Paola Calvo« À Juárez, toutes les femmes sont des combattantes. »

Paola Calvo : « À Juárez, toutes les femmes sont des combattantes. »
La lutte comme outil d’émancipation. Dans son film « Luchadoras », tout juste récompensé d’un prix spécial aux Sportel Awards à Monaco, la réalisatrice vénézuélienne, Paola Calvo, filme des combattantes de ‘Lucha Libre’ dans l’une des villes les plus dangereuses au monde. Trois catcheuses pour qui monter sur un ring aide à rester femme. Interview d’une cinéaste engagée qui veut faire changer le monde.

Par Valérie Domain

Publié le 07 octobre 2021 à 9h36, mis à jour le 13 janvier 2025 à 16h53

Vous avez suivi trois femmes qui tentent de conjurer leur peur en montant sur un ring dans l’une des villes les plus dangereuses du monde. Comment a commencé l’histoire de ce film « Luchadoras » ?

Luchadoras est né de la nécessité de briser les préjuges. La ville mexicaine de Ciudad Juárez est connue comme la ville des féminicides. Mais nous savions que la Lucha Libre (la lutte libre, le catch mexicain, Ndlr) est aussi très importante là-bas, avec une grande présence féminine, des femmes qui sautent sur un ring et se battent.

Nous voulions comprendre comment les femmes vivent dans cette société. Ce que nous avons découvert était plus grand, plus lumineux et beaucoup plus puissant que ce que n’importe quel article de presse n’avait jamais réussi à révéler là-dessus.

Combiné avec le nouveau mouvement féministe qui est devenu plus influent en 2019/2020, nous pensons que ce qui se passe là-bas fait partie d’une plus grande quête mondiale pour l’égalité, que nous nous sentons profondément connectés aussi.

Après notre premier voyage à Juárez, nous avons compris que toutes les femmes y sont des combattantes. Luchadoras est un moyen de le faire savoir au monde.

Vous avez travaillé avec le réalisateur Patrick Jasim, comment avez-vous décidé de tourner ce film ensemble ?

Patrick et moi nous connaissons de l’école de cinéma de Berlin. Nous avons déjà travaillé ensemble, nous nous connaissons très bien. Il a un ami à Juárez et m’a parlé de son idée de tourner un film là-bas.

Nous en avons parlé un peu et, immédiatement, cela a collé, nous avions les mêmes idées, la même vision des choses.

Comment êtes-vous parvenue à mettre ces combattantes en confiance ?

Elles ont des personnalités très différentes. Ainsi, quand nous les avons rencontrées pour la première fois, les relations se sont développées différemment. Certaines nous ont invités chez elles dès le premier instant, d’autres non.

Et, justement, cette confiance, nous l’avons gagnée car elles ont compris ce que nous voulions faire. C’est ce qui a rendu le film possible.

Était-il dangereux de filmer à Juárez ?

Ciudad Juárez est un endroit où vous pouvez vous trouver en danger rapidement et de façon inattendue. L’un des grands défis était de savoir si le film était réalisable dans les conditions difficiles de sécurité dans cette ville.

Pouvons-nous réaliser le film dans la forme et la qualité que nous envisageons ? Aurons-nous confiance et pourrons-nous construire une intimité pour tourner dans un espace privé ? Et si oui, qu’en est-il de l’espace public ? Les arènes, dans le désert, dans les rues où des femmes sont kidnappées et tuées ?

La scène de la fusillade à Juárez était difficile parce que le danger est réel. L’incertitude de savoir si vous êtes au bon endroit au bon moment est présente plusieurs fois par jour.

La peur était donc l’une des composantes du tournage ?

Une des premières conséquences de vivre dans un tel endroit est la peur. La partie la plus difficile de Luchadoras était donc de faire face à nos peurs.

La peur est quelque chose de personnel, individuel et – surtout – irrationnel. Ne pas faire confiance à ses voisins est le pire qui puisse arriver dans un endroit violent.

Après quelques semaines à Juárez, nous avons appris que la chose la plus importante dans ce genre d’endroit est de faire partie d’une communauté ; que ce soit la communauté de lutte, la famille, ou vos amis, être dans un groupe est un moyen d’être en sécurité.

Qu’est-ce qui vous a le plus touché ou bouleversé pendant le tournage ?

Réaliser que le travail des femmes, les actions des femmes, les paroles des femmes… Tout cela a moins de valeur qu’en ce qui concerne les hommes. Et la cruauté des crimes.

Quelle est l’ambition de votre film ? Que veut-il démontrer, au fond ?

Pour nous, il est important que nous soyons conscients des sociétés dans lesquelles nous vivons. La violence faite aux femmes se produit dans le monde entier. Pas seulement au Mexique. Dans certains endroits plus durs que dans d’autres.
Il y a beaucoup de victimes qu’il ne faut pas oublier, mais en même temps, il y a beaucoup de femmes et d’hommes qui s’y opposent aussi. Nos Luchadoras, nos combattantes, en sont la preuve.

Par exemple, « The short statued » Mini Serinita, travaillant dans une usine, gagnant 50 Dollars par semaine. Elle n’arrêtera jamais de se battre pour ses rêves et rien ne viendra se mettre en travers de son chemin.

Nous aimerions que le public s’inspire d’elle et des autres protagonistes, comme nous l’avons fait. Même dans les moments de peur, être courageux, parler, agir et se dresser contre le visage de l’injustice.

Est-ce aussi une façon de montrer une autre féminité ?

C’est une façon de montrer de nouveaux modèles. Nos protagonistes sont des femmes qui vivent dans la ville du féminicide.

Mais elles ne sont pas présentées comme des victimes. Ce sont des combattantes. Tel est le message.

Pensez-vous que le sport peut changer la vie ?

