Olivier Bessy« Dans le trail, les femmes sont prisonnières d'un plafond de verre. »

Une course extra pour une runneuse pas ordinaire
Il a été professeur d’EPS avant de bifurquer vers la sociologie. Olivier Bessy, coureur pratiquant, s’intéresse au « phénomène » course à pied et à son évolution. L’occasion de revenir, avec lui, sur la pratique féminine et la sous-représentation des femmes dans les disciplines extrêmes comme le trail.

Par Sophie Danger

Publié le 09 janvier 2026 à 10h44, mis à jour le 09 janvier 2026 à 17h17

Dans ton ouvrage, « Courir sans limites, la révolution de l’Ultra Trail »*, tu évoques ce que tu qualifies de troisième révolution de la course à pied. Est-ce que cette révolution vaut pour les deux sexes ?

Historiquement, en matière de course à pied, il a fallu du temps pour que les femmes aient le droit de courir, pour qu’elles aient le droit de cité, pour qu’elles aient le droit d’avoir un peu de place dans l’actualité. Aujourd’hui, je dirais que nous sommes dans une forme de revanche, en d’autres mots, qu’il y a eu beaucoup de progrès en ce qui concerne les femmes et la pratique même si on est encore loin du compte. Dans le jogging, qui est la forme la plus simple et la plus pratiquée de la course à pied, la parité est de mise. Dans d’autres spécialités, non.

Le trail fait partie de ces autres spécialités ?

Dans les années 80, lorsque les pratiques extrêmes d’endurance ou d’aventure émergent, les femmes représentent moins de 5 % des pratiquants. Leur nombre progresse assez rapidement dans les années 90-2000 pour atteindre 10 à 12 % dans les courses nature-aventure, dans les épreuves de 100 kilomètres et même dans l’ultra sur bitume. Dans les épreuves d’ultra trail, leur compteur est bloqué à 10-12 % depuis vingt ans. Aujourd’hui, elles sont prisonnières d’une sorte de plafond de verre.

Raymonde Cornou, la première Française à avoir participé au marathon de New York, pionnière des courses longues distances sur route en France.

Quel profil avaient les premières femmes à s’être invitées dans des disciplines extrêmes comme le trail ?

C’était très clairement des femmes avec des origines sociales très aisées, dont les parents occupaient le haut de l’échelle sociale et qui étaient eux-mêmes très souvent des aventuriers ou des gens qui parcouraient le monde, qui voyageaient, qui étaient déjà dans cette quête de l’extrême et de l’ailleurs. Autrement dit, ces premières femmes à être venues pratiquer sur des territoires majoritairement masculins – et qui le sont encore – étaient des femmes au profil social particulier, urbain, souvent cadres sup, qui occupaient des professions libérales et étaient issues de familles aisées. À l’époque, le trail était réservé à une élite sociale et sportive. Je ne dirais pas qu’aujourd’hui ça s’est démocratisé, très loin de là, mais il y a malgré tout une forme de diffusion sociale. Il y a aussi une diffusion sportive même si le rapport au corps fait que les femmes vont moins dans la pratique extrême.

Le 6 septembre 1980, Chantal Langlacé entre dans l’histoire : record du monde féminin du 100 km.

Pourquoi ?

Elles ne se projettent pas, elles ne se pensent pas sur ce type de d’engagement corporel parce qu’elles ne sont pas éduquées comme ça. Quand elles sont petites, les filles sont conditionnées : elles peuvent faire de la danse, de la gymnastique mais pas du marathon ou des longues chevauchées à pied, à vélo… L’aventure, l’extrême, toutes ces pratiques d’endurance, on leur disait autrefois qu’elles n’en étaient biologiquement pas capables.

Dans les années 60-70, lors de la première révolution de la course à pied, les femmes se mettent doucement à courir, on les accepte dans l’univers du jogging mais pas dans l’univers du marathon et encore moins dans celui du 100 km dont la FFA leur interdit la pratique. Or, la science montre aujourd’hui que les femmes sont tout autant, si ce n’est plus, capables que les hommes de développer des efforts d’endurance. La barrière n’est pas physiologique, elle n’est pas financière, elle n’est pas temporelle, la barrière est culturelle.

Ce genre d’argument physiologique vaut encore aujourd’hui. Aux Jeux de Paris l’an dernier, le 50 kilomètres marche a disparu du programme pour des questions de parité.

Dans les représentations, il y a encore effectivement ces différences biologiques qui peuvent apparaître. Il y a pourtant aujourd’hui plein de femmes qui, sans être des grandes compétitrices, je parle juste de performeuses, obtiennent de meilleures places que les hommes sur certaines courses. Elles sont néanmoins beaucoup moins nombreuses parce qu’elles ne se pensent pas, elles ne s’autorisent pas à y participer mais lorsqu’elles osent et qu’elles ont franchi tous les obstacles – temps, garde d’enfants… – ça donne ce résultat.

