
Nina Kanto
Après un parcours junior dans le club de Noisy-le-Grand, Nina Kanto commence sa carrière professionnelle en
Publié le 17 mars 2022 à 13h08, mis à jour le 14 mai 2022 à 20h57
Le rugby, c’est un sport que vous allez découvrir à la fin des années 60 en allant voir un match du XV à Gerland. Pour vous qui ne connaissez pas la discipline, c’est la révélation, le coup de foudre…
J’avais deux frères footballeurs, j’allais voir leurs matches et, ce qui me déplaisait, c’était la mentalité des supporters.
Lors de cette rencontre de rugby, je ne me souviens plus de l’affiche, mais j’avais été frappée par le fait que personne ne s’insultait, par le fait que tout le monde se parlait.
Moi, j’étais émerveillée, je tombais des nues. Au tout début, j’étais plus attirée par ce qui se passait autour du terrain que par ce qui se passait dessus.
Peu après, je suis allée voir un match à Bourgoin avec des amis et, une fois encore, j’ai été étonnée par le respect, le respect des joueurs, le respect pour l’arbitre, il n’y avait jamais de discussions, ça ne rouspétait pas, chacun restait à sa place.
Il y avait aussi l’ambiance d’après-match. Je dirais presque que je suis venue au rugby pour les troisièmes mi-temps ! Et puis, par la suite, j’ai commencé à m’intéresser aux règles et ça m’a passionnée.
Mai 61, finale du championnat de France de rugby au stade Gerland…©INA
Ça vous a donné envie de jouer ?
Tout à fait, le rugby est un sport qui me convenait et j’avais envie de pratiquer. J’habitais dans la région lyonnaise et j’ai cherché des équipes féminines mais il n’y en avait pas.
À l’époque, en France, il devait y avoir 3 ou 400 licenciées, pas plus, donc on fait vite le tour des clubs !
J’ai laissé tomber, mais j’étais toujours passionnée, je ne manquais pas un match à la télé.
Devenir joueuse va se révéler un parcours du combattant pour vous, vous allez y aller par étapes. La première, c’est le déménagement à Chilly-Mazarin avec votre mari. Là-bas, il y a un club de rugby, vous allez voir les matches tous les week-ends tant et si bien que les dirigeants vont vous proposer de leur prêter main forte…
Chilly évoluait en division d’honneur. Tous les dimanches, j’étais au bord du terrain pour voir les matches.
J’étais toujours aussi attirée par le jeu, les joueurs, la troisième mi-temps durant laquelle ils chantaient tous ensemble. Ils s’étaient donnés deux ou trois coups sur le terrain mais en sortant, c’était fini.
Peu à peu, les dirigeants sont venus me voir en me disant : « On vous voit là sans arrêt, est-ce que vous ne pourriez pas nous donner un petit coup de main, une heure de temps en temps, pour faire un peu de secrétariat ? »
Et puis, de une heure par-ci, par-là, j’ai fini par intégrer le bureau.
©FFR
C’est comme ça que, en 1979, vous allez proposer de monter une équipe féminine…
J’avais toujours en tête cette idée de jouer au rugby, même si je vieillissais, ça ne m’avait jamais quitté.
Lorsque j’ai fait partie du bureau, j’ai proposé de monter une équipe féminine. Le club m’a laissé faire en pensant que ça ne durerait pas bien longtemps, que quand il ferait froid, nous n’irions jamais à l’entraînement. Pour eux, c’était une lubie.
On a créé l’équipe à l’occasion d’une fête du club. Juste avant, il y avait un match de séniors. On a pris toutes celles qui étaient sur le bord de la touche, les filles et les femmes de joueurs, les compagnes, les mères, et on a monté une formation un peu folklo.
C’était au mois de mai et, en septembre, on a décidé de vraiment monter une équipe.
©Archives Chilly-Mazarin
Vous avez renoncé, comme annoncé, aux premiers frimas ?
Par la suite, presque toutes les joueuses sont restées avec nous. Certaines ont fait une petite carrière dans d’autres clubs, mais aucune d’entre nous n’est venue qu’un seul jour !
Ça leur a plu et on s’est mise à faire des entraînements. Contrairement à ce qui avait été annoncé, on était là. Quand il a commencé à faire très froid dehors, les garçons n’étaient pas tous présents mais, nous, on avait une équipe de vingt-cinq joueuses et on était souvent vingt sur le terrain alors qu’il gelait dehors.
