Johanne Defay

« À travers le surf, j’ai appris à me connaître. »

Johanne Defay
Un raz-de-marée. Cette fille-là emporte tout sur son passage ! Plus jeune championne d’Europe de surf de l’Histoire, Johanne Defay est devenue, grâce à ses performances sur le Pro Tour, la meilleure surfeuse française et rejoint ainsi l’élite mondiale. À bientôt 27 ans, la Réunionnaise, sélectionnée pour les JO de Tokyo, fait des vagues. Et on adore ça.

Par Sophie Danger

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Tes parents ont déménagé à La Réunion lorsque tu avais 20 mois. Comment as-tu découvert le surf ?

Mon papa fait du surf, il voulait que je m’y mette aussi. Au début, je n’en avais pas très envie. Il a retenté sa chance lorsque j’avais 7-8 ans et là, j’ai dit oui. Il m’a emmenée au club de surf près de chez nous et j’y ai pris mon premier cours.

Ça a été une révélation ?

Pas vraiment. Depuis qu’on est à La Réunion, je suis dans l’eau tout le temps. J’ai été dans les vagues très tôt, c’est vraiment mon élément. À 3 ans, je faisais déjà du bodyboard. Je pense simplement que je n’avais pas envie de prendre des cours. Mais dès l’instant où j’en ai pris un, le processus s’est enclenché.

Johanne Defay
©DR

Comment le surf est-il devenu une passion ?

Au fur et à mesure de la pratique. Tu sors d’une session et tu t’aperçois que tu as envie d’y retourner tout de suite. Et puis, encore une fois, j’aime être dans l’eau. Il y a ce côté élément, océan, nature. C’est aussi l’occasion de partager des moments avec tes amis, ce lien social qui se crée à travers le surf, comme à travers d’autres sports d’ailleurs.

Johanne Defay
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La compétition est arrivée assez vite dans ton parcours…

Ma première compétition, c’était celle du club. Tu y participes parce que les autres y vont, que tes parents soutiennent le club et que, quoi qu’il arrive, le dimanche, tu seras à la plage, compétition ou pas, alors autant la faire ! C’est parti comme ça, assez naturellement.

Je me souviens de cette première compétition. J’ai fini troisième sur quatre… Le fait d’être sur le podium m’a plu, les petits goodies à la fin aussi. Je trouvais ça cool et je crois que, après, je me suis prise rapidement au jeu. 

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Tu vas très vite enchaîner les résultats jusqu’à devenir, à 15 ans, la plus jeune championne d’Europe de l’Histoire…

J’ai commencé la compétition à l’âge de 10 ans et les cinq années qui ont suivi sont passées à une allure folle. Pendant deux ans, j’ai fait des compétitions à La Réunion avant de partir en Métropole pour en disputer de plus importantes.

J’ai décroché mon premier sponsor à 12 ans et, l’année d’après, j’ai commencé les compétitions professionnelles. A 14 ans, j’étais remplaçante en équipe de France ; à 15 ans, je remportais le circuit pro junior qui couronne la championne d’Europe.

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Quelle incidence a eu ce parcours d’athlète précoce sur ta vie ?

À 15 ans, je ratais déjà pratiquement la moitié de l’année scolaire pour voyager pour les compétitions. Pour moi, mais aussi pour mes parents, il nous a paru évident de saisir cette opportunité. Ce qui m’arrivait était extraordinaire.

C’est à ce moment-là que tu as décidé d’en faire ton métier ?

À 13-14 ans, tu ne te dis pas que tu vas faire du surf ton métier, tu ne réalises pas vraiment. Mais, à partir de ce moment-là, le surf et la compétition sont devenus ma priorité. Mon enfance, mon parcours scolaire, les copains et les sorties entre potes, tout cela est passé au second plan.

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Est-ce que ce n’est pas difficile à vivre quand on est encore une enfant ?

Le voyage et la compétition sont deux écoles de vie qui te font grandir assez rapidement. Ça te donne une certaine autonomie, tu apprends à te débrouiller. À 13-14 ans je ne m’en rendais pas compte, mais, maintenant, avec le recul, je me dis que je travaillais déjà.