Dans les pays anglo-saxons, les femmes sont plus importantes en proportion or, elles ont les mêmes problèmes de temps, occupent les mêmes professions, ce qui prouve que le vrai problème est un problème de mentalités, de culture. Les Anglo-Saxonnes ne sont pas élevées de la même manière, l’éducation physique n’est pas dispensée de la même façon à l’école, les représentations des corps des femmes et des hommes sont pensées différemment.

Médecin et double championne du monde de trail, Blandine L’Hirondel a remporté la Diagonale des Fous 2025.

C’est la vieille dichotomie corps/esprit qui joue en défaveur des Françaises…

Oui, c’est ce que l’on appelle le dualisme cartésien, à savoir, la séparation du corps et de l’esprit qui n’est pas totalement exorcisé dans notre société, mais ça progresse au sein des cellules familiales, ça progresse aussi au niveau des associations, des clubs et chez les professeurs d’éducation physique qui sont formés différemment et essaient par tous les moyens d’intégrer les filles pour minimiser le taux d’absentéisme. Beaucoup de filles arrêtent la pratique sportive à partir de l’adolescence, le rôle de l’EPS est fondamental. Tout cela nécessite un accompagnement familial, éducatif.

Aujourd’hui, les représentations du sport qu’ont les femmes ne sont pas toujours les mêmes que celles des hommes et à la limite, ce n’est pas grave. Le problème, c’est quand ces représentations deviennent des freins, qu’elles fonctionnent comme des résistances. Que les filles aient envie de faire plus certaines activités que d’autres, pourquoi pas, mais qu’on ne leur laisse pas la possibilité de pratiquer des activités qu’elles auraient envie de faire, ça, c’est un problème.

Est-ce que l’imaginaire que l’on a créé autour de ces ultra-trail réservé à une élite, à des surhommes, joue également sur l’engagement féminin ?

Oui, complètement. Tant que le culte de la performance, le processus d’héroïsation de masse construisent le récit dominant, ces disciplines restent majoritairement une affaire d’hommes. Depuis les années 90, période durant laquelle l’ultra se développe, les médias relaient ces discours dominants : on parle de démesure, d’élitisme, de surenchère, avec toujours plus de kilomètres, de dénivelé…

Progressivement, dans les années 2010 et surtout depuis la COVID, le sens de cette quête de l’extrême, de ce toujours plus, est un peu remis en cause et discuté. Même si l’on continue à rechercher ces grandes chevauchées, on les pense davantage comme une forme de quête intérieure, d’introspection sur soi où la performance n’est pas recherchée pour elle-même. Si elle est là, tant mieux mais ce que l’on cherche avant tout, c’est à finir, à se questionner, à être solidaire avec les autres, respectueux de l’environnement… Or, dans le rapport à soi, aux autres et à l’environnement, les femmes ont toujours été avant-gardistes et symbolisent la transmodernité. : jamais elles n’ont été aussi compétitrices que les hommes, jamais elles ne vont écraser quelqu’un pour gagner, ce que peut faire un mec.

Est-ce que ce regard porté sur les femmes ne relève pas du mythe ?

Non. Il y a des hommes qui, s’ils doivent te marcher dessus pour gagner ou faire un temps, vont le faire. J’exagère, mais c’est pour donner une image. Une femme, en revanche, va être plus à l’écoute, elle va faire plus attention. Alors bien entendu, ce n’est pas que l’apanage du féminin, il y a des hommes qui sont aussi comme ça, ça dépend des sensibilités, mais je pense que les femmes peuvent être plus solidaires, plus respectueuses de l’environnement. Il faudrait plus de femmes dans nos instances sportives et politiques pour que la société évolue.

Pour en revenir à ce changement de récit, est-ce qu’il peut vraiment profiter aux femmes ? Tu évoques la possibilité de quotas également…

Je pense que ça va effectivement progresser parce que le rôle et la place de la femme dans le sport évoluent, parce que les représentations féminines évoluent, parce que les organisateurs en ont pris conscience. Et créer des quotas va également permettre de progresser. Généralement, lorsqu’une femme s’inscrit sur ce type d’épreuve, c’est parce qu’elle se dit qu’elle en est capable et qu’elle va s’en donner les moyens. Ceci étant, on s’est aperçu que les femmes hésitaient souvent à s’inscrire parce qu’il leur faut pour cela avoir réglé, avant, un certain nombre de problèmes, notamment lorsqu’il y a une famille, un mari, des enfants à faire garder… Une femme ne va pas s’engager aussi rapidement qu’un homme, il faut lui laisser le temps. Les organisateurs de l’Ultra Trail du Vercors ont tenté l’expérience et choisi de conserver 20 % des dossards aux femmes. Au bout d’un mois, tous étaient pris.

©Ultra Trail du Vercors/focusoutdoor

Il existe une autre tendance au bénéfice des femmes, ce sont les stages ou les épreuves 100 % féminins comme le trail de la Megevanne, le raid amazone… Est-ce que le fait de segmenter peut également permettre aux femmes de s’épanouir sans complexe dans le trail ?

