« J’ai appris à nager dans les lacs d’Auvergne, l’été, quand nous étions en vacances en famille. J’avais 3 ans. C’est mon père qui m’a appris et il se trouve que je nageais bien. Je me souviens de ce qu’il m’a dit : que je serai un jour une championne. Peut-être que tous les pères disent ça à leurs enfants, mais, en tout cas, moi, ça m’a marquée.
Et puis, nous sommes rentrés en Algérie. Et j’ai passé tous mes étés à nager en mer. Mon frère et ma sœur – nous sommes six – allaient régulièrement à la piscine, et pas moi, je ne sais pas trop pourquoi.
Un jour, j’ai pris un maillot de bain et j’ai dit à ma mère que j’allais voir ce qu’il se passait là-bas. Je me suis faufilée dans les vestiaires, je suis montée sur le bassin et – je m’en rappelle comme si c’était hier – l’entraîneur m’a dit : « Mais t’es qui, toi ? ». Je me suis présentée comme la « sœur de » et il m’a dit : « Montre-moi comment tu nages ». Alors, j’ai plongé, j’ai nagé et il m’a dit : « Tu viens la semaine prochaine il y a une compétition ». Ce fut une compétition en brasse et ce n’est vraiment pas mon truc, la brasse ! Mais j’avais quand même passé le test, j’étais prise à l’entraînement.
Après, j’ai été très vite sélectionnée en équipe nationale. J’avais 12 ans. J’ai fait des stages, des compétitions, c’était fou : les Jeux Mediterranéens en 1975, les Jeux africains en 1978… Il y avait des nageuses bien meilleures que moi mais disons que j’étais dans le top 2 algérien. Ma carrière de haut niveau en équipe nationale algérienne a duré sept ans et puis j’ai arrêté parce que j’avais mes études et que c’était plus important pour moi… Puis je me suis mariée et j’ai eu des enfants.
Je n’ai repris la natation qu’à mes 35 ans, lorsque ma mère est décédée des suites de la maladie de Parkinson. Parce qu’il y a eu un grand vide dans ma vie. À ce moment-là, mes filles faisaient de la natation dans un petit club de la banlieue parisienne. Il manquait quelqu’un dans leur équipe pour les interclubs et elles avaient parlé de moi à leur entraîneur. Quand j’ai passé le test, l’entraîneur a dit : « Ah ouais, quand même ! ». Résultat : j’ai repris la compétition d’une certaine façon, avec les interclubs. Comme j’avais fait le record de France en 400m nage libre, on m’a proposé de faire les championnats de France. Je me suis mise à m’entraîner avec mes filles. Et moi, quand je fais les choses, je les fais à fond. J’ai battu tous les records de France de ma catégorie au 50, 100, 200, 400 et 500 mètres. Les gens se disaient : « Mais elle vient d’où celle-là ? ». Comme les championnats de France ont lieu tous les ans en hiver et en été, ça faisait beaucoup de compétitions, beaucoup d’entraînement. J’étais dans les bassins deux fois par jour. Mais j’ai arrêté une première fois en 2000 parce que ma fille aînée a eu de gros soucis de santé et que je n’ai plus eu le courage de nager. Ça a duré quatre-cinq ans.
J’ai repris. En 2009, j’ai été championne d’Europe du 200 mètres nage libre des 50-55 ans. Puis, j’ai fait les championnats du monde. C’était une sorte de hobby professionnel. Ça avait un coût : les voyages, les hôtels…, mais ça me plaisait beaucoup. Puis j’ai décroché à la période du Covid, notamment parce que ma fille avait été agressée et que quelque chose en moi s’était brisé. Je n’avais plus envie de me battre. Je ne l’ai pas compris tout de suite, mais il y avait quelque chose en moi qui faisait que je ne voulais plus m’entraîner ; j’avais moins d’acharnement, moins de détermination. Mais comme j’ai toujours été sportive, j’ai commencé la course à pied et j’ai continué la musculation.
La nage, pour moi, c’est inexplicable. C’est un rapport aux odeurs – le chlore, aux bruits de la piscine et puis c’est le rapport à soi. C’est un truc que je ne peux pas partager. C’est mon jardin secret. Nager, pour moi, c’est un besoin moral, physique et psychologique. Je suis apaisée dans l’eau. Il y a quelque chose dans mon corps qui sait ce qu’il a à faire, alors que sur terre, je me casse la figure, je suis un éléphant dans un magasin de porcelaine. L’eau, c’est mon élément.
Ce défi de traverser la Manche à la nage, c’était pour moi le moyen de donner du sens à tout ce que j’avais vécu auparavant. C’était une manière de témoigner de la force que j’avais retirée des épreuves que j’ai pu traverser. Une façon de transformer tout ça en quelque chose de positif. J’ai d’abord réfléchi à faire un marathon ou un trail, mais, très franchement, je n’aime pas la course à pied et j’ai des petits problèmes d’articulation.
J’ai voulu me lancer dans ce projet à ce moment précis de ma vie parce que j’ai vécu un tournant après le Covid, une période de remise en question. Aussi, bien sûr, mon âge, qui représentait une sorte de tournant. Mais c’est surtout parce que j’avais besoin de quelque chose qui traduise mon énergie. Je me demandais à quoi servait tout ce temps passé par tant de personnes à s’entraîner, comme moi, en bassin. Je me disais que si on mettait toutes ces heures bout à bout, on pourrait peut-être les transformer en quelque chose d’utile pour la société.
Un jour, j’ai découvert qu’il y avait aussi des championnats de France d’eau libre. Beaucoup de copines de bassin me disaient « il y a des poissons et on ne voit rien. » Mais moi, ça ne m’a jamais fait peur. Enfant, je passais mes trois mois de vacances d’été à la mer et j’étais celle qui aimait faire des traversées. La mer était ma deuxième maison. Du coup, ça m’a fait tilt ces championnats. Je me suis dit : « Pourquoi pas ? ». Avec ma petite crise existentielle post-Covid, j’ai décidé de m’offrir un stage d’eau libre au Cap d’Agde. On était en septembre 2023. J’y ai découvert des gens qui n’étaient pas toujours des bons nageurs, qui n’étaient pas dans un esprit de compétition, mais qui avaient ce besoin de liberté, un rapport presque amoureux à la mer. Et ça m’a bousculée parce que moi, j’étais enfermée dans mon schéma, l’eau, la piscine, les compétitions, la performance, etc. Et ça m’a ouvert des portes, intérieurement.
Pendant ce stage, j’ai passé une semaine magnifique. Il y avait une sorte d’été indien. Et j’étais entourée de gens qui étaient sereins face à l’eau et face à leur corps. Alors que moi, j’étais embourbée dans mes trucs de « il faut nager vite, efficace ». Ça m’a amenée à me poser des questions sur le sens que je donnais au sport. Et j’ai rencontré quelqu’un qui avait fait la Manche en relais. Progressivement, les choses se sont mises en place dans ma tête, ça a été toute une démarche introspective.
Quand j’ai commencé à nager en mer les premières fois, la première chose que j’ai réalisée, c’est que j’avais un conditionnement extraordinaire en piscine. Je sais à quelle vitesse je vais, je sais quelle distance je parcours, alors qu’en mer, il n’y a plus de repères. Je me croyais libre alors que je ne l’étais pas. J’ai trouvé ça formidable. Et après il a fallu que je m’interroge sur comment gérer cette découverte : par la force ? Par l’acceptation ? En sortant de cette eau à 12 degrés, je tremblais et j’ai pris conscience que c’était la première fois de ma vie que le corps prenait le pas sur ma tête. Je n’avais aucun moyen de contrôle. J’ai trouvé que c’était fantastique, à mon âge, de pouvoir vivre une expérience où, moi, la cérébrale, j’étais supplantée par mon corps. Il existait par lui-même et pas par l’idée que je m’en faisais.
Dans les premiers temps, la mer a quand même créé de la peur en moi. Alors, je choisissais les horaires où il y avait moins de vagues, moins de courant, où elle était chaude. Et puis, progressivement, je me suis dit que je trichais avec moi-même et que je devais me confronter à des situations un peu plus difficiles. Puisque j’avais déjà l’objectif de la Manche en tête. Ça a pu se faire grâce à mon coach et des stages à Lanzarote.
Même si je suis frileuse, j’ai choisi de nager en maillot et non pas en combinaison tout simplement parce que c’est la tradition. Je ne me suis même pas posé la question. Et pourtant, il y a trois ans, quand l’eau était à 25, je ne pouvais pas nager plus d’une heure. Et maintenant, à 20 degrés, ça me paraît un peu chaud…
Je ne suis pas superstitieuse donc je n’ai pas forcément prévu d’équipement ou de rituel porte-chance pour la traversée. Même si, pendant mes compétitions de natation, j’emportais souvent un petit canard en peluche avec moi. Cela dit, j’ai une sorte de devise : « Voir ses limites comme un tremplin pour élargir le territoire des possibles ». Parce que si on ne connait pas ses limites, on ne peut pas aller plus loin. Et elles sont souvent bien au-delà de ce qu’on imagine. L’idée, c’est de se demander si c’est une vraie limite ou si c’est juste dans sa tête et de voir comment on peut faire autrement ou différemment ? Quand on nous dit : « Si t’as envie de le faire, tu peux le faire », moi je modifierais une partie de la phrase : « Si t’as envie de le faire, fais-le différemment. » Quand tu as 67 ans, tu ne peux pas le faire comme à tes 30 ans. Et ça s’appelle l’acceptation. Ce n’est vraiment pas facile.
Moi, honnêtement, je n’ai pas conscience de mon âge mais, en revanche, il y a plein de gens pour me le rappeler… Il y a donc un un rapport à l’âge et au vieillissement qui n’est pas celui qui devrait être. Bien vieillir, ce n’est pas rester jeune. Bien vieillir, c’est accepter qu’on ne va pas pouvoir faire tout de la même façon, que la vue va baisser, que les dents vont s’abîmer, que les articulations vont tirer, et que ce n’est pas un signe de mauvaise santé. Lutter contre le vieillissement, ce n’est pas lutter contre les signes de l’âge, c’est simplement éviter les conséquences du vieillissement. C’est donc faire des exercices pour apprendre à se relever, marcher pour aller acheter son pain plutôt que de prendre la voiture, c’est prendre un vélo pour aller à la piscine, et c’est accepter les aides. C’est ça pour moi le bien-vieillir, faire de l’entretien physique et pas du sport-performance. J’ai changé mon regard sur la pratique sportive de tout le monde et sur la mienne.
Avec ma traversée de la Manche, je ne dis pas aux gens qu’ils peuvent traverser la mer mais qu’ils peuvent faire du jardinage, marcher, bouger. C’est encore possible à notre âge ! Ma voisine – qui garde mes chats quand je pars en stage – a plus de 80 ans et elle vit seule, fait son ménage, ses courses. Quand elle me dit : « Je vous admire », je lui réponds que moi aussi. Moi, j’ai choisi de faire ce défi sportif parce que je sais nager et que j’avais envie de raconter, de partager des valeurs. Et pour en être légitime, il faut les incarner. Je ne veux pas renvoyer l’image d’un exploit mais des valeurs positives autour de la prise en âge, celles d’avoir envie d’être autonome, indépendant, tout en acceptant de l’aide si besoin. C’est un enjeu sociétal selon moi. Le bien vieillir, c’est vraiment se dire que chacun a un Everest à gravir, à son échelle et à son niveau, un truc qui lui semble impossible, mais que s’il s’en donne les moyens, il peut le réaliser.
Je veux aussi ouvrir le regard des jeunes sur le fait que des personnes qui ont vécu ont des choses à raconter, à partager, qu’elles ne savent pas toujours le faire comme il faut mais que ce qu’on attend, ce n’est pas de la condescendance mais simplement une écoute bienveillante, curieuse, un intérêt. L’exploit, pour moi, est plus dans la préparation que dans la traversée, et c’est aussi le message que je porte. Quand j’ai commencé la course à pied, je courais cinq minutes puis je marchais cinq minutes. Et puis après, c’est dix minutes et enfin on court un trail.
J’ai bien évidemment des moments de doute qui m’assaillent à quelques jours de cette traversée de la Manche. Et la seule façon de les gérer, c’est de me dire que si je ne réussis pas, je reste moi. Je ne peux qu’être augmentée de cette expérience. Même si j’ai envie de réussir, bien sûr. Mais l’avantage de la préparation, c’est qu’on relève des défis qui durent entre 6h et 8h30 au cours desquels on éprouve un certain nombre de sensations et de situations qui vont se produire durant la traversée. Je suis coachée par une préparatrice mentale et une thérapeute qui tiennent compte de mon tempérament combatif. Face à l’adversité, je n’aime pas trop baisser les armes donc je travaille sur certaines astuces mentales. Comme me remémorer des moments difficiles de ma vie – j’ai essuyé pas mal de tempêtes – et me dire : « Salima, t’as traversé ça, tu vas quand même pas abandonner alors que t’es dans l’eau ! » D’ailleurs, s’il n’y avait pas eu la natation, j’aurais probablement tout lâché à certains moments. Ça a été ma bouée de sauvetage, mon ancre, ma force de vie.
Je réalise un rêve avec la traversée de la Manche mais on ne s’arrête pas en si bon chemin… Faire d’autres traversées mythiques, ça me tente bien. Je pense à la Triple Couronne qui cumule la traversée de la Manche, le tour de Manhattan et la traversée de Santa Catalina en Californie. Très récemment, deux femmes de 70 ans, une Irlandaise et une Anglaise, ont réussi à boucler ce défi. Alors, je me dis : « Pourquoi je n’y arriverais pas ? ».
Sur le bateau qui va m’accompagner, il y aura ma sœur – parce qu’elle est très organisée et que j’ai besoin de ça pour le ravitaillement, son mari qui est militaire et préparateur mental et qui me connait très bien. Il saura me soutenir dans les moments difficiles. Et mon frère qui vient expressément du Canada.
Je ne suis pas très « idoles » mais Sarah Thomas qui a fait quatre allers-retours de la Manche alors qu’elle venait d’avoir un cancer du sein me portera aussi. Mais ce que j’aime avant tout et ce qui me nourrit, c’est rencontrer des gens, et pas forcément des sportifs. La dernière fois, j’étais à un salon autour de la maladie de Parkison et une dame de 85 ans, toute dynamique, toute pimpante, m’a vraiment éblouie. Je ne veux pas être la star qui passe à la télé. Je ne veux pas être perçue comme quelqu’un qui réalise quelque chose d’extraordinaire. Je veux juste être cette personne qui montre que l’on peut continuer, tout en prenant de l’âge, à exister pleinement, à son échelle, quelle que soit notre condition physique. »
- Le parcours de Salima pourrait atteindre près de 50 kilomètres, les courants marins et les conditions imposant une durée de 13 et 18 heures. Accompagnée d’un bateau et d’une équipe chargée de son ravitaillement, elle souhaitait s’élancer dans une fenêtre météo comprise entre le 4 et le 8 septembre 2026, mais pour l’instant le temps ne le permet pas.
- Les Bienveillants (une enseigne du groupe Oui Care, leader français des services à la personne) et Silver Alliance (première alliance de marques dédiée au bien vieillir à domicile), à travers son opération Rêves de Seniors, soutiennent Salima Bouayad Agha dans sa traversée de la Manche au profit de France Parkinson.