Le surf est un sport privé, on dépend des sponsors pour nos compétitions. À partir du moment où tu es sponsorisée et où tu dois rendre des comptes par le biais de tes résultats, c’est le monde du travail. 

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C’est une situation dont tu as parfois souffert ?

Non, c’est extraordinaire. Je suis la première à dire que j’ai un métier en or. Comme tout métier, il y a des inconvénients, mais j’aime ça. J’ai eu l’opportunité de faire de ma passion mon métier. Et de réussir.

Tu parles d’inconvénients. Le surf renvoie l’image d’un sport idyllique : l’océan, les vagues, le soleil. Quel est le revers de la médaille ?

J’ai un exemple assez concret : je suis née le 19 novembre et, grâce ou à cause du Covid, c’est la première fois, depuis mes 14 ans, que je vais être à la maison pour mon anniversaire. Les deux plus gros inconvénients dans ce sport ce sont l’éloignement et les voyages.

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Il faut savoir apprivoiser la solitude ?

Lorsque j’étais sur le tour qualificatif, la deuxième division, il y avait des moments où j’étais seule. Financièrement, je ne pouvais pas emmener quelqu’un avec moi. Ça représente un coût important de partir à l’autre bout du monde pour me suivre en compétition.

Et puis, chacun a sa vie, son métier. Je logeais parfois avec des concurrentes, qui sont aussi des amies, avec qui je passais de bons moments, mais, au final, personne n’est là pour toi.

Quand les résultats ne sont pas bons, ce n’est pas toujours évident de se remobiliser, de garder confiance en soi, de continuer l’entraînement. Ton entourage joue beaucoup dans ces moments-là. J’ai la chance d’avoir une structure familiale solide et un conjoint qui me soutient à 200 % dans ce que je fais.

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Et les voyages ?

Les voyages en eux-mêmes, ce n’est pas forcément le rêve. Tu attends des heures et des heures dans des aéroports avant de remonter dans un avion et faire encore des heures et des heures de vol avec 100 kilos de bagages parce que tu pars pour trois mois, que tu as deux valises et des planches. C’est le côté un peu chiant. 

Cette saison, en raison de la situation sanitaire, pas de voyage, le Tour a été annulé. Tu as pu mettre cette pause forcée à profit ?

Ça fait quelques années que je me dis que j’aimerais bien avoir un ou deux mois pour profiter, sans me dire qu’il y aura des conséquences. Cette année, les responsables ont mis du temps avant de nous annoncer que les compétitions étaient annulées. J’étais toujours dans le stress de me dire : “ça va peut-être repartir”. Tout le monde était un peu dans le flou.

Les trois premiers mois, j’étais limite en mode “panique” de ne pas faire de compétitions. Depuis que j’ai 10 ans, c’est ce que j’ai toujours connu. Je me disais : “Je n’ai pas d’objectif d’ici quinze jours, d’ici un mois, qu’est-ce que je fais de mes journées ? ”

J’étais entre deux eaux. C’était assez particulier, mais je ressens néanmoins que ça m’a fait du bien. Ça m’a permis de prendre du recul, de réfléchir.

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Réfléchir sur l’orientation à donner à ta carrière, à ta vie en général ?

Ça m’a permis de faire un petit bilan, de remettre les choses dans l’ordre. De me dire qu’il n’y a pas que la compétition, pas que le surf, qu’il y a d’autres projets qui me tiennent à cœur, que je peux m’investir dans d’autres choses.

Ça m’a permis de trouver des objectifs dans d’autres domaines et de voir comment, lorsque les compétitions, les voyages et la vie à 10 000 à l’heure seront finis, mettre tout ça à profit. Une carrière, c’est court.

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Tu en es où de ces réflexions ?

Je me suis remise dans les études grâce à l’un de mes sponsors, Française Des Jeux, qui nous met en relation avec des grandes écoles. J’ai commencé un programme de business school online avec l’EM Lyon. Revenir aux études, ce n’est pas évident, ça me prend pas mal de temps.

