Le sport qui fait bouger les lignes

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Alice Modolo

« L’apnée m’a permis de devenir moi, pleine et entière. »

Alice Modolo
Sous l’eau, elle respire. Vice-championne du monde d’apnée, championne de France, Alice Modolo vient de signer son retour dans les profondeurs en remportant la Coupe d’Europe en poids constant monopalme. Singulière et attachante, cette sirène qui se défend d’être « illuminée » ne laisse personne lui dicter sa vie, même si c’est de la folie. Rencontre avec une apnéiste qui ne manque pas de souffle.

Par Valérie Domain

Lorsqu’on t’écoute raconter ton histoire, on a l’impression que tu as toujours été un peu rebelle…

C’est vrai, déjà enfant, ça me dérangeait qu’on me mette dans un moule de petite fille. J’étais pleine de vie, mais je n’étais pas assez libre. Je n’aimais pas les contraintes, qu’on me dise ce que je devais faire et comment le faire.

Je voulais vivre pleinement et j’ai vite compris dans quelle case les adultes voulaient me ranger. Je me souviens de mes cours de danse : je devais faire un gala dans un déguisement de petit lapin rose…j’ai refusé de monter sur scène !

Alice Modolo
Alice Modolo et sa grande soeur...©DR

Les cours de sport au collège, ça ne collait pas non plus ?

C’était pas fun, très académique, bordé. Je ne parvenais pas à trouver la liberté d’évoluer : on se trompe en pensant qu’on apprend sous la contrainte. J’étais espiègle, je bougeais tout le temps, je n’ai pas aimé cette façon de faire du sport.

Pourtant, à l’adolescence, j’étais très admirative d’amis passionnés par leur pratique et je me rendais compte que ça leur apportait quelque chose de magique, mais dans le judo, le tennis…tous ces sports que j’avais testés, je ne ressentais pas cette même joie.

Lors de la Coupe du Monde de foot 98, j’avais 13 ans, je suis tombée amoureuse de ce qui émanait de ce groupe de joueurs, des émotions, du rôle du coach, je voulais vivre ça !

Alice Modolo
©DR

Et tu as passé ton niveau 1 de plongée bouteille. Ce fut un déclic ?

Ce fut surtout une envie de prouver que je pouvais le faire. Je me souviens du médecin qui devait me donner une attestation pour plonger, il m’a dit : « À part pour faire comme ta grande sœur, pourquoi tu veux faire de la plongée bouteille ? Pour savoir ce qu’il y a au fond ? Impossible, tout le monde a peur d’aller au fond ! » Ça m’a frappé, je me suis dit : «  Les adultes ne rêvent plus alors ? »

Lorsque j’ai voulu faire médecine, rebelote, on me disait que je n’étais pas assez intelligente ! Et moi, je répétais : « Oui, je peux faire médecine et oui je peux faire de l’apnée ! »

On est les seuls à savoir qui on est et ce qu’on est capables de faire. Je ne suis pas une illuminée, je veux m’intégrer dans cette société, mais je veux démontrer que d’autres voies sont possibles.

Alice Modolo
©alexstjean

Tu as dédié trente-cinq ans de ta vie à vouloir prouver ça ?

Oui, à prouver aux autres qu’ils avaient tort, mais aussi à moi-même que j’en étais capable, que j’étais dans le vrai. Aujourd’hui, je me dis qu’on a tous des univers différents, c’est tout.

Et ça m’apaise car avant c’était un combat ; dans le fond je n’ai pas besoin de leur approbation pour vivre ma vie. Je me répète en boucle : « Ne donne pas autant d’importance au regard des autres » Imaginez que moi, petite Clermontoise avec le mal de mer, je me retrouve dans les 5 meilleurs apnéistes du monde ! Et que je suis chirurgien-dentiste !

Je vis ma vie comme je vis mon sport. Même si on me dit que c’est fou ou impossible, je me lance. Comment les autres peuvent-ils savoir ce que je ressens et connaître mon potentiel ?

Alice Modolo
©DR

Qu’est-ce que t’apporte l’apnée, pourquoi rechercher toujours les grandes profondeurs ?

