Les Jujitsuffragettes

Ou quand le self-defense devint une arme féministe

JUJITSUFFRAGETTES
Ça ne date pas d’hier, mais c’est toujours d’actualité. Cent ans plus tôt, les femmes se sont battues pour leurs droits en retournant la violence contre ceux qui les muselaient. La ruse ? Le sport de self-défense qu’est le jujitsu. Un formidable enseignement de l’Histoire qui a bousculé les mentalités sur les aptitudes féminines. La femme est son propre bodyguard, qu’on se le dise !

Par Claire Bonnot

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur whatsapp
Partager sur pinterest
Partager sur email

Saviez-vous que les militantes anglaises pour le droit de vote des femmes, les célèbres suffragettes, avaient affronté la police à coups de frappes de jujitsu ?

À l’aube du 20e siècle, ces élégantes (souvent maltraitées par leurs maris dans le secret du home sweet home) sortirent dans les rues pour exprimer et revendiquer leurs droits. Elles n’hésitèrent pas, en jupons, dentelles et chapeaux, à retrousser leurs manches et à faire des crocs-en-jambe et des clés de bras.

Le jujitsu, garde-du-corps historique des suffragettes

C’est la méconnue Edith Garrud, professeure de jujitsu, qui entre alors en scène. Extraordinaire petite (mais non moins capitale !) histoire dans la grande Histoire : alors que les suffragettes anglaises de la WSPU d’Emmeline Pankhurst (Women’s Social and Political Union) ne cessent d’être arrêtées et emprisonnées, parfois tuées, suite à leurs actions directes, Edith Garrud est engagée pour créer une unité de protection, surnommée « The Bodyguard », « The Jujitsuffragettes » ou encore « Les Amazones », composée de quarante membres.

Le jujitsu sera leur arme de défense.

Emmeline Pankhurst
Emmeline Pankhurst

« Ce sujet nous a tapé dans l’œil quand nous l’avons découvert dans le livre de la philosophe Elsa Dorlin sur les nombreuses organisations d’auto-défense, “Se Défendre, une philosophie de la violence”*, explique l’illustratrice Lisa Lugrin, co-auteure avec Clément Xavier de la BD “Jujitsuffragettes”**. 

Le jujitsu est un sport particulièrement intéressant car il n’a pas tout de suite éveillé les soupçons. En effet, il venait de loin et était donc un peu dénigré à l‘heure où la boxe anglaise était interdite pour les femmes par exemple. »

Quand Edith donna des cours de jujitsu à ses consœurs féministes…

Cet art martial a été développé par les Samouraïs du Japon féodal comme une technique de combat à mains nues. Il est introduit au Royaume-Uni en 1898 et séduit un couple de professeurs de culture physique, Edith et William Garrud, qui décident de s’y former avant d’ouvrir leur dojo.

La suite est relatée dans la BD aux dessins enlevés et dialogues engagés, expressément tirés de l’histoire vraie d’Edith qui fit la classe à ses consœurs féministes pour surprendre et contrer la police, devenant ainsi la première formatrice d’autodéfense féministe.

Jujitsuffragettes

« Le jujitsu est un sport de défense qui déjoue la force en face. Ça ne repose absolument pas sur la force mais sur la précision et la justesse des mouvements. C’est donc un sport particulièrement adapté aux femmes et à leur morphologie », poursuit l’illustratrice.

Le coup imparable du jujitsu ? La surprise ! « Le premier atout, c’est qu’on va surprendre les hommes qui ne s’attendent absolument pas à ce qu’une femme riposte ».

Cet art de la souplesse utilise la force de l’adversaire à son encontre, plutôt que de chercher à lui résister, ce qui permet aux personnes dites « faibles » de se mesurer à des attaquants physiquement plus costauds : « Il ne faut pas résister, mais, au contraire, céder, afin d’utiliser la force de son adversaire pour soi », professe Edith dans une des bulles.

Lire aussi : L’interview d’Aton, ex-héros du GIGN, “Une femme peut porter plus lourd que toi et alors ?”

Edith Garrud
Edith Garrud

Les corps féminins se transforment en Amazones

De quoi botter les fesses aux réactionnaires, comme l’explique Elsa Dorlin dans la préface de la BD : « À rebours de l’image très policée des mouvements de femmes, on comprend ici qu’elles ont repris les droits et libertés dont on les avait injustement privées à coup de marteaux, de genoux, de poings, de clés de bras, de croche-pattes et de ruses en tout genre. Tous les atours prêtés à la féminité deviennent des armes : réputés inoffensifs, « bien élevés », empêchés dans leur corset, assignés à la sphère de la domesticité, les corps féminins se transforment en Amazones, en corps féministes qui jouent sur l’effet de surprise.