J’enclenche aussi les démarches pour passer mon monitorat de surf afin de pouvoir encadrer si un jour j’en ai envie. J’ai également lancé un projet assez personnel que j’ai appelé Women On Waves. C’est une sorte de “girls camp” dont la première édition s’est déroulée il y a deux semaines. Les filles viennent faire du yoga, surfer ou apprendre ce sport. On y parle nutrition féminine en relation avec nos cycles menstruels… C’est une première étape, on verra comment tout cela évolue.

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Quel est l’objectif de ces “girls camps ” ?

J’ai envie que les filles se surpassent, viennent dans l’océan, se fassent secouer par les vagues. Quand tu repousses tes limites dans le sport, tu apprends à te connaître et c’est important pour la vie de tous les jours. Le terme “empowerment” c’est ce que je cherche, ce que j’ai envie de partager.

Cette année, le Tour est 100 % paritaire. Il y aura le même nombre d’épreuves pour les hommes et pour les femmes, les mêmes prize money. C’est une satisfaction pour toi ?

C’est la même chose et c’est cool. En tant qu’athlète, l’homme et la femme sont différents et ça ne sert à rien de vouloir les comparer. Nous n’avons pas les mêmes capacités physiques.

Pour moi, les figures que font les hommes dans les vagues sont au-dessus de ce que font les femmes. Techniquement parlant, ils vont plus haut, plus loin, plus vite, ce qui n’enlève rien au fait que certaines filles surfent des vagues aussi grosses et que, au quotidien, quel que soit le sexe, nous faisons les mêmes sacrifices.

Je passe autant de temps dans l’eau, à l’entraînement physique ; je passe autant de temps loin de mes proches et je ne vois pas pourquoi je devrais être moins bien payée, jugée parce que je ne prends pas une vague aussi grosse qu’un mec, que je n’ai pas fait une manœuvre aussi puissante.

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Contrairement à d’autres disciplines, le surf a toujours donné l’impression d’une mise en valeur équitable des performances des hommes et des femmes. Toi qui es actrice du Tour, est-ce que tu le vis comme ça ?

Il y a une évolution de la WSL (World Surf League, ndlr) dans ce sens-là. Nous avons également de la chance avec le surf parce que c’est un sport assez artistique. Dans l’esprit de beaucoup de gens qui n’évoluent pas dans ce milieu et ne connaissent pas trop la technique, une femme fait à peu près la même chose qu’un homme sur une vague.

Pourtant, il y a ce côté gracieux qu’une femme peut apporter sur une vague et que les hommes ont moins. Nous mettons chacun en valeur des aptitudes différentes et c’est ça qui est beau. C’est peut-être notre chance en tant que femme dans ce sport.

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Cette saison à venir s’annonce palpitante. En plus de la reprise du Tour, tu vas, si la crise sanitaire le permet, participer aux Jeux Olympiques de Tokyo. Comment l’appréhendes-tu ? 

Les Jeux, ça va être une expérience forte en émotions. Je suis pressée de pouvoir expérimenter ça. N’importe quel sportif en rêve. Tous ceux qui y sont allés m’ont dit que, peu importe ce qui s’y passe, les vivre est extraordinaire.

Dans moins de quatre ans, tu auras également la possibilité de participer aux Jeux de Paris avec une épreuve de surf à Teahupoo (Tahiti). Vivre une expérience olympique à la maison, c’est un rêve ?

Ça va être ouf ! Le surf était tellement loin de pouvoir intégrer les Jeux et, maintenant, on y est. Je me dis aussi que j’ai la chance, dans ma carrière, de pouvoir me battre pour essayer de faire les Jeux dans mon pays !

Il y a des athlètes qui ont participé à plusieurs éditions olympiques et ça ne leur est jamais arrivé. Je me sens privilégiée d’être dans cette situation.

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Quels sont tes objectifs pour la saison à venir ?

Je pense que ça va être un peu compliqué de retrouver la compétition. On va devoir se réhabituer doucement. Pour le moment, rien n’est certain. Je n’ai pas encore d’objectifs vraiment définis, ça va se faire petit à petit.

Pour être honnête, j’ai du mal à me projeter vraiment. On verra bien…

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