Plus je vais en profondeur, plus je me sens épanouie. Sous l’eau, je suis en totale symbiose avec l’élément, c’est tellement fort en émotions, un sentiment de liberté immense que j’aimerais ramener à la surface, mais je n’ai que quelques secondes pour le savourer ! Plus je descends, plus je m’apaise, plus j’en profite.

Tu as le syndrome du Grand Bleu, tu aimerais rester au fond ?

Non, je ne resterai pas au fond ! Y aller m’aide à vivre sur terre. Ce n’est pas mon monde là-bas, même si une fois qu’on a connu ça, on aimerait le vivre H24.

Alice Modolo
©alexstjean

Descendre toujours plus bas, c’est une obsession ?

Lors de mes études de médecine, j’étais captivée par le potentiel du corps humain. En sciences, on apprend beaucoup sur les mécanismes de la douleur, c’est le sujet de ma thèse et j’ai travaillé là-dessus à l’INSERM. Priver le corps d’une de ses fonctions vitales, la respiration, me fascinait.

Et ça m’a amusée par la suite de voir de quelle façon je prenais le contrôle sur mon corps, j’expérimentais ce que j’apprenais en théorie, j’étais mon propre cobaye car quand on se prive de respirer, il y a quelque chose qui s’apparente à la douleur.

C’est comme ça que j’ai développé l’apnée, c’est différent de ceux qui ont plongé tout petit, là c’est leur élément. Ce n’étais pas mon cas : en bateau, j’avais la nausée, le mal de mer, je voulais toujours revenir rapidement sur terre.

Alice Modolo
©Laura Babahekian

Tu as commencé l’apnée en piscine à 18 ans, championne de France à 24 ans puis vice-championne du monde, des records qui s’enchaînent et font de toi la N°1 Française avec pour objectif d’être la première Française à descendre à – 100 mètres… Qu’est-ce qui te fait donc vibrer ?

Le plaisir ! Je me dis : « Qu’est-ce qui va me permettre de passer ce gap des -100 mètres avec douceur et fluidité ? » Ma réponse, c’est : « La joie, le plaisir, le fun, le partage. » Lorsque je suis arrivée à Nice la première fois, en 2013, pour m’entraîner en mer, j’étais dans une obsession de la performance, je ne me suis pas laissée le temps de faire la baigneuse. Je vois les choses différemment depuis le confinement. Le Covid m’a ramenée aux choses essentielles.

Alice Modolo
©DaanVerhoeven

Parce que tu n’as pas pu plonger, que tu as pris le temps de la réflexion ?

La mer, je la découvre aujourd’hui et le confinement m’a beaucoup aidée pour ça, il m’a contraint à une pause que jamais je n’aurais prise. Ce fut un électrochoc.

Je m’étais dit : « Te voilà dans ton cocon, il faut que tu fasses chaque jour quelque chose qui te fait du bien. » Ça m’a rappelé mes moments sous l’eau et j’ai réalisé qui si j’étais toujours dans les fonds marins, je n’étais pas une fille de la mer, que je ne la connaissais pas en fait, que je devais m’ouvrir à elle.

À la reprise, je suis allée observer les oursins, les poulpes, je suis allée m’allonger sur les champs de posidonies, me suis amusée avec les bulles dans l’eau… plutôt que de remonter directement à la surface.

Avant, je ne faisais pas de visite de la mer, je ne m’octroyais pas le temps, c’était le rush entre l’entrainement et le boulot ; la mer c’était descendre le plus bas possible avec l’aide d’un câble.  

Alice Modolo
©DaanVerhoeven

Qu’as-tu découvert ?

Une grande sensualité. Quand je me suis allongée dans les champs de fleurs aquatiques comme dans un parc, sur de l’herbe, j’ai vu filtrer le soleil à travers l’eau, je me suis laissée emportée par la beauté et le silence. Ce fut une gifle. Maintenant, quand je remonte, le monde est différent.

Ce confinement a aussi modifié ta façon de t’entraîner ?

