Sandra Pestana« En breakdance, les filles ont renversé les stéréotypes. »

Sandra Pestana : « En breakdance, les filles ont renversé les stéréotypes. »
Sandra Pestana ou B-Girl Peste Ana pour les avertis est un espoir du B-girling, soit la branche féminine française du breakdance de haut niveau. Professeure d’EPS, elle a enchaîné les battles pour être au Top. Prochain move ? Tenter de se qualifier pour les JO Paris 2024. Sa musicalité, sa fluidité et son feeling devraient entrer dans le “game“ sans problème.

Publié le 17 février 2022 à 19h42, mis à jour le 31 mars 2022 à 11h24

À 29 ans, tu es un espoir de la breakdance féminine française, les fameuses B Girls, où en es-tu côté Équipe de France ?

Je suis une sportive de haut niveau mais je n’ai pas encore pu faire assez de résultats pour me qualifier, notamment à cause de la période Covid. Je suis dans le Top 8 depuis le premier Championnat de France de Breaking qui a eu lieu à Aix-en-Provence en août 2021 (il y avait 16 B Girls qui concourraient, Ndlr).

J’ai le statut de sportive de haut niveau depuis le 1er janvier 2022. La filière se structure tout juste sous la bannière de la Fédération Française de danse.

Nous en sommes tous très reconnaissants car ce mouvement permet de mieux faire connaître la discipline et d’avoir plus de moyens.

Beaucoup de gens l’associe à un sport de racailles, il y a une vraie méconnaissance de cette discipline qui est autant sportive qu’artistique.

Comment es-tu tombée dans ce sport plutôt méconnu ?

J’étais très sportive enfant : je faisais du vélo, du roller… C’est quand j’ai voulu pratiquer la boxe à l’adolescence que ma mère a préféré m’orienter vers la danse classique. Elle trouvait que la boxe était un sport de garçons.

J’étais alors rentrée dans une UNSS de danse au collège et ça me plaisait parce que la prof nous laissait faire ce qu’on voulait. On s’exprimait. Quand on a eu une remplaçante et qu’elle nous a imposés le contemporain, je n’ai pas supporté la contrainte. J’ai été virée.

C’est à ce moment-là que je suis tombée sur une copine qui allait au Hip Hop en MJC (Maison des Jeunes et de la Culture, Ndlr). C’était pile poil ce qu’il me fallait : l’entre-deux parfait entre le combat et la danse. Je me suis donc mise au break un peu tard, à l’âge de 16 ans.

©ArnooO Photography

Et, malgré cela, tu as monté les échelons assez vite…

C’est un prof de la MJC qui a vu mon potentiel et m’a entrainée. J’ai eu l’occasion de faire beaucoup de battles que j’ai d’ailleurs souvent gagnées entre 2012 et 2016 (en finale aux battles of the year France, Ndlr).

À la fin 2016, je voulais avoir le CAPES pour être professeure d’EPS, mais je bataillais pas mal niveau organisation entre mes entraînements de break et mes révisions. J’ai décidé de faire une pause pour me concentrer sur ma carrière sportive, malheureusement je me suis blessée aux cervicales lors d’un spectacle créé sur le thème de la… blessure. Ça m’a calmée !

Il y a eu plus de peur que de mal parce que je n’avais qu’une entorse mais j’ai dû m’arrêter un peu. Le plus dur dans ces cas-là, c’est de devoir changer son break. S’arrêter et reprendre, c’est hard parce qu’on perd ses postures, ses équilibres, ça tue la discipline.

En 2017, j’ai réussi à être admissible au CAPES, j’ai donc tout misé sur la carrière pro et fait un petit « break » pour avoir mon concours. Je l’ai eu en 2018 et je suis repartie dans la breakdance

Tu as un attrait pour le sport de combat, ça te vient d’où ?

Je crois que c’est le côté persévérance, combatif, le fait de devoir continuer coûte que coûte, c’est en tout cas ce que je voyais dans le combat.

Quand on fait un battle de break, on est contre l’autre, mais pas dans le sens affrontement plutôt dans le fait qu’il faut donner le meilleur de soi-même pour gagner.

Le break, ça m’a plu parce qu’il faut persévérer pour réussir, ce n’est pas gagné justement !

Est-ce que le breakdance est un milieu ouvert aux filles ?

Moi, j’ai eu de la chance d’être dans une ville – une petite ville près de Dijon – d’où étaient originaires deux championnes du monde de la discipline (Battle of the year, Ndlr), Sarah Bee et Manuela Bolegue.

Je les aie vues s’entraîner dans une salle où il n’y avait que des garçons. Elles ne se mettaient aucune limite. Dans les MJC, les cours sont mixtes. Malgré tout, ça reste un milieu très machiste.

On te dit que, comme tu es une fille, tu ne peux pas faire ce mouvement parce que ton bassin est trop lourd, que tu ne pourras pas le porter sur des figures. Ou bien ça m’est déjà arrivé de tomber contre un garçon en battle qui affichait une mine dégoutée, l’air de dire « C’est pas un super niveau ».

