Brigitte Jugla  « En rugby, les filles osent comme les garçons. » 

Brigitte Jugla : « En rugby, les filles osent, comme les garçons. » 
Elle a été joueuse, dirigeante, avant de présider aux destinées du rugby féminin au sein de la FFR. Brigitte Jugla, femme de tête et de poigne, revient, pour ÀBLOCK!, sur l’évolution d’une discipline qui, pendant très longtemps, a été condamnée à se développer dans l’ombre encombrante de son double masculin.

Par Sophie Danger

Publié le 17 janvier 2022 à 6h53, mis à jour le 09 mars 2022 à 8h37

Vous êtes, depuis octobre 2020, vice-présidente de la FFR en charge du rugby féminin, du développement de la pratique féminine et de la féminisation. Si vous deviez dresser un panorama du rugby féminin en France actuellement, quel serait-il ? 

Depuis quelques temps, il y a vraiment une évolution constante et rapide du rugby féminin. Ça évolue vraiment dans le bon sens. 

Le problème, c’est que les structures ne sont pas encore adaptées. Il y a une certaine fragilité, ce qui implique d’être vigilant. 

Qu’entendez-vous par fragilité ?  

Aujourd’hui, les clubs n’ont pas forcément tout anticipé. On reste sur des schémas où ce sont des hommes qui s’occupent du rugby féminin parce que nous n’avons pas assez de femmes en capacité de le diriger.

Attention, je ne dis pas qu’il ne faut que des femmes pour diriger le rugby féminin, je dis simplement que ce sont des hommes qui s’investissent dans son développement.

Mon travail à moi est d’être vigilante à ce que l’on forme des joueuses, des femmes dirigeantes, des femmes arbitres, des femmes entraîneures de façon à ce que l’on puisse faire un panachage entre hommes et femmes.

L’arbitre Aurélie Groizeleau devrait arbitrer des matches lors de la Coupe du monde féminine de rugby en octobre, en Nouvelle-Zélande…©e’rugby

Hommes et femmes ne portent pas forcément le même regard sur le rugby féminin ?  

En rugby, pour moi, il n’y a pas de genre. Ceci étant, une femme ne perçoit pas forcément les choses comme un homme, ne les analyse pas forcément de la même façon.

Automatiquement, l’investissement de l’un ou de l’autre sera imprégné de choses différentes. C’est pour ça aussi que Bernard Laporte m’a confié le volet féminisation de nos instances.

On doit faire en sorte que les femmes s’investissent afin de continuer à faire évoluer, non seulement le rugby féminin, mais aussi le rugby en général.

Cet investissement peut en effet être également très bénéfique pour le rugby masculin.  

La vice-championne olympique de rugby à 7, Fanny Horta, est engagée dans la commission des athlètes pour Paris 2024…©FFR

Le développement du rugby féminin nécessite également d’inciter les petites filles à jouer au rugby. Bernard Laporte, le président de la FFR, s’est donné pour objectif d’atteindre le chiffre de 50 000 licenciées d’ici 2024, c’est-à-dire, de multiplier par deux le nombre actuel de pratiquantes. Est-ce que c’est, selon vous, un objectif réalisable ?  

Oui. C’est un challenge que je dois relever, mais ça me va bien parce que je suis convaincue que l’on va réussir.

Nous avons fait nos évaluations de licences au mois d’octobre et il s’avère que, chez les filles, la Covid ne nous a pas fait perdre de licenciées.

Nous sommes en progression et il y a de plus en plus de jeunes filles dans les écoles de rugby. Tout ce que nous avons mis en place sur le féminin est en train de payer 

Comment est-ce que vous l’expliquez ?

Les résultats de nos équipes de France participent peut-être à cet engouement avec, par exemple, la récente tournée d’automne du XV.

Nous avons rencontré des nations prestigieuses et nous avons fait carton plein dans des stades archi remplis avec une ambiance extraordinaire.

Et il y a de belles perspectives pour la suite. Nous allons, notamment, avoir un tournoi des VI Nations très relevé et une Coupe du monde.

Sur cette saison, 2021-2022, nous avons un potentiel de visibilité médiatique important, d’autant plus important d’ailleurs que pour le tournoi, filles et garçons auront une fenêtre différenciée : les garçons vont jouer en février/mars et nous, en mars/avril.

Nous aurons la télévision avec des clubs investis et des supporters investis au même titre que les garçons.

C’est très très intéressant parce que, jusqu’alors, nous étions masquées par les garçons. 

Est-ce que le déterminisme sexué n’est pas, aujourd’hui encore, un frein à la pratique du rugby au féminin ?

Ce n’est plus vrai maintenant. Les filles sont casse-cous et elles osent, comme les garçons.

De plus, les jeunes générations de parents ne sont plus marquées par le : «  Tu ne peux pas faire ça parce que tu es une fille ».