Les discours sont insurrectionnels et insolents, les coups fusent sous les jupes ; les ombrelles, les balais, les épingles à cheveux sont des bâtons et des pics. »

Suffragette

Outre étaler ses adversaires comme une crêpe ou faire un coup de poing bien visé, les techniques illustrées pour désarmer les bobbies font plaisir à voir tant elles rivalisent d’ingéniosité. Tous les coups sont permis…

Extraits : « Que se passe-t-il si on tire très fort sur une paire de bretelles ? Les boutons explosent ! Défroqués, les policiers ne pourront plus vous courir après, à moins de s’empêtrer dans leur pantalon et de risquer la chute ».

Une astuce qui en vaut une autre : des gerbes de fleurs dans lesquelles sont cachées des suffragettes toutes habillées sur le même modèle. Ainsi, la leader pourra s’évanouir au plus vite dans la nature…

Une BD qui vise juste, touche et bouscule juste ce qu’il faut pour rappeler haut et fort que la femme est tout autant capable que l’homme. La puissance change de camp, le corps féminin n’est plus victime, la résistance marque des points !

Le self-défense, un sport pour l’émancipation des femmes

Si les auteurs ne content pas uniquement des histoires autour du sport, ils ont un « fil rouge » qui relient leurs travaux entre eux, comme nous l’explique Lisa Lugrin : « D’une certaine manière, nos personnages sont assez engagés contre l’ordre établi et contre la domination », à voir, par exemple, la bande-dessinée « Geronimo, mémoires d’un résistant apache. »

Le sport prend alors ici toute sa substance émancipatrice : la personne opprimée est tout à fait capable de devenir son propre défenseur, de répondre à la violence, non pas pour la violence, mais pour la défense et par la conscience et l’action de sa propre puissance : « Nous avons intégré dans la BD une citation de la philosophe Elsa Dorlin qui explique parfaitement les choses : “On ne va pas apprendre à se battre, mais on va désapprendre à ne pas se battre”.

Quand j’ai lu cette phrase, ça m’a frappée, c’est tellement juste. C’est dire aux femmes qu’elles ont le droit à l’activité physique, le droit d’exploiter leur corps, de se sentir puissantes et fortes. Depuis l’enfance, on entend des messages inverses. »

Et de poursuivre : « Ces femmes ont inventé quelque chose de très important à cette époque, mais il me semble que nous en sommes quasiment au même point aujourd’hui »

Concernant, par exemple, et c’est tout le propos d’ÀBLOCK!, les préjugés tenaces sur ce que peuvent accomplir ou pas les femmes dans le sport, ces préjugés qui les freinent et les rend trop souvent invisibles.

JUJITSUFFRAGETTES

On se prend des coups, mais notre corps est costaud…

L’illustratrice témoigne d’ailleurs de son parcours émancipateur personnel avec le sport d’auto-défense qu’est le Wu Dao : « Ça fait sept ans que je pratique un art martial, la démarche de ces femmes me parle donc d’autant plus. C’est un peu la mienne : me rendre compte que, oui, le jujitsu, l’auto-défense, ça peut être fait pour les femmes. Oui, on se prend des coups mais, ça va, notre corps est costaud. La femme n’est pas une feuille morte qui va s’effondrer dès qu’on la touche. Ressentir cela m’a fait beaucoup de bien, je me sens moins vulnérable. »

Continuer le combat grâce à l’arme… sportive ? Oui ! Et on garde en tête ce slogan des cours d’auto-défense d’Edith Garrud : « Every woman, her own bodyguard. The art of feminine self-defense. » Soit : « Chaque femme est son propre garde-du-corps, Ou l’art de l’auto-défense féminine »…

JUJITSUFFRAJETTES
© Éditions Delcourt, 2020 – Xavier, Lugrin

* Se Défendre, Elsa Dorlin, éditions La Découverte, 2017

** Jujitsuffragettes, Les Amazones de Londres, Éditions Delcourt, 30 septembre 2020

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur whatsapp
Partager sur pinterest
Partager sur email

D’autres actus en brèves…

Jeanne et Julia Courtois

La Transat Jacques Vabre à travers des jumelles

Elles en sont cap et c’est bien pour ça que les organisateurs de la Transat Jacques Vabre avaient lancé un appel à projet féminin, le 8 mars dernier. Histoire d’encourager les filles à prendre le large. L’objectif : accompagner deux navigatrices passionnées pour mieux braver l’Atlantique en duo lors de la prochaine transat, le 7 novembre. L’opé « Cap pour Elle » est aujourd’hui bouclée, le nom des lauréates révélés : ce sont des sœurs jumelles, Jeanne et Julia Courtois, qui seront sur la ligne de départ. Faisons les présentations.

Lire plus »
Global 6K for Water

6 km pour de l’eau, c’est oui !

L’accès à l’eau potable, partout, tout le temps, c’est l’ambition de l’ONG World Vision. Pour ça, la Global 6K for Water, soit les 6 km pour l’eau, reprend sa course à partir du 20 mai afin de financer des projets répondants à cet enjeu. Sensibiliser, bouger et changer le monde. Courez, maintenant !

