Samantha Davies« Pour moi, en voile, le plaisir l’emporte toujours sur la souffrance. »

Sam Davies
Elle est Anglaise de naissance, Bretonne d’adoption. À 46 ans, Samantha Davies a déjà roulé sa bosse sur tous les océans de la planète. Contrainte à l’abandon lors du dernier Vendée Globe après que son bateau, Initiatives-Cœur, ait heurté un ofni, la jeune louve de mer n’a qu’une idée en tête : repartir à l’assaut de ce tour du monde en solitaire sans escale et sans assistance. Rencontre avec une fille qui sait garder le cap en toutes circonstances.

Par Sophie Danger

Publié le 29 juillet 2021 à 11h33, mis à jour le 24 août 2021 à 23h26

Tu es née à Portsmouth, en Angleterre, dans une famille de marins : ton grand-père maternel avait un chantier naval à Portsmouth et disputait des courses de bateaux à moteur. Ton grand-père paternel était commandant d’un sous-marin dans la marine anglaise. Tes parents, eux, sont passionnés et pratiquent la voile en amateurs. Tu as d’ailleurs seulement deux semaines quand tu montes à bord avec eux pour la première fois. Pour autant, ton parcours sportif débute dans les bassins de natation…

J’ai appris à nager dès que j’ai commencé à marcher. Mes parents m’avaient envoyée prendre des cours de natation pour que je sois en sécurité sur un bateau. J’ai bien aimé et j’ai voulu continuer. J’ai rejoint un club et j’ai fait de la compétition.

Je suis allée jusqu’au niveau national. J’avais 14-15 ans à l’époque et j’ai raté l’équipe britannique pour une place. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à bien aimer la voile et à vouloir faire quelques compétitions.

Comme il fallait faire des choix, j’ai réduit le nombre d’entraînements en natation pour pouvoir naviguer.

Ça représentait quoi, pour toi, la voile à l’époque ?

La voile, pour moi, c’était les vacances, les week-ends en famille, le voyage, l’aventure. J’avais la chance de naviguer dans le Solent, un endroit où il y avait toutes les grandes courses autour du monde, et je les regardais depuis le bateau de mes parents.

J’aimais les suivre, j’étais passionnée même si, pour moi, à ce moment-là, la voile, c’était avant tout synonyme de plaisir et de temps passé avec mes proches.

La voile, tu décides d’en faire ton métier. Tu veux travailler dans le milieu de l’architecture navale. Tu vas faire des études en conséquence et sortir diplômée de l’université de Cambridge. Être navigatrice n’était pas une option pour toi ?

J’ai beaucoup navigué durant mes études, même au niveau international. J’ai fait une partie de la préparation olympique et j’ai disputé un circuit de Match-Race.

J’étais dans un équipage et nous avons été champions du monde. Je naviguais pendant mes week-ends, mes congés. Je prenais des vacances pour naviguer, pour disputer des compétitions.

C’était une époque où il y avait beaucoup moins de voile professionnelle. Il fallait travailler pour pouvoir naviguer, même pour les courses autour du monde. Les gens qui prenaient le départ étaient souvent des gens qui s’offraient des années sabbatiques.

Moi, j’ai eu la chance de travailler chez un architecte naval et de côtoyer les premiers professionnels de la voile. Ça m’a donné l’opportunité de naviguer sur des bateaux incroyables et j’ai ajouté ça à mon CV.

Dans la voile, les opportunités viennent par ce réseau de bouche-à-oreille, ce réseau des marins. Des possibilités se sont offertes à moi que j’ai très vite saisies.

©A.Beaugé/Initiatives Coeur

Il y en a une en particulier d’opportunité. Nous sommes en 1998 et tu participes au trophée Jules-Verne aux côtés de Tracy Edwards, l’une de tes idoles. Elle a monté, pour l’occasion, un équipage 100 % féminin…

Oui, j’ai été retenue pour un tour du monde sur un multicoque à l’occasion d’une tentative de record sur le trophée Jules-Verne.

Nous étions, et nous sommes toujours, le seul équipage féminin à avoir jamais tenté ce record autour du monde sans limite. Tracy Edwards était skipper. J’avais 22-23 ans et je venais juste de terminer mes études quand j’ai rejoint l’équipage.

Nous avons fait ce tour du monde mais, malheureusement, nous n’avons pas battu le record parce que nous avons démâté en plein milieu du Pacifique Sud.