Je suis entourée de beaucoup de jeunes entre 35 et 50 ans et ils n’ont plus du tout ce discours, au contraire, ils veulent que leurs enfants découvrent plein de choses et pourquoi pas le rugby.  

Pourtant, il arrive fréquemment que l’on entende formuler des réticences à l’idée de laisser les filles pratiquer un sport jugé brutal, un sport qui les « déféminiserait ». L’image que renvoie, malgré lui, le rugby peut, aujourd’hui encore, jouer en sa défaveur, du moins en ce qui concerne la pratique au féminin…

Oui, mais le problème c’est que les gens comparent le rugby qu’ils voient à la télé, c’est-à-dire les rencontres de Top14 ou les matches internationaux, à ce que pourrait faire un petit garçon ou une petite fille à l’école de rugby, mais il faut arrêter avec ça.

Il faut aussi arrêter de dire que le rugby est un sport violent. Non. Nous, nous avons mis en place de vraies valeurs, une vraie communication, de vrais échanges en ce qui concerne notre sport et sa pratique.

Il faut que les gens aillent voir l’école de rugby, qu’ils comprennent ce que c’est et, à partir de là, je peux vous dire que l’on va encore en faire tomber des barrières !

World Rugby Adwards : l’essai du XV de France féminin élu plus bel essai de l’année 2021

Ces aspirantes rugbywomen, vous avez dit vouloir faire en sorte que chacune d’entre elles, si elle le souhaite, ait la possibilité de devenir internationale. Concrètement, ça implique quoi ? Une meilleure filière de détection, un accès plus facile à l’information en ce qui concerne la filière du haut niveau…  

C’est déjà mis en place depuis 2-3 ans. Au sortir de l’école de rugby, les filles peuvent jouer dans un club ou dans un département parce qu’il n’y en a pas assez, et, de là on va procéder, régulièrement, à des détections.

On les laisse dans un cadre familial pour leurs études mais, au fur-et-à-mesure de l’évolution de leur parcours sportif, on adapte.

Elles ont la possibilité de rentrer dans des académies qui, depuis trois ans, sont mixtes. C’est une pré-filière de sélection. Ensuite, il y a l’entrée dans des clubs comme Toulouse, Bordeaux (…), le pôle de développement jeune et puis l’équipe de France.

C’est hiérarchisé, elles sont suivies, repérées, on est très en avance dans ce domaine-là. 

©FFR

Vous même, avez été joueuse quelques années auparavant, mais la situation, alors, était totalement différente. Comment êtes-vous arrivée au rugby ?

Je suis issue d’une famille sportive. Très jeune, j’ai fait beaucoup de sport, du cross, de l’athlétisme avant de basculer sur le hand après qu’une prof m’ait orientée sur la discipline.

J’ai fait une très belle carrière handballistique et, par la suite, j’ai été dirigeante d’un club sur Pauillac durant de nombreuses années.

À un moment, on m’a fait comprendre que l’on avait besoin de mettre d’autres dirigeants et je me suis écartée. J’ai alors pris un peu de temps libre pour moi.

Là où j’habitais, il y avait une forêt. Jy allais pour courir et il y avait aussi un stade de rugby. Pas mal de copines du hand pratiquaient. Elles m’ont tannée, c’est vraiment le mot, pour que je vienne jouer, mais j’avais dit « non » jusqu’au jour où elles ont fait un dégagement et j’ai touché un ballon.

J’ai commencé à jouer et j’ai adoré ça, alors j’ai entamé une carrière rugbystique.

Après le succès dans le hand, vous rencontrez le succès dans le rugby. Vous êtes championne de France avec la Teste en 1997 et l’équipe de France va vous faire de l’œil. Malheureusement, une blessure au genou va en décider autrement…

Je suis prise en sélection pour jouer un match du tournoi et, lors du dernier entraînement, une copine me plaque sur le côté. Je me fais une très vilaine entorse du genou et je n’y suis malheureusement pas allée.

À partir de là, je me suis investie au sein du club de Pauillac où je suis passée par tous les stades et j’ai gravi tous les échelons. 

Quel regard portait-on sur vous dans ces années 90 ?

Dès que j’ai annoncé que j’allais jouer au rugby, ma famille et mes amis m’ont dit que j’étais folle mais, comme ils me connaissaient, ils savaient que tout ce qu’ils pourraient dire ne changerait rien.

On me demandait pourquoi ce sport et pas un autre, je répondais que ça aurait pu être une autre discipline mais que c’était celle-là et que j’avais envie de la découvrir.

Certains évoquaient un sport brutal, alors je leur expliquais que le hand, au niveau où je l’avais pratiqué, était un sport violent. Ça, on n’en parlait pas, mais il faut aussi savoir le dire.

