, faut réussir à garder la tête froide, à ne pas se laisser prendre par la colère. Le joueur qui a proféré cette phrase a été disqualifié, exclu du match et contraint de quitter la salle. Par la suite, nous sommes passés en commission de discipline. Il a été sanctionné, mais on ne sait pas quelle sanction a été appliquée.
Autre exemple, il y a deux ans, on a dû évacuer la tribune parce que des parents s’acharnaient sur moi en lançant des : « Aux chiottes l’arbitre ! », « Tu vas voir ta réputation ! », « On t’attend à l’extérieur ! » et autres menaces ouvertes. Même chez les petits, les parents deviennent de plus en plus agressifs. Avant, l’ambiance était plutôt détendue : on gagnait, tant mieux ; on perdait, tant pis, ça ne nous empêchait pas de plaisanter avec les coachs et les représentants du club adverse, mais aujourd’hui, le droit à l’erreur n’existe plus. Les gens oublient que derrière l’arbitre, il y a un homme ou une femme et que nous ne sommes pas professionnels, que nous faisons ça pour le plaisir et pour rendre service.
En ce qui me concerne, je ne suis payée pour aucune des trois fonctions que j’occupe, c’est du bénévolat. Il n’empêche qu’aujourd’hui, les équipes n’acceptent plus de perdre, et forcément, quand elles perdent, il faut qu’il y ait un responsable. Ce ne peut pas être parce qu’un joueur a été moins bon ou parce qu’en face, ça a mieux travaillé, non, c’est forcément à cause de l’arbitre. L’année dernière, j’ai été un peu échaudée à la fin de la saison. J’ai terminé mon dernier match seniors au sifflet à pleurer dans les vestiaires avec la coach parce que je n’en pouvais plus de l’état d’esprit, de l’agressivité, des remarques du coach, des joueurs. J’ai pensé arrêter à cause de ça, à cause de toutes ces incivilités, à cause du manque de tolérance.
Avant, lorsqu’il y avait des incivilités ou des faits graves, on pouvait recourir à la commission de discipline, sauf que ce ne sont plus les comités qui gèrent, mais la Ligue. Il y a des dossiers en pagaille, les délais de traitement sont très longs, les traitements sont expéditifs par manque de temps, ce qui fait que, pour ma part, je ne me suis jamais sentie soutenue par les instances. Malgré tout, j’ai décidé de continuer. Même si je ne suis pas irremplaçable, je me dis que si je renonce et que si, pour une raison ou une autre, le club venait à fermer, les enfants ne pourraient plus pratiquer le sport qu’ils aiment et qui les habitent. J’ai envie qu’ils puissent grandir en faisant un sport qui leur plaît, qu’ils se sentent bien dans notre club, en réussite. Au-delà du basket, l’US Trilport est un endroit où on organise plein d’activités : des sorties, des virées au restaurant, des activités de cohésion… Le week-end, je leur propose de me rejoindre au club pour apprendre à faire la table, à arbitrer. On mange ensemble. C’est comme une mini-société qui leur permettra, plus tard, d’avoir envie de prendre des responsabilités, que ce soit au basket ou ailleurs d’ailleurs.
Ce qui me tient également, c’est l’équipe dirigeante et l’équipe seniors de l’US Trilport. Nous nous connaissons depuis longtemps, nous sommes très proches, nous avons traversé pas mal d’épreuves ensemble et j’ai envie de continuer à avancer avec eux. Et puis, si je renonce, j’aurais donné raison à tous ceux qui nous ont malmenés. Je n’ai pas envie de ça et ce n’est pas non plus le message que j’ai envie de véhiculer, notamment auprès des gamines du club. Je ne veux pas qu’elles se disent que la solution, c’est de se taire et d’aller se cacher chez soi. Même si ce n’est pas évident, il faut garder la tête haute, il ne faut jamais avoir honte, ni écouter ce qu’on peut dire de nous.
Si on génère ce genre de réactions, c’est parce que l’on dérange et que ceux qui en sont les auteurs n’ont pas le courage de faire la moitié de ce que l’on fait. Il est hors de question que je renonce à quelque chose qui me plaît, quelque chose dans lequel je m’épanouis juste parce qu’il est plus confortable pour les hommes de rester entre eux et qu’on ne veut pas nous faire une place. Je n’ai plus envie de me laisser faire, la vie est courte et si on a envie de faire quelque chose, il faut le faire. Les rageux, on ne s’en occupe pas. »
Ouverture ©DR