Elle représentait quoi, pour toi, Tracy Edwards ?

En 1989, Tracy a créé un équipage féminin pour la Whitbread Round The World Race, une course qui s’appelle maintenant The Ocean Race. C’était le premier équipage féminin de l’histoire de la course au large. Tracy, pour moi, c’est comme Florence Arthaud, une des pionnières féminines de la course au large.

En France, Florence a changé le regard des gens en ce qui concerne ce que les femmes sont capables de faire sur l’eau. Tracy, c’est un peu la même chose.

Avant la Whitbread Round The World Race, elle avait fait une course autour du monde en équipage, mais avec des hommes. Elle avait bien vu que, en tant que femme dans un équipage mixte, elle n’allait jamais pouvoir occuper certains postes sur le bateau.

Comme elle avait envie de progresser, elle s’est dit que la seule façon de pouvoir barrer, régler les voiles ou prendre des décisions sur une course autour du monde, c’était de créer un équipage féminin.

C’est un événement qui t’a marquée ?

Dans ces années-là, il y avait peu d’opportunités pour les femmes. Tracy a créé cet équipage féminin non pas parce qu’elle voulait naviguer qu’avec des filles, mais parce qu’elle voulait progresser dans la voile et c’était la seule façon d’y parvenir.

Elle a rencontré beaucoup d’obstacles pour monter son projet. C’était compliqué de trouver un sponsor qui accorderait sa confiance à un équipage féminin. Mais elle y est arrivée et, ensemble, elles ont remporté les étapes les plus dures dans les mers du Sud. Elles ont prouvé que c’était possible.

Moi, j’avais 15 ans et elles étaient des héroïnes à mes yeux. Ce qu’elles ont fait m’a aidée à comprendre qu’il était possible, pour moi, de peut-être pouvoir faire des courses au large, une chose que je n’avais pas imaginé avant.

Au-delà de ça, ça a changé l’avis des gens concernant les femmes qui naviguent. Après elles, j’ai eu j’avais beaucoup moins de freins quand je cherchais des postes pour naviguer sur les bateaux.

Les gens étaient plus ouverts à l’idée d’accueillir une femme dans leur équipage, plus ouverts à l’idée de me laisser faire, à bord, des choses que je n’aurais pas pu faire avant.

Comment s’est déroulée votre rencontre ? Tu avais envoyé un CV ?

J’avais envoyé un CV et il y a eu aussi le bouche-à-oreille. J’avais déjà pas mal navigué, j’avais progressé et j’étais capable de faire pas mal de choses sur les bateaux. Certains des professionnels avec qui j’avais navigué savaient que Tracy cherchait des filles.

Même si je n’avais pas vraiment beaucoup d’expérience des grandes navigations océaniques, ils m’ont recommandée et mon nom est arrivé sur son bureau.

C’était de la chance mais pas seulement. Dans tout ce que je fais, je bosse et je donne mon maximum.

Ça t’a fait quoi de te retrouver dans cette aventure ?

C’était la première fois qu’une équipe féminine naviguait sur un gros multicoque sans limite. À l’époque, c’était un des bateaux les plus extrêmes qui existait pour la course au large.

Nous n’avions pas beaucoup d’expérience et beaucoup à apprendre mais nous étions humbles. On savait que la tâche qui nous attendait était très difficile, peut-être un peu dangereuse.

Moi, c’était la première fois que j’étais dans un projet professionnel. Je venais de finir mes études et c’était incroyable, j’étais payée pour naviguer ! Jamais je n’aurais pu imaginer ça !

Sur le bateau, j’étais une des plus jeunes et une de celles qui avait le moins d’expérience et je me retrouver à naviguer avec des filles qui, plus jeune, m’avaient inspirée. C’était un honneur de naviguer avec mes héroïnes.

Malgré le démâtage, tu en as retenu quoi ?

Je suis passée par toutes les émotions. J’ai eu très peur, j’étais émerveillée… Au final, c’était un peu frustrant parce qu’on naviguait bien, mais on a eu ce problème assez catastrophique. Mais c’était une aventure sportive forte et une aventure humaine incroyable.

La course, c’était en 1998 et maintenant encore, même si je ne les vois pas tous les jours, ces filles font partie de mes amies les plus proches.

Ce que l’on a vécu ensemble pendant les entraînements et pendant ce tour du monde était très fort et ça a créé une amitié très solide entre nous.

Elle a changé quoi cette course dans ton parcours ?

