Boxeuses au Mozambique

Sur le ring pour sortir du K-O

boxeuses au mozambique
Dans leur pays, la boxe est un sport mineur, où on a longtemps considéré que les filles n’avaient pas leur place. Mais c’était avant qu’elles ne montrent les poings et ne rapportent des médailles. Le photographe français Stéphane Bouquet a shooté les exploits de cette équipe féminine du Mozambique désormais connue comme Les Puissantes.

Par Sandrine Mouchet

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur whatsapp
Partager sur pinterest
Partager sur email

C’est ce qu’on appelle un beau coup  ! Rafler quatorze médailles et s’emparer du titre de champion de boxe d’Afrique australe au nez du grand rival de la région, l’Afrique du sud…inespéré pour le Mozambique !   

Et pourtant, en 2018, six boxeuses engagées dans cette compétition qualificative pour le championnat continental et les Jeux africains ont sorti les poings. Et (dé)montré de quoi elles étaient capables. Ce sont elles qui ont permis de faire la différence car toutes sont reparties médaillées. Deux parées de bronze et quatre d’or, un record ! Et un symbole inspirant pour les mozambicain(e)s, immortalisé et amplifié par une exposition photos réalisée par le photographe français Stéphane Bouquet.

Intitulée fort à propos As poderosasLes puissantes – elle retrace leur épatante épopée.

Flashback sur un moment historique

Avant le combat
Sérieuses, déjà concentrées. les six filles de l'équipe mozambicaine ne savent pas encore qu’elles vont créer l’événement en repartant toutes médaillées de la compétition. Elles vont frapper les esprits...
Février 2018. Jour de boxe à Maputo
Dans la capitale du Mozambique, le gymnase de l’université de Saint Thomas accueille le championnat de boxe d’Afrique Australe. Le ring a été monté dans l’après-midi. L’usure du tapis est un indicateur de ce que représente la boxe dans ce pays, un sport très mineur, qui manque cruellement de moyens et d'infrastructures.
Des vestiaires...à ciel ouvert
L'espace est partagé par les boxeurs et boxeuses de l’équipe nationale mozambicaine. Une longue journée commence.
À l'échauffement
En attendant son combat, une des boxeuses entame un shadow (enchaînement de coups) pour s’échauffer et se mettre dans le rythme.
Coups pour coups
Pugnaces, déterminées, les boxeuses se donnent et se rendent coup pour coup. Mais les Mozambicaines se démarquent aux yeux des arbitres et du public par leur bonne maîtrise du Noble Art.
Direct,crochet !
Plus aériennes, et plus techniques que leurs adversaires, elles visent l’efficacité en jouant des poings pour gagner des points ! Bingo !
Victoire !
Fière de sa patrie, de ses couleurs, cette jeune Mozambicaine a gagné sa qualification pour le championnat de boxe continentaux et les Jeux africains prévus à l’été 2018.
Jeux de mains
Les mains d'une vraie "fighteuse"
Exposées !
Le jour du vernissage As Poderosas au centre culturel franco-mozambicain. Les Puissantes sont là. Elles ont laissé les gants aux vestiaires et ont remplacé leur survêtement par des robes. Sur leur 31, elles savourent d’être les héroïnes du moment.
Précédent
Suivant

Février 2018. Pour la première fois, le Mozambique accueille les championnats de boxe amateur, hommes et femmes, d’Afrique australe.

À Maputo, capitale du pays, les sept nations de la zone – Mozambique, Afrique du Sud, Lesotho, Botswana, Seychelles, Swaziland, Zimbabwe – sont représentées. L’Afrique du sud est archi favorite, et pourtant c’est son petit voisin et pays hôte, qui met tout le monde K-O en remportant haut la main la compétition.

Dans le viseur de son appareil, le photographe Stéphane Bouquet, ne perd pas un round de cette victoire, inattendue, voire historique, qui fera la manchette de tous les journaux du pays.