Ça a provoqué un reset, une prise de conscience. Même si j’ai toujours eu la même façon de procéder : je m’entraîne différemment des autres, je passe outre les conseils, les critiques, lorsque je sens que ça ne va pas dans la direction que je souhaite. C’est fatiguant, mais c’est ma façon d’être et de faire. Je mise tout sur mes ressentis, ça m’a toujours réussi.

Je suis parvenue à réunir une équipe qui me comprend, une équipe qui m’apporte son expérience, son talent. Je suis très exigeante et qu’elle me donne tout, cela m’émeut. C’est un échange, un partage, on fait bloc.

Quand je bascule sans respirer, ces personnes-là prennent une partie de mon stress, se réalisent à travers moi. La victoire ne m’appartient pas, je suis juste le personnage principal de cet exploit.

Alice Modolo
©DR

Ta vie terrestre, elle ressemble à quoi ?

Plus j’évolue, plus je suis différente sur terre. Plus j’assume ce que je suis, plus j’ai confiance en ce que je mets en place.

Petite fille, je ne voulais pas qu’on m’empêche de rêver, cette enfant en moi, elle veut continuer à rêver. J’entretiens cette flamme, je parle à cette petite au fond de moi. Tout le temps.

J’ai une vie en dehors, j’ai aussi construit une carrière de dentiste, et j’aimerais vouloir enseigner l’apnée… Je n’ai pas de doute sur l’après, pas de soucis quant à l’avenir. Les choses se mettent en place, le puzzle s’assemble. Je prends des raccourcis, je sors des chemins battus et la vie suit.

Alice Modolo
©DR

Tu n’as donc jamais peur, petite Alice ?

À 16 ans, je suis partie de chez moi, je me sentais étouffée. Soit je vivais emprisonnée, soit je devenais moi, pleine et entière. On m’empêchait de me réaliser. Se réaliser selon la société, c’est dire qu’il n’y a qu’un seul chemin vers la réussite, mais c’est quoi la réussite ?

On ne nous emmène pas vers la réussite personnelle. On ne nous laisse pas trouver nos talents, c’est pour ça que je me rebelle.

Les gens sont époustouflés de voir qu’au quotidien, je vis mes rêves, c’est pourtant à la portée de tout le monde, mais la peur nous empêche.

Vivre mes rêves, c’est ce que je fais depuis trente-cinq ans : me jeter à l’eau sans repère, sans guide, avec des adultes toujours à me dire que je suis folle, pas assez intelligente et malgré ça me découvrir…

Ça ne m’a pas freinée, au contraire, ça m’a relancée sur d’autres champs des possibles, je me suis dessinée grâce au regard peu aimable des autres.

Alice Modolo
©alexstjean

Tu es descendue à 95 mètres. Atteindre les -100 mètres, c’est une fin en soi ?

Oui et non. Je veux voir ce que ça m’apprend, ce que je peux apporter de plus à cette discipline. Et je n’ai pas peur de l’échec. L’échec permet de rebondir : « On ne distingue pas un champion à ses résultats, mais à sa capacité à rebondir » m’a dit un jour mon préparateur.

Si je réussis, je choisirai si je veux aller encore plus loin ou non, et je pense que ce sera le cas, même si l’envie n’est pas d’être championne du monde, mais de tout miser sur le désir d’évoluer, de me dépasser.

Quand je suis descendue à -70 mètres, je suis remontée et j’ai dit : « Un jour, j’irai à -100 mètres », tout le monde a rigolé ! Pour la plupart c’était de la prétention, inapproprié.

Aujourd’hui, tout le monde sait que je peux le faire, il me reste 5 mètres. Cette quête des 100 mètres, c’est un symbole, j’aurai fait le tour de la question et la vraie vie pourra commencer.

Alice Modolo
©DR

♥ Conférencière, ambassadrice de Planète Urgence, une ONG qui œuvre pour la préservation de la forêt et de la biodiversité et de l’association Gregory Lemarchal qui finance la recherche sur la mucoviscidose, Alice Modolo collabore aussi avec la ville d’Antibes et les chercheurs niçois d’EcoSeas pour restaurer des forêts marines, et avec le département des Alpes-Maritimes pour son « Green Deal », vaste plan de transition écologique lancé en 2018.

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