Bien sûr.

Grâce à ce film, pensez-vous pouvoir faire évoluer les choses ?

Je ne sais pas ce que nous pouvons vraiment changer… Mais ce que nous faisons, c’est ouvrir un dialogue, nous donnons de la visibilité, et c’est la première étape pour un changement.

C’est-ce qui vous a inspiré à devenir cinéaste ?

Faire des documentaires est une façon passionnante de comprendre et de connaître le monde. Comprendre et apprendre à connaître différentes perspectives, différentes histoires, différentes personnes.

À de nombreuses reprises, chaque projet parvient à me sensibiliser aux structures, aux idées ou même aux préjugés que je pourrais avoir sur des sujets spécifiques. Donc, au bout du compte, être capable de faire des films est une forme de développement personnel.

Et, dans le meilleur des cas, je peux transmettre au spectateur ce que j’ai appris.

Travaillez-vous déjà sur un autre film ?

Oui, en ce moment, je suis très concentrée sur notre monde et la nécessité d’arrêter le changement climatique si nous voulons continuer à exister ici.

Diriez-vous que vous êtes une cinéaste engagée ?

Oui !

 

  • « Luchadoras » a reçu le prix ’spécial’ du documentaire illustrant le rôle du sport comme outil contribuant à une société plus juste, éthique et inclusive, aux Sportel Awards 2021 de Monaco, en partenariat avec l’ONG Peace and Sport.

Vous aimerez aussi…

18 juillet 2021 Alice Modolo s'offre un record du monde d’apnée féminin

18 juillet 2021, Alice Modolo s’offre un record du monde d’apnée féminin

Dans l’eau claire et chaude des Bahamas, le 18 juillet 2021, la Française Alice Modolo a porté le record du monde d’apnée en poids constant bi-palmes à 95 mètres de profondeur. Un exploit réalisé dans le cadre de la célèbre compétition Vertical Blue, qui réunit les meilleures apnéistes mondiaux. Un record qui en appelle d’autres quand on connaît le mental de la championne.

Lire plus »
CrossFit

Le Best-of ÀBLOCK! de la semaine

Un nouveau podcast avec une bodybuildeuse on ne peut plus ÀBLOCK!, une star de la petite balle jaune, une pionnière qui ouvre le chemin à coups de sifflet, l’histoire de la ride au féminin, deux nouvelles chroniques signées d’une avocate et d’une journaliste crossfiteuse pour un autre regard sur le sport, c’est le meilleur de la semaine sur ÀBLOCK!. Bonne lecture !

Lire plus »
Valérie Domain

Valérie Domain : « 2026, l’année des championnes qui font (enfin) l’histoire. »

Quand tu bouges ton corps, tu bouges ta vie. Cette phrase qui guide ÀBLOCK! depuis cinq ans n’a jamais eu autant de sens qu’en ce début d’année 2026. Parce que cette année qui démarre promet d’être celle où les femmes du sport ne seront plus seulement des exceptions brillantes, mais bel et bien la règle. L’année où elles écriront l’histoire en lettres capitales. Et j’y crois.

Lire plus »
Julie Pujols-Benoit

Le Best-of ÀBLOCK! de la semaine

Le lancement de la collection d’ouvrages ÀBLOCK! (où l’on commence par Julie Pujols-Benoit sur notre photo), du tennis en plein Open de Melbourne, une femme de rugby engagée, des pionnières sur neige et glace, un témoignage qui nous dévore et un retour de flamme, l’histoire du golf féminin… Récap’ d’une semaine musclée.

Lire plus »
Manon Genest, Jeux Paralympiques 2024

Jeux Paralympiques de Paris 2024, le grand récap’

Des rires, des larmes, de la joie et du désespoir. Voilà, c’est fini. Après onze jours de compétition, les Jeux Paralympiques de Paris 2024 ont permis à des milliers d’athlètes de s’exprimer comme jamais auparavant. En particulier, nos championnes. Les Bleues ont tout donné, régalant un public à la hauteur de leur talent. Retour sur ces Jeux historiques.

Lire plus »
Amy Bond

Le Best-of ÀBLOCK! de la semaine

Une Pole danseuse qui tient bon la barre (Amy Bond, notre photo), une arbitre et une apnéiste soumises à la question et qui ne nous cachent rien (ou presque), une étoile du parkour qui a la tête dure, mais aussi une légende de l’athlétisme mondial, une reine des tapis qui a pris la bonne vague et quelques initiatives pour être ÀBLOCK! ensemble, c’est bon, ça !

Lire plus »
Le sport feminin

La laborieuse ascension du sport féminin

Le sport féminin est-il en danger ? Malgré les efforts entrepris depuis une trentaine d’années pour plus d’égalité en matière de pratique sportive, la situation n’évolue que doucement. La pandémie de Covid-19 n’a pas arrangé les choses. Ce serait même tout le contraire.
Décryptage avec Carole Gomez, directrice de recherche en géopolitique du sport à l’Institut de Relations Internationales et Stratégiques (IRIS) et autrice d’un rapport intitulé : « Sport mondialisé : les défis de la gouvernance ».

Lire plus »
Ouleymata Sarr, l’agréable surprise Bleue

Ouleymata Sarr, l’agréable surprise Bleue

Ralentie par de multiples blessures, Ouleymata Sarr l’attaquante du Paris FC fait des allers-retours entre le terrain et les vestiaires. Des moments difficiles que la tricolore entend laisser derrière elle pour disputer à fond l’Euro 2022. Remplaçante de qualité pour l’équipe A, la titularisation est à portée de crampons.

Lire plus »

Recherche

Soyez ÀBLOCK!

Abonnez-vous à la newsletter

Mentions de Cookies WordPress par Real Cookie Banner