Ingrid Graziani« Le ring, ça apprend l’égalité, on est deux et le meilleur gagne. »

Ingrid Graziani
L’ex-championne du monde de savate boxe française n’a jamais eu peur de prendre des coups. La gagne, elle connaît. Du ring qu’elle a tâté dès l’âge de ses 16 ans au podium de Miss France qu’elle a foulé à 22. Son carburant ? Aller au bout de soi-même… quitte à sortir de son périmètre de sécurité et s’afficher dans une autre arène où la compétitivité est reine : les planches et le septième art. Échange punchy avec une jeune femme qui dégomme les préjugés.

Par Claire Bonnot

Publié le 02 juin 2020 à 13h02, mis à jour le 12 mars 2022 à 16h46

Championne de boxe, France et monde, c’est un sacré palmarès. Il y a de quoi être sonné. Ça t’est venue comment cette envie de monter sur un ring ?

Je suis issue d’une famille de sportifs : ma sœur pratiquait la gym à haut niveau, mon frère  faisait du foot, du vélo et aujourd’hui des Ironman, et mon père, de l’haltérophilie.

C’est lui qui nous a transmis le goût de la performance et de la compétitivité. Quand on était petits, il organisait des concours de pompes où il fallait attraper le plus de fraises Tagada possible, disposées par terre !

Moi, je changeais de sport à peu près tous les ans ; j’ai fait du judo, du basket et puis de la boxe.

Et j’ai toujours pratiqué la course à pied. J’étais assez douée. Petite, je faisais des cross longue distance où je donnais tout, même si j’avais un trac fou.

Aujourd’hui encore, je cours beaucoup. Et j’ai besoin d’une connexion avec la nature, je fais énormément de randonnées en montagne.

« Le sport me met dans un mood génial, comme si j’étais un peu saoule. Et j’ai l’impression que le monde est à moi ! »

Faire du sport, c’est mon mode de vie, ça me permet d’extérioriser mes émotions. La meilleure façon d’aller bien pour moi, c’est de mettre mes baskets et d’aller courir ou de taper dans un sac.

Parfois, je n’en ai pas forcément envie, mais une fois que j’y suis, c’est comme une drogue, ça me met dans un mood génial, comme si j’étais un peu saoule. Et j’ai l’impression que le monde est à moi !

Lire aussi : Le témoignage d’Audrey : « Grâce à la boxe, j’ai pu évacuer ma colère  »

Ingrid graziani
©Stéphane Bouquet

J’ai eu un coup de cœur pour la boxe parce que c’était vraiment la première fois qu’en sortant d’un entraînement, j’étais H.S.

J’arrivais vraiment à me défouler là où, avec d’autres sport, je parvenais à m’économiser. C’est un sport qui me correspond vraiment car il permet d’aller au bout de soi-même !

Tous les entraînements de boxe sont très physiques : quand on sort, on est en nage. J’ai toujours eu besoin de canaliser mon trop-plein d’énergie, je suis à fleur de peau, et ce sport me permet de redescendre.

Ingrid graziani
©Denis Boulanger

Une histoire d’amour avec la boxe qui a marché puisque ton parcours a été fulgurant…

J’ai commencé à l’âge de 16 ans mais les coups ne m’ont jamais fait peur, je ne me suis même jamais posée la question. Peut-être parce que je viens d’une famille nombreuse, un peu « enfants sauvages » où on se chamaillait pas mal  !

Physiquement, à cet âge-là, j’étais prête, j’avais des capacités physiques pour la boxe. J’ai d’abord fait de l’assaut, à 18 ans, je suis passée tout de suite en combat puis en Élite et je suis devenue Championne de France de savate boxe française assez rapidement.

Ça ma donné confiance et j’ai gagné la finale monde en 2003.

Cette même année, tu as aussi été élue Miss Île-de-France. Un beau doublé qui met K.O. les préjugés…

Oui, ça s’est fait par hasard, quand ma belle-sœur m’en a parlé après avoir reçu une pub dans sa boîte aux lettres. À l’époque, je ne me posais pas trop de questions et je me suis plongée dans ce monde totalement inconnu pour moi.

« Le concours de Miss m’a fait réaliser que je n’avais pas une féminité dans la norme. »

Ma mère était très fière, c’est vrai qu’elle n’avait jamais trop aimé que je fasse de la boxe. Là encore, je me suis rendue compte que je n’avais pas une féminité «  dans la norme ».