Lire plus »
Nouria Newman

Le Best-of ÀBLOCK! de la semaine

Une pionnière du ballon ovale, une femme en coque toujours dans l’extrême (Nouria Newman sur notre photo), une autre faite d’or et de voile, une sprinteuse aux médailles olympiques, une aviatrice avec de multiples records ou encore une pépite prête à s’envoler aux agrès, à Tokyo. Et, en prime, une question qui tue et deux initiatives entre mers et montagnes, c’est sur ÀBLOCK! et nulle part ailleurs !

Lire plus »
La question qui tue

Je fais des abdos, mais j’ai pas la « plaquette de chocolat », c’est normal ?

Multiplier les exercices d’abdos pour qu’au final, ça se voit pas, c’est vraiment trop injuste. Mais, franchement, petit Calimero, est-ce qu’un ventre musclé, ça passe forcément par la fameuse « plaquette de chocolat » qui en met plein la vue ? Ou bien, on peut avoir des abdos en acier sans pour autant qu’ils soient bien visibles ? Question (existentielle) à laquelle notre coach, Nathalie Servais, s’est attelée avec rappel anatomique et tout le tralala.

Lire plus »
Gail Falkenberg

Gail Falkenberg, la super-granny du tennis

Elle en a sous le coude. Après une éclipse de plusieurs années, la joueuse de tennis américaine de 74 ans (oui, oui !), Gail Falkenberg, a rejoint les courts et disputé un match de premier tour sur le circuit pro. Rarissime. Ce qui fait la joie du milieu tennistique !

Lire plus »
Femmes en montagne

La montagne, les femmes, tout un festival !

Devenir le premier festival français de films sur les femmes en montagne, c’est fait ! Et c’est l’association « On n’est pas que des collants » qui nous donne, pour sa deuxième édition, rendez-vous en novembre, à Annecy, pour des soirées ciné au plus haut des sommets ! Mais avant, ferventes montagnardes, n’oubliez pas votre caméra…

Lire plus »
Changeons les règles

Les femmes et l’océan, vers de nouvelles « règles »

Un distributeur de protections périodiques éco-responsables pour les navigatrices, c’est l’initiative du jour. L’association Horizon Mixité de la navigatrice Isabelle Joschke et son partenaire le Club Nautique de Lorient (CNL) s’engagent pour les femmes et pour la protection de l’environnement. Prenons la vague.

Lire plus »

Le Best-of ÀBLOCK! de la semaine

Une femme oiseau qui prend son envol, deux basketteuses prêtent pour un rêve américain, une actrice nouvelle star du fitness (Kate Hudson sur notre photo), une combattante bientôt aux JO, le sport en question ou deux initiatives qui prennent leur pied, c’est le programme de la semaine sur ÀBLOCK!

Lire plus »
We Trail

Hey, We Trail ?

Retrouver la liberté, la nature, les sentiers…en courant, c’est la proposition alléchante de Scarpa. La marque spécialiste du trail organise, cet été, un périple financé par ses soins. Une micro-aventure pour laquelle il fallait répondre à un appel à candidatures dont on connait aujourd’hui les 5 finalistes. « We Trail » est en marche.

Lire plus »

Vous aimerez aussi…

Pink Power Team

Stéphanie : « Le permis moto, ça a été le début de mon émancipation. »

Rien ne prédestinait Stéphanie à devenir une motarde semi-pro rugissante. Pourtant, même une grave blessure n’aura pas abîmé sa passion de la vitesse. Cheveux roses, motos qui dépotent, elle ne lâche pas son rêve et le transmet à d’autres filles qui, comme elle, roulent des mécaniques sur les circuits amateurs mais, cette fois, en karting. La Pink Power Team est de sortie, faites place !

Lire plus »

Manon : « J’ai longtemps cru que certains sports étaient réservés aux mecs ! »

Sportive tous azimuts depuis toujours – de l’équitation au tennis en passant par la course à pied, Manon n’aurait cependant jamais pensé soulever de la fonte un jour. Dans son esprit, c’était du « sport de mecs ! ». La passion communicative de son copain lui a fait pousser la porte d’une salle de CrossFit et, depuis, elle se sent plus forte. Un joli parcours d’ouverture d’esprit et d’émancipation par le sport.

Lire plus »

Julie Cukierman : « J’aime transmettre le goût de l’effort, la volonté d’aller au bout de soi-même… »

Elle a le sport dans la peau. Une passion jubilatoire qu’elle transmet à merveille, elle qui rêve de prouver que nous sommes tous des sportifs dans l’âme. Préparateur sportif d’athlètes de haut niveau, Julie pratique un métier dans lequel les femmes sont peu nombreuses. Et elle s’y sent bien. Également coach (à ne pas confondre !), elle nous raconte son quotidien entre grands champions et sportifs amateurs.

Lire plus »
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Retour en haut de page