Le hand est un sport très dur et, pour ma part, j’ai plus souvent été blessée au hand qu’au rugby. Il faut tout relativiser.

Reste cette image que renvoie le rugby, ça fait peur et les gens l’assimilent toujours au masculin, mais non. Quand on va voir du rugby féminin, à quelque niveau que ce soit, c’est juste joli.

C’est  un sport de contacts donc, obligatoirement, il y a des chocs mais on ne se crêpe pas le chignon, on ne se plaque pas dangereusement, on est appliquées, on fait les choses bien.

Tous les entraîneurs le disent : coacher des filles, quand on découvre, ça fait peur mais, après, ce n’est que du bonheur. 

©Stade Rennais Rugby

Il fallait être motivée, malgré tout, pour braver tout ces préjugés et se lancer…

Nous, au départ, on s’est lancées parce qu’on était des casse-cous, que l’on nous l’interdisait et que l’on s’est dit que, pour cette raison, on allait le faire.

Nous étions une bande de copines, on avait envie de montrer de quoi on était capables et de se faire plaisir. À cette époque, on se débrouillait toutes seules, on lavait nos maillots, on se covoiturait

Ça a évolué parce que nous étions motivées. Mais aussi parce qu’il y eut un ou deux messieurs, un papa ou autre, à avoir dit : « On va venir vous aider, on croit en vous. »

Petit à petit, la mayonnaise a pris, c’est monté en puissance et, aujourd’hui, je pense qu’il y a vraiment une acceptation.

Qu’est-ce qui a amorcé cette évolution ? Vous évoquiez, dans un entretien, un moment clé, celui de la Coupe du monde 2014 organisée en France. 

C’est d’abord la Coupe du monde de 2007 qui nous a fait basculer. Après cela, nous avons eu une augmentation de 40 % des licenciées.

Aujourd’hui, notre croissance est exponentielle et tout évolue très vite : il y a eu les premiers contrats pro pour les internationales à 7 en vue de la préparation aux Jeux de Rio, les contrats des joueuses à XV en 2018…  

Les plus beaux essais des Bleues

Qu’est-ce qu’il faut pour que cet engouement perdure ? Un championnat élite plus compétitif ou nouvelle formule, la professionnalisation des clubs féminins ? 

Au sein de la fédération, il y a la CREF Commission rugby Élite féminin une commission qui gère l’évolution de l’élite et des équipes de France et nous avançons sur des projets ensemble.

Nous avons également mis en place un cahier des charges pour permettre à des clubs en retard par rapport à d’autres de se construire afin d’avoir une homogénéité.

Si ce cahier des charges, qui est très copieux, se matérialise, les clubs vont passer dans une autre dimension structurelle.  

Mai 2021, l’ensemble des encadrements de la filière d’accès au haut niveau dont Brigitte Jugla, lors d’un séminaire sur la pratique féminine.

Le rugby féminin est aussi pratiqué, dans son immense majorité, par des amateurs, c’est-à-dire des femmes qui doivent jongler entre activités pro et sport de haut niveau ? Est-ce là aussi une question à l’ordre du jour  

Il faut la faire évoluer doucement car tout cela demande des moyens considérables. Une joueuse pro à 100 % est prise en charge à 100 % par la fédé, ce qui représente quand même un budget mais ça évolue.

Il faut néanmoins savoir que les besoins des filles ne sont pas ceux des garçons. Aujourd’hui, une fille ne sacrifiera pas sa carrière pro uniquement pour le rugby.

Elle veut faire du rugby mais sa carrière pro compte, il y a aussi le besoin d’être maman. Les filles ne pensent pas comme les garçons, nont pas les mêmes besoins que les garçons et c’est à leurs besoins à elles qu’il faut s’adapter. 

©Stade Rennais Rugby

Pour finir, vous qui êtes membre du Conseil World Rugby depuis 2018, diriez vous que la France est en avance ou en retard par rapport à cette question de la féminisation du rugby ? On pense à l’Angleterre et son Super Rugby, par exemple.

Je suis pour m’intéresser à ce que font les autres mais pas forcement pour les copier. Nous avons des spécificités françaises, des façons de penser françaises… Les Anglais font comme ils veulent  !

Quoi qu’il arrive, pourvu que tout cela soit bénéfique à toutes les fédérations internationales, que cela fasse évoluer notre rugby, moi, ça me va bien.

D'autres épisodes de "Rugby, ces filles qui transforment l'essai"

Soutenez ÀBLOCK!

Aidez-nous à faire bouger les lignes !

ÀBLOCK! est un média indépendant qui, depuis plus d’1 an, met les femmes dans les starting-blocks. Pour pouvoir continuer à produire un journalisme de qualité, inédit et généreux, il a besoin de soutien financier.

Pour nous laisser le temps de grandir, votre aide est précieuse. Un don, même petit, c’est faire partie du game, comme on dit.