On nous avait tellement dit : « On ne se fait pas de soucis, un jour vous aurez mal au ventre, un jour vous aurez mal à la tête, l’hiver vous ne tiendrez pas, vous n’allez pas durer longtemps », qu’on a toutes tenu !
Vous qui aviez toujours rêvé de jouer au rugby, comment se sont passés les premiers pas ?
Au début, c’était un peu n’importe quoi ! Le problème c’est que l’on connaissait le rugby dans nos têtes mais que nous n’avions jamais joué.
La pratique était compliquée, parler technique était compliqué. Les premiers entraînements avaient pour but de nous faire faire un peu de sport, un peu de course.
Après, on a appris les bases, mais on avait des difficultés à mettre toutes les règles en pratique. Moi, quand j’ai commencé à jouer, j’avais 36 ans et j’avais du mal avec les plaquages, avec certains placements.
©Archives Chilly-Mazarin
Qui était chargé de vous entraîner ?
Les premiers temps, c’était souvent l’entraîneur que personne ne voulait. En gros, il n’était pas assez bon pour les cadets, pour les juniors ou les minimes alors on le mettait avec les filles.
À mesure que l’on a progressé et que le club a vu que l’on s’accrochait vraiment, on a commencé à avoir de bons entraîneurs, certains ont même demandé à nous entraîner.
Vous avez finalement réussi à retourner et les mentalités et les regards…
Le regard a changé assez vite. Au début, certaines personnes venaient par curiosité en espérant voir d’énormes cubes, des filles de plus de 110 kilos et des crêpages de chignon. Ces gens-là ont été déçus.
Même si, au début, on n’était pas super techniques, les spectateurs sortaient toujours surpris d’avoir vu, non seulement des joueuses engagées, mais aussi de « vraies » jeunes filles.
J’insistais toujours en disant aux filles d’être sur leur 31 en sortant des vestiaires. Personne n’était débraillé ou en survêtement, les filles sortaient toutes mignonnes avec le brushing et tout.
©Archives Chilly-Mazarin
Le jeu aussi a contribué à faire évoluer le regard sur le rugby féminin…
Ça a évolué très vite parce que l’on a commencé à avoir de très bons entraîneurs. Il y a également eu des maris de joueuses, eux aussi de très bons coaches, qui nous ont aidées. Les filles étaient très très demandeuses et on a vite évolué.
Quelques fois d’ailleurs, les entraîneurs nous disaient qu’entraîner les filles était beaucoup plus fatiguant qu’entraîner les garçons.
Avec les filles, après la session, il y avait toujours des discussions, elles voulaient comprendre pourquoi on faisait telle ou telle chose. Avec les garçons, après l’entraînement, ils allaient boire leur bière tous ensemble, c’était plus tranquille.
Nous, on avait vraiment envie d’évoluer, de faire quelque chose et on était toutes engagées.
À la fin des années 80, vous décidez de raccrocher les crampons de joueuse pour enfiler le maillot d’arbitre. Vous allez devenir la première femme arbitre fédérale mais, là encore, le parcours n’est pas sans anicroche. Comment ça s’est passé ?
On m’a mis un peu de bâtons dans les roues parce que, pour me présenter à l’examen, on m’a demandé de passer l’examen d’entraîneur. Je n’ai pas compris pourquoi, mais je l’ai fait et c’était très amusant.
J’ai fait un stage à Fontainebleau au bataillon de Joinville. Ça durait huit jours et, quand les gens qui nous logeaient m’ont vue arriver, ils ont fait la tête car les chambres étaient des chambres de quatre.
Une fille et trois garçons dans une même chambre, ça n’allait pas le faire mais, heureusement j’avais prévue de rentrer chez moi tous les soirs.
©Archives Chilly-Mazarin
Comment s’est passé l’examen ?
Pour les écrits, aucun problème. Pour toute la partie terrain, j’ai été très aidée par les gens qui passaient leur examen en même temps que moi. C’était vraiment très sympa et je crois que c’est la seule fois de ma vie où j’ai marqué un essai !
On jouait en équipe et les garçons avec qui j’étais ont dit à ceux d’en face qu’ils n’avaient pas intérêt à me plaquer, à me faire mal. Moi, je jouais en deuxième ligne mais, pour ne pas être coincée entre un gros pilier et un gros troisième ligne, on m’avait mise à la troisième ligne aile comme ça, j’étais tranquille.