Une femme, c’était censé être maquillée, bien coiffée, bien habillée et, moi, j’arrivais d’un univers où tout ça n’avait pas lieu d’être.

 J’ai alors eu un peu l’impression d’être déguisée :  je me suis laissée faire, je suis rapidement entré dans le moule des coiffures, du maquillage, des talons, des chorégraphies à apprendre.

Mes copains de la boxe se foutaient gentiment de moi ! Ça ne m’a pas traumatisée, ce qui m’a fait du mal, c’est de ne pas avoir été dans les douze sélectionnées de la finale de Miss France.

J’étais dégoutée, et ça, c’est mon esprit de compétitivité sportive qui ressortait !

©Boris Barthes
©Boris Barthes

Mais, bon, c’était la boxe qui m’intéressait. Encore et toujours.

Aujourd’hui, je me dis que je suis peut-être arrivée au sommet trop vite en devenant Championne du Monde, parce qu’en 2004, j’ai perdu en finale France. J’étais devenue la fille à battre plus que le challenger…

« J’avais moins la niaque sur le ring, je crois que j’étais déjà passé à autre chose, mais ma dernière défaite… ça a été dur à encaisser. »

Finalement, en 2006, je suis de nouveau Championne de France et d’Europe, puis, en 2007, Championne de France à nouveau… et je perds ma dernière finale des Championnats du monde.

Comment on gère une retraite sportive sur une défaite après un tel parcours ?

Je me souviens davantage de mes défaites que de mes victoires, et celle-ci a été à la fois la pire et la plus bénéfique pour moi.

Juste avant, j’avais annoncé  que j’arrêtais pour faire une école de théâtre. J’avais moins la niaque sur le ring, je crois que j’étais déjà passé à autre chose mais ça a été dur à encaisser.

Même si j’avais un genou à terre, je me suis dit très vite que c’était un autre combat qui m’attendait, celui de la scène, et que je devais me relever parce que cette nouvelle passion et reconversion n’allait pas être facile.

Mon spectacle, « Du Ring à la Scène »*, commence d’ailleurs par ce dernier combat. Je dis aux gens : « J’ai perdu en fait » alors même qu’il vienne voir une Championne de monde !

Ingrid graziani

Parce que perdre, ce n’est pas grave dans le fond. Quand je gagnais, j’étais satisfaite, mais je trouvais ça presque gênant. Ce n’est pas une fin en soi de gagner. On devrait plutôt nous applaudir chaque jour à l’entraînement où parfois tu pleures beaucoup…

Et puis, on est jeunes, on s’entraîne à fond, on donne sa vie pour un sport qui ne te rapporte pas de quoi vivre, où il y a des risques physiques.

Pour certains jeunes, c’est une bouée de sauvetage : s’ils ne font pas ça, ils font quoi ? Et moi, pendant longtemps, j’ai eu peur de ne pouvoir exister qu’à travers mon sport.

D’autant que, contrairement à la boxe anglaise qui a un circuit amateur et un circuit pro, la boxe française est un sport amateur et pas olympique, Même s’il y a une reconnaissance, on se demande quand même ce que ça signifie d’être championne du monde…

« Je me disais : qu’est-ce que je vais faire de ma vie, qui suis-je sans la boxe ? »

Et puis, j’ai arrêté la boxe parce que si on vit pour notre sport, on n’en vit pas.  J’ai été sponsorisée par Nike pendant deux ans, mais ce n’était pas le bout du monde.

Ok, je représentais une marque, mais je vivais encore chez mes parents, ma seule activité était de m’entraîner à boxer…

Et là, j’ai réalisé que je n’avais pas vraiment de vie, pas vraiment de métier, et je me suis posé la question de la reconversion. Je me disais « Qu’est-ce que je vais faire de ma vie, qui suis-je sans la boxe ? »

ingrid graziani
Douloureuse défaite, au Championnat du monde 2007

Être une femme sur un ring, ce n’est pas si simple… Ça t’a forgé ?

Je me rends compte, des années après avoir arrêté ma carrière sportive – mais je m’entraîne toujours et je le ferai jusqu’à mes quatre-vingts ans  ! – que la boxe m’a éduquée dans ma façon d’entreprendre les choses : se mettre des objectifs à court terme pour atteindre des objectifs à long terme.