Le vernissage de son expo As poderosas (Les Puissantes) a lieu le 8 mars 2018, lors de la journée internationale des femmes. En un mois, plus de mille personnes viennent la voir au centre culturel franco-mozambicain. «  Des trois cents événements qu’on organise ici chaque année, c’est celui qui a attiré à ce jour le plus de monde. On m’en reparle encore  ! » sourit le directeur du centre, Marc Brébant.

L’initiateur de ce projet, c’est lui. « Je fais depuis longtemps de la boxe française, explique-t-il. Evidemment quand j’ai emménagé ici, très vite j’ai cherché un club pour m’entraîner. » Il découvre qu’il n’y a pas de club de boxe, du moins tel qu’on l’entend en Europe. « Ce sont très largement des associations scolaires. J’ai su qu’il y avait un club au sein d’un collège près de chez moi. Je me suis donc rendu un jour à un entraînement pour voir. La session avait lieu dans un gymnase du quartier. Les conditions étaient assez roots. Un espace vestiaire, pas de ring mais des élastiques tendus pour matérialiser un carré où j’ai vu boxer des garçons et quelques filles, certains sans protège-dents, avec des gants qui avaient l’air d’avoir bien vécu…. La séance ne comportait quasiment pas de préparation physique, c’était surtout du sparring (Ndlr  : entraînement). Filles et garçons s’affrontaient et ça envoyait très fort ! ».

boxeuse de l'equipe du mozambique

La boxe, une discipline mineure

Dans cette ancienne colonie portugaise, le foot est roi. Les petits garçons y jouent en rêvant de devenir pros et d’aller s’entraîner en Europe. Les petites filles  ? Quand elles sont en capacité de faire du sport, dans ce pays où la moitié de la population vit dans une extrême pauvreté et où les infrastructures manquent partout, leur graal c’est le basket. Seule discipline où les féminines attirent véritablement un public, les médias et les clubs étrangers, notamment les américains de la ligue WNBA (Women’s National Basketball Association). Pour la boxe, il reste peu de place et par conséquent peu de moyens. Pratiquement jamais médiatisée, cette discipline peine à recruter des adeptes et des coaches.

En général, ce sont d’anciens militaires. Ce qui est le cas de l’entraineur qui anime le cours auquel Marc Brébant est venu assister la première fois en observateur. «  En lui parlant à la fin, je découvre qu’il est également le Directeur technique national auprès de la fédération de boxe. C’est lui qui me révèle que sa fédé ne compte officiellement que douze boxeuses… sur une population totale d’un peu plus de trente millions d’habitants. Dont six s’entraînent avec lui en sélection nationale, à Maputo. Je me suis dit que les suivre ferait un joli sujet pour une expo photo, et permettrait peut-être de promouvoir ce sport au féminin. »

Dans les yeux d’un photographe

boxe mozambique

C’est là que Stéphane Bouquet entre en scène. Photographe et coach de boxe française, il se rend au Mozambique à la mi-février 2018.  

«  À mon arrivée, je ne savais pas que cette compétition devait avoir lieu, se rappelle-t-il. Je commence à suivre un premier entraînement dans un gymnase scolaire où boxaient deux filles de la sélection nationale… Et puis, je découvre qu’en fait elles se préparent à un championnat. L’enjeu était donc plus important que prévu. D’autant plus impactant qu’elles ont finalement fait un super résultat. Que je me retrouve là, à ce moment là, a été un incroyable hasard. »

Son travail photographique a été de les saisir sur et hors du ring, parvenant à capter le fighting spirit de ces jeunes boxeuses. «  Lors des combats, note Marc Brébant, ce sont des lionnes, alors qu’en dehors, ce sont des lycéennes et des étudiantes douces, souriantes et très coquettes. En cela, elles sont très représentatives de la nature mozambicaine. On surnomme le Mozambique « le pays des gens gentils », et c’est vrai. Mais quand il s’agit de se battre, comme ils l’ont fait treize ans durant pour conquérir leur indépendance puis au cours des vingt années de guerre civile qui ont suivi, les habitants de ce pays savent se montrer féroces. » 