Ils ont fait semblant de me plaquer deux ou trois fois et j’ai marqué mon essai contre des garçons qui évoluaient en deuxième division, c’était quand même pas mal !
Vous avez le sésame en poche pour l’examen d’arbitre. Est-ce que ça s’est aussi bien déroulé ?
Le premier, l’examen régional, s’est bien passé. Pour le fédéral, on m’avait dit qu’une fille ne pouvait pas comprendre les règles, alors j’ai pris quinze jours de vacances et j’ai passé huit heures par jour à apprendre le règlement sur le bout des doigts.
Des trois examinateurs devant lesquels je suis passée, un ne m’a vraiment pas fait de cadeau mais il a reconnu, après coup, que j’étais sa meilleure note.
©Archives Chilly-Mazarin
Le premier match que vous allez arbitrer, c’est un match entre deux équipes juniors. La télé est sur place, le stade est blindé pour vous voir à l’œuvre. Comment on aborde un rendez-vous aussi important quand il y a tout ce cirque autour ?
Ce premier match, c’était à Anthony. Il y avait la télévision et une vingtaine d’arbitres présents. Même mes formateurs étaient là et ça m’a mise en confiance. Ils m’ont tous conseillée de manière très constructive. Ils m’ont expliqué, par exemple, comment me placer pour mieux voir.
Moi, j’avais l’habitude de jouer devant, je ne regardais que ce qui se passait dans cette zone et j’oubliais qu’il y avait les trois-quarts derrière. Je mettais pratiquement la tête dans la mêlée.
Je pense que j’ai eu beaucoup de chance et notamment celui d’évoluer en Île-de-France. Que je sois arbitre stagiaire, régionale ou fédérale, j’ai arbitré tous les week-end et même parfois deux ou trois matches dans le week-end.
J’ai appris qu’il y avait d’autres filles qui avaient passé leur examen, dans les Flandres, cette fois, et je crois qu’elles n’ont finalement jamais arbitré.
Vous avez toujours reçu beaucoup de bienveillance de la part des hommes finalement ?
J’ai eu beaucoup de chance dans ma carrière. J’ai toujours rencontré des gens intéressants et tous m’ont aidée. J’ai arbitré tard, jusqu’à 53 ans, et je vous assure que, durant les rencontres, les garçons ne bougeaient pas.
Mes collègues me signalaient parfois deux ou trois petites choses que je n’avais pas sifflées, les joueurs répondaient que si je n’avais pas sifflé, c’était qu’il y avait une raison et ils continuaient à jouer.
J’ai dû arrêter une seule fois de ma vie un match, c’était un match amical entre arbitres et, quand les arbitres jouent, ils ne connaissent plus les règles !
©Archives Chilly-Mazarin
En 1989, le rugby féminin est intégré dans le giron de la Fédération Française de Rugby (FFR) et vous, vous allez présider aux destinées de l’équipe de France féminine. Vous en serez le manager général entre 1990 et 2009. Ce rattachement à la FFR était une aubaine pour vous mais, une fois encore, les débuts ne sont pas faciles !
Faire partie de la fédération, c’était extraordinaire pour nous mais il est vrai que, au tout début, on n’avait pas d’équipements par exemple, on n’avait pas le droit au coq non plus.
Si je compare avec les équipes d’aujourd’hui, c’était le jour et la nuit. Pour les matches, je demandais aux filles de venir avec un jean, un chemisier blanc et un blazer ou une veste et, le soir, aidée d’une ou deux joueuses, on cousait les écussons bleu-blanc-rouge dessus, avec des gros points pour que ça ne se voit pas trop.
En ce qui concerne les équipements pour jouer, rien n’était prévu non plus. On avait des shorts XL ou XXL alors qu’on avait des filles qui faisaient du S. Il n’y avait aucun maillot, aucun short féminins. Les chaussettes, c’était pareil, c’était souvent du 44 ou du 48 pour des filles qui faisaient du 36, ce n’était pas évident.
Je me souviens d’une fois où j’ai reçu un carton pour les filles qui partaient pour un match amical. C’étais affreux, bleu ciel, dépareillé, j’ai tout renvoyé à la fédé en disant que je n’allais pas leur donner ça.