Soyons ÀBLOCK! ensemble ! 🙏

Abonnez-vous à la newsletter mensuelle

Vous aimerez aussi…

Ski, snow and fun...ride XXL à l'horizon !

Ski, snow and fun…ride XXL à l’horizon !

Le 2 avril, le plus long slalom du monde fait son retour après deux années de pause sanitaire dans la station de la Plagne. Défi ouvert à toutes et tous à condition d’être prêt à festoyer sur les pistes. Un événement qui casse les codes du slalom traditionnel et on adore !

Lire plus »
Sandy Montanola : « L’idée est toujours la même : le sport masculin est l’étalon de mesure et le sport féminin vise à y ressembler »

Sandy Montanola : « L’idée est toujours la même : le sport masculin est l’étalon de mesure et le sport féminin vise à y ressembler. »

Elle travaille sur les inégalités femmes-hommes dans les médias. Maîtresse de conférences à l’université de Rennes 1, responsable de la formation en Journalisme de l’IUT de Lannion et co-responsable de la mission égalité-diversité de la CEJ (conférence des écoles en journalisme), Sandy Montanola dresse, avec nous, un panorama de l’évolution du traitement médiatique du sport féminin. Où tout reste à faire.

Lire plus »
La question qui tue

C’est grave si j’arrête de m’entraîner quelque temps ?  

Envie de se la couler douce en vacances, blessé ou victime d’un gros coup de mou ? Rien à faire, le sport passe à la trappe. Et tu culpabilises. Parce que, forcément, ce sera dur de reprendre, tu vas perdre ton niveau (ou du muscle), tu vas grossir… Mais, en vrai, abandonner (un peu) sa routine sportive, c’est grave ou ça passe ?

Lire plus »
Jeanne et Julia Courtois

La Transat Jacques Vabre à travers des jumelles

Elles en sont cap et c’est bien pour ça que les organisateurs de la Transat Jacques Vabre avaient lancé un appel à projet féminin, le 8 mars dernier. Histoire d’encourager les filles à prendre le large. L’objectif : accompagner deux navigatrices passionnées pour mieux braver l’Atlantique en duo lors de la prochaine transat, le 7 novembre. L’opé « Cap pour Elle » est aujourd’hui bouclée, le nom des lauréates révélés : ce sont des sœurs jumelles, Jeanne et Julia Courtois, qui seront sur la ligne de départ. Faisons les présentations.

Lire plus »
Martina Hingis

Martina Hingis, la « Swiss Miss » qui jouait au tennis comme on joue aux échecs

Plus jeune N°1 mondiale de l’histoire du tennis, la Suissesse Martina Hingis est une championne qui marqua aussi les esprits par sa défaite tragique à Roland-Garros en 1999. Elle a remporté 25 tournois du Grand Chelem (en simple et en double) au cours de sa carrière mais seule la terre battue parisienne lui aura fait défaut, et par deux fois ! Retour sur une surdouée du tennis au jeu rare et au caractère bien trempé.

Lire plus »
Charlotte Bonnet

Charlotte Bonnet : « Quand on fait de la compétition, il faut savoir revenir plus forte, rebondir, apprendre à se faire battre. »

Elle en a fait du chemin ! Championne de natation précoce, Charlotte Bonnet, médaillée olympique alors qu’elle n’avait que 17 ans, a traversé, malgré elle, une longue et douloureuse période de doute. Presque dix ans plus tard, la Brestoise a radicalement changé. Plus mûre, plus forte, elle est parvenue à retrouver le goût de la compétition. Confessions touchantes d’une fille pour qui la natation n’est pas un long fleuve tranquille.

Lire plus »
Burpees

Burpees, tout ce qu’il faut savoir pour passer à l’action !

Il est cet exercice de CrossFit que tout le monde redoute. Quatre mouvements qui sollicitent tous les muscles du corps, ultra efficaces mais vite épuisants. Tout l’art de l’activité sportive !
Cet instrument de bien-être – oui, oui ! – a été inventé dans les années 1940 par un physiologiste américain du nom de Royal H. Burpee. Action !

Lire plus »
Senda Berenson, celle qui a conjugué le basket au féminin

Senda Berenson, celle qui a conjugué le basket au féminin

Longtemps réfractaire à l’éducation physique, Senda Berenson s’est servie du sport pour renforcer sa constitution fragile. Devenue professeure de sport à Boston, elle s’est mise en tête d’y convertir ses élèves en les initiant à une discipline toute jeune, le basketball. Retour sur le parcours d’une pionnière qui a su saisir la balle au bond.

Lire plus »
Retour en haut de page

Recherche

Soyez ÀBLOCK!

Abonnez-vous à la newsletter

WordPress Cookie Notice by Real Cookie Banner