Le mythe de la guerrière…

Avec cette expo qui a également tourné à Paris et à Barcelone ainsi que dans divers festivals photos, c’est la toute première fois que la boxe mozambicaine est mise en vedette. Et que ce soit à travers les féminines est totalement inédit. « À Maputo, cela a été le point de départ d’une série de conférences sur la place de la femme dans la société mozambicaine qui ont fait le plein, se souvient Marc Brébant. Et les échanges ont été très animés tout au long du mois de la Femme  ! »

Car, oui, au Mozambique, la Journée internationale des femmes s’étend sur un mois, entre le 8 mars et le 7 avril, le 7 avril étant le jour anniversaire de la mort de Josina Machel. Décédée à 26 ans, en 1971, cette jeune activiste au sein du front de libération mozambicain, épouse de l’emblématique Samora Machel, premier président de la République mozambicaine, a notamment participé à la création de bataillons de femmes engagées dans le conflit pour l’indépendance du pays.

Souvent représentée une kalachnikov à la main, elle demeure à la fois une figure de l’anticolonialisme et une icône féministe dans un pays où l’égalité homme-femme, pourtant inscrite dans la Constitution, est toute théorique. Le machisme reste profondément ancré dans les mentalités, et il fait des victimes tous les jours. Selon un rapport d’OXFAM datant de 2015, 1 femme sur 2 était alors la cible d’agression ou de harcèlement sexuel, et 45 % des femmes mariées subissaient des violences conjugales. Un arsenal légal en faveur et pour la protection des droits des femmes, a bien été adopté au cours de la dernière décennie, mais il peine à être appliqué. «   La coutume prend encore largement le pas sur la Loi » déplorent toujours les ONG qui œuvrent sur le terrain.

boxe mozambique

L’impact des « lionnes »

«  Quand même, les choses évoluent et, à mon sens, de façon accélérée depuis ces trois dernières années », observe Marc Brébant. Il se souvient qu’il y a encore deux ans, il était communément admis qu’une fille frappée ou violée l’avait bien cherché. Aujourd’hui, ça ne passe plus. « Les femmes ont moins peur de parler. Les lignes bougent. »

La vague #metoo ? Peut-être. Sûrement. Une chose est claire : c’est la jeune génération d’hommes et de femmes, très connectés ici aussi aux réseaux sociaux, qui portent ce combat pour plus d’égalité. « Les ONG sont également très actives et travaillent au corps les autorités publiques locales et nationales, indique Marc Brébant.

Et puis il y a les médias qui consacrent de plus en plus d’articles notamment aux violences faites aux femmes. » Dans ce contexte global, le beau parcours des boxeuses, accompagné d’un bel écho médiatique, a significativement impacté les mentalités, et suscité des vocations. « Dans les clubs de quartier, on a vu arriver de nombreuses filles entre 15 et 25 ans désireuses de mettre les gants. Les cours de boxe ouverts aux femmes font aussi maintenant partie de l’offre des clubs privés de fitness de la capitale. Je l’ai constaté moi-même », témoigne le directeur du centre franco-mozambicain.

Le gouvernement a lancé l’an dernier un plan de développement de la boxe visant à booster sa pratique. Une discipline intégrée au cursus des appelé(e)s du service militaire, avec un objectif avoué : former 500 boxeurs au sein de l’armée. Hommes et femmes.

Le lieu de l’exploit

Maputo où ont eu lieu les championnats de boxe amateur, hommes et femmes, d’Afrique australe, est la capitale politique et économique du Mozambique, en Afrique de l’Est.

Située au bord de l’océan indien, à l’extrémité du pays, elle compte aujourd’hui plus de 1,7 million d’habitants.

70 % de sa population vit dans des bidonvilles entourant le centre historique de Baixa.

carte maputo mozambique

Égalité hommes-femmes, le paradoxe mozambicain

En paix depuis 1992, après trente ans de guerre, la République populaire du Mozambique est l’un des tout premiers pays africains à avoir inscrit dans sa Constitution le principe d’une égalité absolue entre hommes et femmes.