C’était le début de ma carrière. Je venais à peine de sortir de l’école et je suis montée direct sur le bateau. Après ça, j’étais lancée sur une voie que je n’avais jamais imaginée : gagner ma vie grâce à ma passion même si je savais très bien que ce ne serait que des piges.

En voile, chaque projet à un début et une fin et, parfois, cette dernière arrive plus tôt que prévu. Entre deux projets, il faut gagner sa vie autrement, utiliser ses autres talents à cette fin.

Ce n’est pas un travail stable, mais c’est hyper excitant. C’est un style de vie un peu différent de la vie classique mais, comme pour tout, si on a vraiment envie de quelque chose, on réussit.

Effectivement, tu vas réussir. Tu vas participer à plein de courses mythiques : la Jacques-Vabre, la transat AG2R, la Volvo Ocean Race… Quelle traversée t’a le plus marquée ?

J’en ai plein, mais je dirais la première fois où j’ai fait une transatlantique en solitaire. C’était en 2001, une mini-transat. Je découvrais le monde, plus français, de la course au large et ça m’a marquée.

Moi qui avais déjà fait un tour du monde en équipe et qui avais trouvé ça dur, je me retrouve seule sur un petit bateau avec peu de moyens de communication. C’était un challenge.

C’était à la fois dur et incroyable de me retrouver là. Mais, plus c’est dur, plus on est fier de soi lorsque l’on passe la ligne d’arrivée.

Le Team SCA est le premier équipage 100 % féminin a avoir décroché une victoire d’étape lors de la Volvo Ocean Race le 11 juin 2015.

Ton premier Vendée Globe en 2008 fait aussi partie de tes souvenirs les plus forts ?

Oui, le Vendée Globe 2008 c’est pareil. C’était mon premier Vendée Globe et je termine 4e soit bien au-delà de mes espérances. Et puis je rajouterais aussi la Volvo Ocean Race en 2014. C’est la course qui me faisait rêver quand j’étais jeune.

Quelques années après Tracy Edwards et son équipage féminin, je deviens skipper du Team SCA, un équipage de filles là aussi et je me retrouve à sa place, à la place de mon héroïne d’enfance !

Je conserve beaucoup de souvenirs de ce tour du monde mais celui qui m’a le plus marquée c’est notre victoire à Lorient. Cette ville, moi qui suis une Bretonne adoptée, c’est un peu chez moi et j’étais très fière de ce succès.

Si j’avais pu choisir une escale à gagner, ça aurait été celle-là.

Tu évoques souvent les difficultés rencontrées pendant tes navigations, la peur que tu peux ressentir. Qu’est-ce qui te pousse à passer outre et à reprendre la mer ?

J’adore la mer, j’adore l’océan. Pour moi, c’est du plaisir, une passion. Je me suis toujours dit que j’avais de la chance de gagner ma vie en faisant ça et que, si un jour je me levais et que j’allais à l’eau juste parce qu’il faut gagner de l’argent, j’arrêterais la voile professionnelle.

Cela dit, c’est vrai que ces courses sont dures, mais je suis une compétitrice et je l’ai toujours été. Moi, j’adore faire du bateau, or la course sur laquelle je peux en faire le plus, c’est le Vendée Globe.

C’est sûr qu’il y a des moments difficiles, des moments où l’on a peur mais ça fait partie de l’aventure. Pour moi, la partie plaisir l’emporte toujours sur la partie souffrance. Je pense qu’il ne faut pas avoir peur d’avoir peur, peur d’avoir mal.

On travaille pour gérer au mieux ces situations, ça fait partie du travail de préparation. Je pense qu’il ne faut pas se mettre la tête dans le sable et se dire que tout va bien se passer mais, au contraire, s’interroger avant pour savoir comment on peut gérer les moments compliqués, faire les bons choix durant la course, ne pas se mettre en danger.

Qu’est-ce que tu redoutes le plus en mer ?

Ce que je redoute le plus, c’est de ne pas arriver surtout sur le Vendée Globe qui est la course la plus longue. Le côté solitaire, j’aime bien ça, j’aime gérer mon bateau seule. Ma famille me manque mais, le côté solo, je peux le préparer pour que ce ne soit pas un problème.

Ce que je redoute en revanche, ce sont les choses hors maitrise, les choses qui peuvent survenir comme ce qui m’est arrivé l’hiver dernier (En course pour le Vendée Globe, Sam Davies a heurté un ofni au large de Cape Town (Afrique du Sud). Elle est blessée aux côtes et la structure du bateau est endommagée. Elle repartira neuf jours plus tard pour boucler son tour du monde, NDLR).

