Ed Temple

La légende masculine du sprint féminin

Ed Temple
Il est l’un des plus grands entraîneurs que les États-Unis aient connu. Avec ses Tigerbelles, une équipe d’athlètes afro-américaines du Tennessee, Ed Temple a porté l’athlétisme féminin au pinacle et fait entrer la Perle noire, Wilma Rudolph, ou encore Wyomia Tyus alias Skeeter, dans l’histoire.

Par Sophie Danger

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Il a façonné une incroyable dynastie de championnes. Pas moins. Edward Stanley Temple, plus connu sous le nom de Ed Temple, a été le coach et le mentor des Tigerbelles, un groupe d’athlètes afro-américaines de légende.

Parmi elles Mae Faggs, Edith McGuire, Madeline Manning Mims, Willye B. White, Martha Watson, Chandra Cheeseborough ou encore Wilma Rudolph (la Perle noire, Gazelle noire ou Tennessee Tornado selon les pays) et Wyomia Tyus dite « Skeeter » (Moustique, en français), deux figures majeures de l’histoire des Jeux Olympiques.

C’est pourtant le hasard, ou plutôt une belle opportunité, qui offrira à cet entraîneur de génie une destinée historique, en marquant de son empreinte l’histoire du sprint mondial.

Né en 1927 à Harrisburg, en Pennsylvanie, Ed Temple est l’unique enfant de Christopher and Ruth N. Temple. Doué pour le sport, il excelle en athlétisme, mais aussi en football et en basketball.

Un talent qui ne passe pas inaperçu. Convoité par la Tennessee State Agricultural and Industrial School, il décroche une bourse et intègre les rangs de l’équipe d’athlétisme en 1946. Le jeune homme, alors âgé de 19 ans, va quelque peu déchanter.

À Nashville, les infrastructures sont loin d’être à la hauteur. En lieu et place de la traditionnelle piste de 400 mètres, il doit se contenter d’un 300 mètres en forme de « U », les responsables de l’université n’ayant pas jugé utile de combler la décharge adjacente.

Mais Temple s’accroche. Son diplôme en poche, l’université lui propose de prendre en charge l’équipe d’athlétisme… féminine ! « À cette époque, les gens n’étaient pas très enthousiastes à l’idée que les femmes fassent du sport, expliquait-il dans les colonnes du New York Times. À Tennessee State, tout était axé sur le football et le basket-ball. »

La mission semble impossible, il se lance avec, en tout et pour tout… deux athlètes et un budget famélique : 300 dollars de fonctionnement annuel et aucune facilité financière pour attirer les meilleures étudiantes de l’époque.

Ed Temple, homme de défi, fait avec et met au point un plan d’attaque.

Sa technique est simple : du travail, du travail et encore du travail. Qu’il pleuve, qu’il vente ou qu’il neige, les Tigerbelles, surnom dont il a affublé son équipe, s’entraînent.

Il les fait courir trois fois par jour, la plupart du temps à l’air libre, quelque fois dans une salle de danse, devant un miroir en pied. « Nous nous entraînions tous les matins à 5h30, à midi et aussi le soir, se remémorait Barbara Jones, membre de l’équipe, double championne olympique du 4×100 mètres avec le relais américain à Helsinki en 1952 et Rome en 1960. S’il pleuvait, qu’est-ce que cela pouvait bien faire ? Nous courions à travers les pâturages et déplacions les vaches. Nous courions en haut et en bas des collines, nous courions partout. »

La situation politique des États-Unis vient compliquer, plus encore, la tâche d’Ed Temple. La ségrégation fait rage dans le sud du pays et rude n’est qu’un doux euphémisme pour décrire la vie endurée par les athlètes afro-américains. « Les restaurants et les toilettes étaient ségrégués, rappelait-il dans son autobiographie. Lorsque nous voyagions, nous devions prévoir nos repas et prendre plutôt la direction des champs. »

Qu’à cela ne tienne ! Ses Tigerbelles, ont du talent et coach Temple le sait. Pour elles, rien d’impossible ! Il n’hésite pas à les embarquer, à sa suite, dans un road trip épuisant de vingt-deux heures au volant de sa vieille DeSoto pour rallier New York afin, simplement, de leur permettre de courir. « J’ai entraîné, j’ai massé, énonçait-il dans le New York Times. J’étais le conseiller, j’étais le parent, j’étais tout, mais je devais l’être parce qu’il n’y avait personne d’autre ».

L’engagement de Ed Temple et ses méthodes vont rapidement payer. Sous sa houlette, les virtuoses du Tennessee vont s’illustrer dès 1965 et décrocher pas moins de 34 titres nationaux : 16 en indoor, 13 en extérieur et 5 en juniors.

En 1960, dix ans seulement après son entrée en fonction, il est parachuté à la tête de l’équipe nationale. Ed Temple prépare ses athlètes pour les Jeux Olympiques de Rome en 1960 et ceux de Tokyo programmés quatre ans plus tard. Les Tigerbelles seront évidemment de la partie.

Wilma Rudolph quitte la capitale italienne trois médailles d’or autour du coup : celle du 100 et du 200 mètres, celle du relais 4×100 mètres.

Wyomia Tyus prend le relais au Japon. « Skeeter » est sacrée sur ligne droite, une performance qu’elle va réitérer à Mexico en 1968, devenant la première athlète, homme et femme confondus, à réaliser un tel exploit. Elle complètera sa moisson en décrochant les lauriers du 4×100 mètres.

Au total, coach Temple aura permis à 40 de ses Tigerbelles de représenter les États-Unis aux Jeux, 40 athlètes d’exception pour un total de 23 médailles : 13 en or, 6 en argent, 4 en bronze ! « Ces filles voulait gagner, confiera-t-il au Washington Post. J’étais avec les meilleures et je leur ai juste dit : “Je veux que vous prouviez que vous pouvez le faire. »

Une épopée extraordinaire à laquelle il mettra un terme en 1993, après plus de quatre décennies d’excellents et loyaux services. L’université du Tennessee lui rendra hommage en baptisant une piste à son nom et en érigeant une statue à son effigie, à l’extérieur du First Tennessee Park, l’antre des Nashville Sounds, une équipe de baseball.

Il s’éteindra vingt-trois ans plus tard, en 2016. Il avait 89 ans.

« C’était l’homme en lui-même plus que n’importe quoi d’autre, lui avait rendu hommage Wilma Rudolph en 1993, dans le New York Times. Il comprenait les problèmes des gens, principalement les problèmes des filles. Il travaillait avec la personne dans son entier, pas uniquement avec l’athlète. Il nous motivait et il nous inspirait. Il m’a permis de réaliser mes rêves. »

Ouverture ©Ernie Sisto/The New York Times
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