C’est madame Lapasset qui nous a aidées. À l’époque, son mari était le président de la FFR et elle lui a dit : « Tu exagères, regarde comment les filles sont habillées ! » Alors, il a suivi mais on n’avait pas du tout les mêmes budgets que les garçons.
L’équipe féminine du XV de France en 1982…©FFR
C’était un peu le royaume de la débrouille ?
On faisait partie d’une grande fédération mais c’est moi qui m’occupais des billets d’avion, des hôtels et je prenais des Formule 1 ou des équivalents.
Je cherchais aussi des stades et je devais me battre pour en trouver un qui accepte de nous recevoir. Ceci étant, chaque année on avait un petit plus. Je pense que la fédération voulait d’abord des résultats.
C’est pour aller plus loin encore que vous intégrez le comité directeur de la FFR ?
J’ai été élue en 1995. J’étais alors la première femme élue dans un comité directeur, ce qui a pas mal fait parler.
Au tout début, à la fin de chaque comité directeur, on attendait les questions diverses pour me demander si j’avais quelque chose à dire sur « mes nanas ». C’était juste un petit mot à la fin.
Aujourd’hui, on parle des filles tout au long du comité directeur, elles font partie intégrante de la fédération.
©CIFR/Josse
C’était ça votre ambition, défendre vos filles, porter encore plus le rugby féminin ?
Je voulais défendre ma passion. Je ne suis pas féministe, je pensais simplement que le rugby est un sport qui pouvait convenir aux filles, un sport complet dans lequel elles pouvaient s’épanouir.
En rugby, il y a cette camaraderie, cette solidarité, toutes ces choses qui m’avaient attirée et que je ne retrouvais pas dans d’autres sports.
En rugby, filles et garçons jouent avec les mêmes règles, mais les filles n’imitent pour autant pas les garçons. Il y a beaucoup plus de passes chez les filles, elles jouent moins la force physique, c’est un autre jeu et il est très agréable à voir.
Je me souviens, à ce propos, d’un match à Montauban. Deux personnes d’un certain âge, anciens joueurs, étaient venues au stade en nous expliquant que, si elles étaient là, c’était parce qu’elles s’ennuyaient le dimanche. À la fin de la rencontre, ils étaient emballés car ils avaient vu du jeu.
Parce que le rugby féminin va peut-être un peu moins vite bien sûr, mais l’engagement est énorme.
©Archives Chilly-Mazarin
Quel regard portez-vous sur l’évolution du rugby féminin ?
Nous, nous n’avons jamais eu un match télévisé, maintenant ils le sont tous et ça fait beaucoup d’audience.
Quand on a débuté en VI Nations, on avait joué en baisser de rideau à Edimbourg et on avait perdu contre les Écossaises. Pierre Salviac, qui officiait sur France 2, avait annoncé le résultat avec un bon petit sourire. C’est la seule fois où on a parlé de nos performances alors que, maintenant, c’est tout le temps.
Il y a une femme qui a fait énormément évoluer notre sport c’est Marie-George Buffet. Quand elle était ministre des Sports, c’est elle qui a commencé à parler de nous. Elle nous avait remis une médaille de la jeunesse et des sports après une Coupe du monde, elle nous avait reçues, elle envoyait des lettres de félicitations à la fédération…
Tout ça a fait bouger les choses, tout comme la politique fédérale qui fait des efforts énormes à destination du rugby féminin.
Wanda Noury
Le rugby féminin est donc sur de bons rails ?
C’est sur la bonne voie et ça va encore évoluer. Ça se voit déjà à la façon dont les filles sont encadrées. Moi, lorsque que j’ai fait la première Coupe du monde à 7 à Dubaï en 2009, je suis partie avec un entraîneur et une kiné. On était trois dans l’encadrement, maintenant ils sont dix.
J’avais demandé une caméra, on m’avait dit qu’il n’y en avait pas de disponible, je suis partie en acheter une. J’avais demandé un médecin, on m’avait dit que ce n’était pas la peine, qu’il y en avait toujours sur les tournois. J’avais demandé un deuxième kiné, c’était non, pas question non plus de préparateur physique…
Il y a une évolution énorme et en plus, les filles ont de très bons résultats. Tout ça, c’est grâce à ces filles méritantes qui ont ouvert la voie, qui ont fait d’énormes sacrifices et que l’on oublie un peu vite. Et c’est dommage.
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