Ce sont ces évènements hors contrôle qui peuvent chambouler notre course très vite, voire dès les premiers jours.

Il est facile pour toi, après une mésaventure de ce type, de te remettre en selle tout de suite ?

Non et c’est ça qui est hyper dur. Je m’étais toujours dit que même si j’étais contrainte d’abandonner, je voulais tout faire pour boucler la boucle. La magie du Vendée Globe c’est que, même si tu n’es pas classée, tu peux continuer le parcours jusqu’à la ligne d’arrivée.

Faire un tour du monde en solitaire, c’est déjà énorme en soi et je m’étais préparée mentalement à cette éventualité afin de pouvoir repartir en cas de problème pour ne pas rentrer frustrée.

Là, en plus, avec Initiatives-Cœur, je participais à une course, mais je naviguais aussi pour une association, une cause. C’est ça qui m’a aidée à me remettre en selle cet hiver. La course était terminée, je n’étais plus dans le classement mais j’avais une autre raison de continuer.

J’avais un objectif un peu plus fort que la seule course. Ce n’était pas qu’une question de résultat, c’était aussi la possibilité de sauver la vie d’enfants.

C’est ce qui t’a guidée jusqu’à la fin ? 

Ça m’a beaucoup aidée à me re-motiver, à arrêter d’être triste pour moi. Ça m’a permis de relativiser en me disant que ces enfants n’avaient pas le choix et pourtant, eux ne se plaignaient pas.

Je me suis dit que j’avais de la chance, que mon bateau n’avait pas coulé et que je pouvais continuer à faire ce voyage. Heureusement qu’il y a eu ça car ce qui m’est arrivé m’a fait peur.

Après cette collision, égoïstement, je voulais aussi repartir pour ne pas avoir peur de naviguer le reste de ma vie.

Lorsque tu jettes un œil, rapide, à ce que tu as déjà accompli, de quoi es-tu le plus fière ?

Je pense que c’est de ce dernier Vendée Globe. Je n’y ai pas trop pensé à l’arrivée mais après, j’ai eu le temps d’analyser cette aventure.

Ce n’est pas mon meilleur résultat – il n’y a d’ailleurs pas de résultat puisqu’il est écrit ‘abandon’ à côté de mon nom – je suis fière de ce projet, de cette aventure et de cet engagement.

Je n’aurais jamais pu faire ça seule, et c’est grâce à tous ceux qui sont impliqués que j’ai pu faire ces choix et réussir ce tour du monde.

Qu’est-ce qu’il manque à ton palmarès pour être totalement accomplie ?

Il me reste encore la frustration de ne pas avoir été classée. J’ai l’impression que, depuis peu, je commence vraiment à maitriser les IMOCA qui sont des bateaux puissants et impressionnants.

Je veux re-essayer un quatrième Vendée Globe pour figurer dans le classement cette fois. Et le plus haut possible.

« Sam Davies et Romain Attanasio, sans escale »

Samantha Davies et son compagnon, Romain Attanasio, navigateur lui aussi, se dévoilent dans un ouvrage écrit par Julie Bourgois et publié aux éditions Glénat : « Sam Davies et Romain Attanasio, sans escale ».

On y découvre le parcours singuliers de deux amoureux, deux marins qui se sont rencontrés sur les quais et ne se sont plus quittés. Elle est issue du sérail, lui pas.

Elle a pour modèle Tracy Edwards, lui a eu l’étincelle grâce à Florence Arthaud.

Tous deux sont parvenus à vivre leur passion au maximum en écumant les mers et les océans du globe.

En 2020, leur cheminement commun va prendre une tournure particulière. Sam et Romain participent tous deux au Vendée Globe. Une aventure commune qu’ils vont vivre ensemble, mais en solitaire.

Romain terminera 14e, Sam, victime d’un ofni début décembre, sera contrainte de faire escale en Afrique du Sud pour réparer. Elle repartira neuf jours plus tard pour mener son tour du monde à son terme.

L’occasion, pour Julie Bourgois, de dresser un portrait original et émouvant de ces deux personnalités aussi fortes qu’attachantes.

Sam Davies & Romain Attanasio, sans escale, aux éditions Glénat, 352 pages. Prix TTC : 19.95 €

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