Avant d’être Championne du monde, en 2003, ça me paraissait impossible. C’est en voyant une fille monter sur le ring pour la finale des Championnats de France que je me suis dit que j’aimerais trop être à sa place.

Et ça a été possible, au fur et à mesure, en grimpant une marche après l’autre. C’est le chemin qui compte, en réalité, pas l’objectif !

En cela, je dis toujours que la boxe est un sport d’équipe, avec l’entraîneur. Quand je monte sur le ring, il est avec moi, quand je combats, je n’entends que lui et, dans les vestiaires, c’est lui qui me prépare.

« Dans la boxe, il n’y a pas un homme ou une femme, il y a juste le fait de respecter l’effort. »

À l’époque, je m’entraînais avec des garçons car il y avait moins de filles dans les clubs. On se donnait tous autant sur le ring et quand il m’arrivait d’en avoir marre de prendre des coups, on me disait «  T’es la pour ça ! C’est pas parce que tu es une fille que tu dois t’arrêter ! »

L’entraînement, c’était le même pour tout le monde. Dans la boxe, il n’y a pas un homme ou une femme, il y a juste le fait de respecter l’effort.

Le ring, ça apprend l’égalité, on est deux et le meilleur gagne, il n’y a pas de triche. C’est ce que j’aime dans le sport, il y a quelque chose de pur.

À la fin du match, les boxeurs se tombent dans les bras l’un de l’autre, c’est vraiment une image forte parce qu’une seconde avant, ils avaient envie de se mettre K.O !

Dans la boxe, donc, tu évolues en tant qu’être humain. Mais ailleurs…

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©Stéphane Bouquet

Une fille qui se la joue Rocky Balboa, ça ne passe pas, c’est ça ?

Quand je suis arrivée en faculté d’art et spectacles puis en école de théâtre, les gens avaient un certain regard sur mon corps musclé, par exemple. Alors que, dans le milieu de la boxe, c’était normal d’avoir des abdominaux pour une fille.

Les gens se disent souvent : « Est-ce que c’est pas un sport un peu trop « testostéroné », un peu trop macho ? ».

Si les femmes ont envie de faire un sport en particulier, il ne faut pas hésiter.

La performance n’est pas réservée au masculin. Je connais d’ailleurs des hommes qui n’osent pas faire de sports de combats. Ils ont peur de ne pas être bons et de se taper la honte !

« J’étais vouée au sport et à rien d’autre. Dans ma famille, c’était comme ça. Pourtant, je suis sortie de mon périmètre de sécurité…»

Dans mon spectacle «  Du Ring à la Scène »*, justement, le point central, c’est « Quand on est fille, est-ce que on peut faire ce qu’on a envie de faire ? »

J’aborde la question de savoir pourquoi on se met des barrières, pourquoi il y a le syndrome de l’imposteur, en commençant par moi : « Est-ce que j’ai le droit d’être sur une scène en tant qu’ancienne boxeuse ? ».

J’étais vouée au sport et à rien d’autre. Dans ma famille, c’était comme ça. Et donc, je raconte que je suis sortie de mon périmètre de sécurité – le sport – pour aller vers un tout autre monde, le théâtre.

Au final,  j’y vois aujourd’hui des similitudes : une prise de risque, de l’adrénaline et une préparation physique. 

Ingrid graziani
©Denis Boulanger

Ton histoire sportive continue de s’écrire mais cette fois-ci sur le plan artistique…

Pour l’instant, au cinéma, on me donne souvent des rôles liés au sport. Mais de jolis rôles : coach d’une équipe de water-polo lesbienne dans le film « Les Crevettes pailletées » de Cédric Le Gallo et Maxime Govare en 2019 qui a eu beaucoup de succès ;  coach sportive de Vincent Lindon dans le prochain film de Stéphane Brizé, « Pour le meilleur et pour le pire »,  et le rôle de la petite sœur dans « Garder ton nom » de Vincent Duquesne où il fallait une comédienne qui sache boxer.

Je vais aussi reprendre mon one woman show dès que possible et j’écris actuellement un scénario de long métrage sur mon expérience du monde de la boxe.

Désormais, même si le sport a encore une grande place dans ma vie, je m’épanouis dans l’artistique. Il me reste à prouver que je peux jouer autre chose qu’une fille  » vénère  » !

 * Son histoire vraie sur les planches – nouvelles dates à venir  : « Du Ring à la Scène »

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