Sur le vélodrome André-Pétrieux, la Visma-Lease a Bike pensait tenir son doublé. Deux contre une : la machine Marianne Vos d’un côté, Pauline Ferrand-Prévot de l’autre, prête à tout sacrifier pour sa coéquipière après 40 kilomètres de travail titanesque en tête de course. Et puis Franziska Koch. Seule. Avec les deux redoutables équipières en face. Et ce détail qui change tout : elle n’avait rien à perdre.
Franziska Koch vient d’une famille de cyclistes. Pas métaphoriquement, littéralement. Ses grands-parents couraient déjà, et ses parents se sont rencontrés sur une course. À Mettmann, petite ville de Rhénanie-du-Nord à une heure de la frontière néerlandaise, le vélo n’est pas un sport. C’est une langue maternelle. À 9 ans, elle dispute sa première course. Et ne s’arrêtera plus.
Ce qui distingue Franziska Koch dès le départ, c’est le refus de la spécialisation. Route, VTT, piste — elle fait tout, et elle fait tout bien. En Juniors, la même année, elle est championne d’Allemagne sur l’omnium sur piste et sur le cross-country en VTT. Des disciplines en apparence contradictoires, qui lui forgent quelque chose de rare : une maîtrise technique absolue du vélo, une capacité à lire une course, à sentir les surfaces, à négocier les virages à grande vitesse. Ce sont précisément ces compétences de piste, acquises des années plus tôt, qui lui permettent de gérer le sprint dans le vélodrome de Roubaix.
Pourtant, pendant des années, ses qualités servent surtout les stars du peloton. Elle a mis du temps à sortir de ce rôle d’équipière de luxe, celui qu’on lui colle depuis des saisons : rouler pour les autres, lancer les sprints des leaders, avaler les pavés en premier pour protéger la tête de course. C’est elle qui, lors des Strade Bianche et du Tour des Flandres, avait été la rampe de lancement des victoires d’Elise Chabbey et Demi Vollering. À la FDJ United-Suez — qu’elle rejoint cette saison — Franziska Koch est la coureuse de tous les sales boulots : « C’est la victoire d’une fille de l’ombre qui travaille dur », résume son manager Stephen Delcourt. Mais l’ombre a ses yeux grands ouverts. Dès la première édition féminine de Paris-Roubaix en 2021, elle termine dans le top 10 et comprend que cette course est faite pour elle. Et elle attend son heure.
Il lui faudra finalement s’apprivoiser, se donner le droit de performer, pour parvenir à lâcher les chevaux. Car ce qui l’a propulsée ce dimanche 12 avril sur les pavés de « la dure des dures”, c’est une confiance nouvelle : « Je ne pense pas qu’il y ait un seul secret. J’ai rejoint FDJ cette année, j’ai changé d’entraîneur », dit-elle à DirectVelo. Quelque chose s’est déverrouillé. Et dans les moments de doute sur ce vélodrome, c’est sa propre voix — calme, tranchante — qu’on entend à la radio d’équipe : « Je n’ai pas peur de leur faire mal. Je me sens forte. » À 25 ans, Franziska Koch est la nouvelle Reine du Nord. Mais surtout, elle est enfin elle-même.