Depuis le début des années 2000, un ministère de la Femme et de l’action sociale a été créé et plusieurs lois ont été adoptées pour améliorer le sort des femmes et les protéger  : adoption d’un nouveau code de la famille qui institue la totale égalité entre les sexes notamment en ce qui concerne le partage des biens dans le ménage (les femmes ont désormais les mêmes droits que les hommes en cas de divorce, de veuvage, d’héritage), légalisation de l’avortement (2007), protection légale aux femmes victimes de violence domestique (2019).

maputo mozambique

Mais les ONG constatent qu’il y a peu de traduction dans les faits de ces lois.

Ainsi la FIDH (Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme) relève que dans les mœurs, il est encore admis que les hommes puissent recourir à la force pour régler des problèmes conjugaux.

Autre exemple : le code de la famille de 2004 interdit le mariage en dessous de 18 ans pour les deux sexes. Or, toujours selon la FIDH, les mariages précoces perdurent. 21 % des filles de moins de 15 ans sont mariées, et un quart des mozambicaines de 15 à 19 ans sont déjà mères de deux enfants.

maputo mozambique

Dans ce pays encore très rural, où 50 % de la population vit dans une grande pauvreté, et où le taux d’analphabètes reste massif, les modèles traditionnels des rapports hommes-femmes ont bien du mal à évoluer.

D’autant que les stéréotypes sexistes continuent à être largement véhiculés dans les médias.

maputo mozambique
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur whatsapp
Partager sur pinterest
Partager sur email

Vous aimerez aussi…

Catherine Louveau

Catherine Louveau : « Le monde du sport a beaucoup de mal avec les filles performantes, efficaces, musclées… »

Elle n’a pas l’habitude de mâcher ses mots. Elle affirme, qu’aujourd’hui encore, c’est : « aux hommes la performance et aux femmes l’apparence. » Sociologue, professeure émérite à l’Université de Paris-Sud, son champ de recherches concerne le sport et, plus précisément, les problématiques sexuées dans la sphère sportive. Catherine Louveau, forte de plus de trente ans d’expérience dans le domaine, met à mal les représentations traditionnelles dans le sport et analyse les raisons d’un clivage qui a la vie dure. Rencontre éclairante.

Lire plus »
Lydia Bradey

Lydia Bradey, l’insatiable alpiniste en quête de liberté

Elle est la première femme à avoir atteint, en 1988, le sommet de l’Everest sans oxygène. Mais son record a longtemps été mis en doute par ses compagnons d’expédition. Une suspicion qui poursuivra la Néo-Zélandaise Lydia Bradey pendant des années avant qu’elle ne soit enfin réhabilitée. Histoire d’une alpiniste et guide de haute-montagne qui n’a jamais lâché le piolet.

Lire plus »
Lise Billon

Le best-of ÀBLOCK! de la semaine

Des paroles de filles sur leur métier passion, une as du tir à l’arc qui a un appétit de lionne, une emblématique pasionaria du skateboard, une footballeuse transgenre qui dégomme les barrières, elles étaient toutes ÀBLOCK! cette semaine pour nous régaler de leurs confidences, nous embarquant ni une ni deux sur leur chemin sportif parfois semé de doutes, mais toujours exaltant. Retour sur les (belles) histoires de la semaine.

Lire plus »
Naomi Osaka

Naomi Osaka, la petite prodige engagée du tennis

Sportive la mieux payée de l’Histoire devant sa challenger Serena Williams, la toute jeune Naomi Osaka a plus d’une corde à sa raquette de tennis. Au top 10 du classement mondial WTA, forte de deux titres consécutifs de Grand Chelem, elle garde la tête froide et donne l’exemple en haussant la voix contre le racisme. Portrait de l’une des sportives les plus influentes en 2020.

Lire plus »

Sport et Coronavirus : le vrai du faux

On dit (et on entend) souvent que le sport aide à lutter contre les virus. Mais est-ce la vérité ? Ne rien changer à sa routine sportive aide-t-il vraiment à lutter contre la maladie et plus particulièrement contre le Coronavirus COVID-19 ? Pourquoi faut-il continuer à pratiquer, mais dans quels cas faut-il impérativement mettre son corps en mode « pause » ? Éléments de réponse.

Lire plus »
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin