Annabelle Caprais : « Un des risques inhérents aux quotas est qu’une fois atteints, les organisations se lavent de toute responsabilité… »

Annabelle Caprais : « Un des risques inhérents aux quotas est qu’une fois atteints, les organisations se lavent de toute responsabilité... »
Les chiffres relatifs aux dernières élections dans les fédérations sportives tombent petit à petit. Les premiers bilans laissent à penser que les quotas, imposés en 2014 par la loi pour l’égalité réelle entre les femmes et les hommes, sont de plus en plus respectés. Mais...

Par Annabelle Caprais, joueuse de basket, docteure en sociologie du sport*

Publié le 08 mars 2021 à 7h23, mis à jour le 26 février 2025 à 17h58

« Le nombre de femmes élues progresse, permettant à certains comités et bureaux directeurs d’atteindre la parité. Le chemin a néanmoins été long pour en arriver jusque-là. Il n’y a pas si longtemps, en 2013, pour l’énoncer de façon précise, les femmes ne représentaient que 26,5 % des instances de direction fédérales[1]. Force est de constater que l’application des nouveaux quotas précités, coïncide avec cette augmentation et que ces derniers restent, selon l’expression consacrée, un « mal nécessaire[2] ».

En effet, s’ils font aujourd’hui leurs preuves sur le plan quantitatif, les quotas ont eu du mal à s’imposer dans l’espace sportif et de nombreuses résistances subsistent encore.

Malgré la nette amélioration de la représentation des femmes, nombreux sont les dirigeants encore convaincus que le vivier de femmes n’existe pas, ou que la compétence et le mérite payent le tribut de cette nouvelle règlementation.

Un regard attentif aux candidatures et aux processus de recrutement des élus politiques dans les fédérations vient pourtant contredire l’idée que les dirigeants sont des « self-made men ».

Atteindre les plus hautes sphères de décisions, dans les fédérations, comme dans de nombreuses organisations reste un jeu collectif.

Bien souvent, cela nécessite de nouer des alliances, d’être invité à se constituer candidat puis de recevoir des conseils pour le faire. Rares sont les dirigeants qui n’ont pas bénéficié dans leur « carrière » associative d’un accompagnement, d’un mentorat informel, d’encouragements, de consignes de votes – de façon consciente ou inconsciente – pour les aider évoluer hiérarchiquement.

A cet égard, les fédérations sportives nationales qui ne parviennent pas à atteindre le quota faute de candidatures féminines, doivent reconsidérer leur fonctionnement. Si elles ne parviennent pas à « trouver » la dizaine de dirigeantes nécessaire parmi leurs milliers de licenciées, le problème est plutôt à chercher dans les rouages de l’organisation[3] plutôt que dans l’autolimitation des femmes.

Enfin, si les indicateurs quantitatifs sont au vert et que la féminisation des postes à responsabilités devient belle et bien visible, il semble un peu trop tôt pour conclure l’affaire comme étant réglée.

D’une part, si les présidentes sont de plus en plus nombreuses, elles restent très minoritaires. A l’heure actuelle seules deux femmes, Isabelle Jouin et Nathalie Péchalat président aux destinées d’une fédération olympique[4]. D’autre part, un bilan qui ne tient qu’aux chiffres affichés par les fédérations ne saurait être totalement complet et surtout fidèle à la situation observée sur le terrain.

Un des risques inhérents aux quotas est qu’une fois atteints les organisations se lavent de toute responsabilité. Or, mettre en œuvre le partage des responsabilités dans la vie tous les jours est une entreprise bien plus complexe que le respect d’une proportion de femmes à élire, et malheureusement beaucoup moins fréquente.

Partager le pouvoir, s’il fallait encore le rappeler, convient, de façon concrète, à partager les mandats et donc limiter les cumuls de fonctions (dans le temps et à l’instant T), à répartir la parole de façon équilibrée lors des réunions et les assemblées générales, à ne pas concentrer à une poignée d’individus les avantages symboliques et financiers (défraiements, salaires, médailles honorifiques etc.) qui sont liées à l’exercice des responsabilités.

Voilà nombre de challenges pour les mandats et les années à venir ! »

*Annabelle Caprais est docteure en sociologie du sport, elle a réalisé sa thèse intitulée « La place et le rôle des femmes dans la gouvernance des fédérations sportives françaises » à l’Université de Bordeaux sous la direction de Fabien Sabatier et Stéphanie Rubi.

[1] Chiffres du Ministère en charge des sports.

[2] Voir l’article « Un « mal nécessaire » ? Les hauts fonctionnaires et les quotas » de Laure Bereni et Anne Revillard (2015). Disponible à https://www.cairn.info/journal-travail-genre-et-societes-2015-2-page-163.htm

[3] Un regard peut être porté au poids électoral de chaque votant ou de chaque région par exemple.

[4] Néanmoins toutes les élections ne se sont pas encore déroulées.

Ouverture ©FFAviron

D'autres épisodes de "Dans les coulisses du sport au féminin"

Vous aimerez aussi…

Véronique Sandler

Véronique Sandler, la vététiste qui n’a pas peur de sortir du cadre

Elle n’a d’abord vécu que pour la compétition. Avant de lui tourner le dos, notamment faute de sponsors. Depuis 2016, Véronique Sandler a décidé de ne plus rider que pour le plaisir. Un choix payant pour la vététiste néo-zélandaise qui s’engage pour le VTT au féminin et régale, à grands coups de vidéos, une communauté grandissante sur les réseaux sociaux. Portrait d’une fille qui a la tête dans le guidon. Et en redemande.

Lire plus »
Sheryl Swoopes, la militante bien dans son basket

Sheryl Swoopes, la militante bien dans ses baskets

On lui a dit que c’était impossible alors elle l’a fait. Sheryl Swoopes, prodige texan du basketball, s’est imposée comme l’une des plus grandes joueuses américaines. Première à s’engager avec la WNBA, elle est aussi la première à avoir eu une basket à son nom. Sportive activiste, la désormais quinquagénaire a œuvré pour la cause homosexuelle et continue, aujourd’hui, à s’engager auprès de la jeunesse afro-américaine.

Lire plus »
Jessy Trémoulière

Jessy Trémoulière : « Le rugby m’a fait grandir. »

Elle a à peine 30 ans, mais déjà une riche carrière derrière elle. L’Auvergnate Jessy Trémoulière, devenue une figure incontournable du paysage rugbystique international, vient d’être sacrée meilleure joueuse de la décennie, deux ans après avoir été élue meilleure joueuse du monde, rien que ça ! Rencontre avec une fille qui sait merveilleusement transformer l’essai.

Lire plus »
Mikaela Shiffrin, 5 infos sur la fille de tous les records

Mikaela Shiffrin, 5 infos sur la skieuse de tous les records

La queen de la glisse a encore frappé ! On ne parle pas de Lindsey Vonn, mais de sa cadette, Mikaela Shiffrin. Si leur talent est comparable, la plus jeune des deux est bien partie pour supplanter le palmarès de son aînée. Une skieuse américaine qui détrône Lindsey Vonn ? Ça mérite bien un 5 infos pour cerner le personnage…

Lire plus »

Recherche

Soyez ÀBLOCK!

Abonnez-vous à la newsletter

Mentions de Cookies WordPress par Real Cookie Banner