Mettre en place des quotas, c’est prendre en compte le fait que les femmes ne vivent pas les mêmes situations professionnelles, familiales, économiques que les hommes, c’est laisser du temps et de la place, ce qui est une bonne chose. En revanche, je me questionne sur les courses réservées aux femmes. Je considère que l’on a lutté pendant des années – et là c’est le prof d’EPS qui parle – pour que l’EPS soit mixte, pour qu’il y ait de la mixité en sport et aujourd’hui, alors que l’on avait progressé, voilà que des organisateurs mettent sur pied des courses réservées aux femmes parce qu’ils savent qu’ils vont attirer des concurrents qui ont envie de s’abriter du regard des hommes. Ça questionne sur le fonctionnement de notre société. L’entre-soi n’est jamais bon. Je ne dis pas qu’on ne peut pas en avoir de temps en temps, mais il ne faut pas que ça devienne la norme.

Créateur du Raid Amazones, Alexandre Debanne est un faiseur d’aventures humaines et sportives dédiées exclusivement à des « nanas ».

En quoi le regard des hommes est-il gênant pour ces femmes ?

Elles disent mal le vivre. J’ai également questionné les organisateurs : pourquoi continuer à organiser des courses pour femmes, quel sens ça a dans notre société quand on veut que les femmes arrivent aux mêmes responsabilités, quand on crée la parité en politique, quand on veut qu’elle touche les mêmes salaires dans leurs professions…

Pour autant, il y a beaucoup de mixité dans les sports dits nature. Le nombre de licenciées femmes en foot et en rugby est bien inférieur à celui du canoë kayak, de l’escalade du surf ou du trail. En trail, sur courte et moyenne distances, les femmes montent à 30-35 %. Plus la pratique est accessible, moins elle est sur le registre de l’extrême et plus nombreuses elles sont : sur 5 et 10 km elles sont à 35-40 %, leur nombre passe à 25-30 % pour le marathon et aux 100 km, elles tombent entre 15 et 10 %.

Je pense que l’on est on est en pleine phase d’évolution mais pour que cela se concrétise, il faut que les amateurs construisent un nouveau récit, il faut que les médias arrêtent de ne mettre en valeur que des mecs, il faut que l’on délaisse le registre de la compet’ et de la perf au profit des valeurs de contemplation, d’introspection, de quête de sens qui font partie de l’ultra trail.

Avocate en droits humains, ultra-traileuse, fondatrice de Free to Run, Stephanie Case allaite son bébé sur les compétitions.

Il faut envisager le sport autrement finalement, pas uniquement sous l’angle performatif ?

Il faut différencier la performance normo-référencée qui correspond à une norme sportive et sociale, un classement, un temps par exemple, et la performance auto-référencée, celle que tu te donnes toi. Cette performance-là est extrêmement relative et s’inscrit plus dans une forme de quête intérieure. Les gens recherchent une expérience aujourd’hui quand ils font quelque chose, et bien l’expérience peut être très performative compétitive ou beaucoup moins performative et plus spiritualisée.

Est-ce qu’il est facile d’intéresser les pratiquants avec un récit qui relève plus de la quête, du contemplatif que de la performance en elle-même, de la recherche de la victoire ?

Aujourd’hui, le sport ne se résume plus uniquement à la compétition. On commence à sortir de ce cadre-là pour être sur de la recherche d’une optimisation de ses ressources. C’est une autre quête qui va générer une certaine fierté parce que le ou la participante aura le sentiment d’avoir bien géré ses efforts, le sentiment d’avoir pris le temps de discuter avec les copines et les copains qui étaient à côté, avec les bénévoles, d’avoir admiré le paysage, d’avoir un petit peu réfléchi sur pourquoi il ou elle fait ça et pas uniquement de foncer tête baissée, les yeux rivés sur le chronomètre.

La marathonienne Anaïs Quemener qui aime autant courir que papoter, dit-elle.

La féminisation des instances est également un facteur d’évolution à prendre en compte ?

Oui, avoir des femmes en responsabilité va changer les choses. Aujourd’hui, elles représentent moins de 5 % des organisateurs dans le trail, les marathons et les courses sur route alors que l’on comptabilise plus de 10 000 courses sur route et de trails par an en France. J’ai récemment discuté avec une femme qui organise le semi-marathon de Bordeaux. Son objectif est de renforcer la présence féminine et elle va s’en donner les moyens.

Tu dirais de l’avenir du trail au féminin qu’il s’annonce plutôt optimiste ou non ?

Oui, à condition que tout le monde balaie devant sa porte et que les gens s’intéressent à d’autres littératures pour ne pas rester sur leur propre schéma de pensée. Il faut se nourrir pour pouvoir grandir.

*Olivier Bessy a publié plusieurs ouvrages sur la course à pied dont :

  • « Courir. De 1968 à nos jours. Tome 1. Courir sans entraves » (édition Cairn, 2022)
  • « Courir sans limites, la révolution de l’Ultra Trail. 1990-2025 » (édition Cairn, 2025) 

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