Comment les choses évoluent sur la piste du break ?

Des B-girls ont renversé les stéréotypes et ont montré que les filles étaient aussi fortes que les garçons. Dans les mentalités, les filles sont plus douées dans l’esthétique et les garçons sont plus performants, mais on a des exemples inverses !

Malgré tout, c’est toujours hyper challengeant de défier les garçons.

Est-ce que tu t’engages toi-même en tant qu’enseignante et athlète à ouvrir la pratique aux filles ?

Oui, j’ai participé à des actions en ce sens pour les petites filles. J’ai fait un voyage humanitaire avec l’équivalent de l’équipe de France de Breakdance (avant la structuration de la Fédération , Ndlr) en 2018 au Bénin.

J’étais la seule fille, ambassadrice de la cause féminine pour ce sport que l’on croit, à tort, être un sport de garçons. J’ai même créé French Bgirlz Connexion (@french_bgirlz sur Instagram, Ndlr), une équipe française de 8 B-girls de différentes générations, afin que les plus âgées transmettent aux plus jeunes.

L’esprit de partage, faire progresser la culture hip hop et mettre en lumière le B-Girling : voilà le mouvement dans lequel s’engage ce collectif féminin.

Qu’est-ce qui te plaît dans le breakdance ?

Côté sportif : c’est un sport qui mobilise toutes les qualités physiques – il faut avoir de la force, de la vitesse, de la souplesse, de l’endurance et un gros cardio.

Quand j’ai aidé à l’organisation des Championnats du monde (WDSF, World Breaking Championship) en décembre dernier, c’était du non-stop, du matin au soir, de 10h à 22h.

Côté artistique : c’est une discipline qui va être codée par des « power moves » mais qui est à la fois super libre de par la place suprême accordée à la création.

Le breakdance, c’est comment emmener le mouvement pour le rendre original, comment donner une identité à chaque mouvement.

Comment est jugée un ou une breakdanceuse dans les compétitions ?

Avec les battles, il y avait toujours un côté frustrant : quand on perdait, on ne savait pas pourquoi. Désormais, avec la fédération et l’intégration aux Jeux Olympiques, les choses sont plus structurées : le jugement englobe l’artistique – la musicalité, la création, la personnalité – et les critères sportifs sur les « footwork » et les « power moves ».

Après, ce n’est pas comme en gymnastique. On ne peut pas autant structurer le break car ça le dénaturerait. L’essence même du break, c’est peace, love, unity, and having fun. Ça reste tout de même très artistique.

La B Girl russe Kastet a une telle présence artistique qu’elle gagne même contre quelqu’un de techniquement plus fort. Ça va donc dépendre des juges et des années : selon les influences, ils vont être plus sensibles à la technique, à l’écriture des mouvements ou au feeling sur la musique. C’est assez aléatoire.

C’est quoi ton « move » à toi, ton style quand tu breakes ?

Je laisse toujours une partie d’improvisation dans mon break. Je préfère ressentir un feeling car si on « récite » une chorégraphie, des mouvements, ça se voit. Les figures ne sont donc pas ma principale qualité, je suis plus sur les « footwork » (le jeu de jambes, Ndlr), le côté style.

Qu’est-ce que tu ressens quand tu danses ?

Je souris tout le temps ! Je ne veux faire qu’une avec la musique – c’est d’ailleurs mon atout : la musicalité. Si un jour, je ne ressens plus cette vibe, j’aurais perdu quelque chose. C’est le feeling du partage que j’aime avec ce sport-danse.

Que penses-tu de l’intégration du breakdance aux JO, en 2024 à Paris ?

C’est une très bonne idée, cela va faciliter l’accessibilité de ce sport à davantage de monde. Quand j’ai commencé, le sport n’était pas reconnu et je n’avais droit à aucune aide ou compensation, même si je faisais des compétitions tous les week-ends et des entraînements tous les soirs, comme un sportif de haut niveau.

Aujourd’hui, le double cursus est reconnu. Par exemple, on peut faire une licence STAPS et être sportif de haut niveau. On peut être excusé de certains cours le lundi matin à 8h si on est rentré de compétition la veille ou avoir un menu particulier à la cantine, etc. Je n’ai pas eu accès à ça.

Ton rêve sportif ?

Objectif Paris 2024, bien sûr ! Mais, on ne sait pas, tout est possible, donc je ne me limite pas à ça. Je me prépare déjà aux qualifications avec les Championnats de France, à la Coupe de France, aux Championnats d’Europe et Championnats du monde.

Je reste dans un bon move !

  • Pour marcher dans les pas sacrément chaloupés de Sandra Pestana : @pesteana_ sur Instagram
  • Pour suivre ses enchaînements en live, c’est sur sa chaîne YouTube 
Ouverture ©ArnooO Photography

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