
Simone Biles, un destin hors norme pour une championne absolue
Du haut de son 1,45 mètre, la gymnaste Simone Biles continue d’écrire sa légende. En souplesse.
Publié le 14 mars 2022 à 6h00, mis à jour le 13 janvier 2025 à 16h40
Vous débutez votre parcours sportif à 24 ans. Vous êtes jeune maman et vous avez envie de maigrir. Vous allez alors faire une rencontre qui va changer votre vie, celle de Toni Hasler. À l’époque, il est l’entraîneur de l’équipe suisse de triathlon, et il va devenir votre mentor. Comment s’est passée cette rencontre ?
À l’époque, je ne faisais pas de sport si ce n’est de l’équitation. J’avais pris du poids et j’essayais de maigrir en faisant des régimes.
Tous les jours, je mangeais des yaourts et des pommes mais, en fin de semaine, je craquais et je mangeais du chocolat parce que j’étais en manque de glucides et de sucre.
Quand j’ai rencontré Toni, il m’a dit que si je voulais effectivement perdre du poids, il fallait que je mange. Pour moi, l’idée de manger pour maigrir, c’était le bonheur… mais il a ajouté qu’il fallait aussi bouger un peu et, là, j’ai un peu moins aimé.
J’ai quand même commencé à courir et, un peu plus tard, Toni m’a donné un vélo. Puis j’ai appris à nager, ce que je ne savais pas faire. Par la suite, Toni m’a parlé d’une compétition très fun durant laquelle il fallait nager, faire du vélo et courir.
Je suis allée voir et j’ai aimé le spectacle, je me suis alors dit qu’un jour, moi aussi, j’y participerais. C’est comme cela que tout a commencé.
Les débuts sont pourtant compliqués. Vous n’arrivez pas à courir plus de deux kilomètres, vous avez des difficultés sur votre vélo… Qu’est-ce qui fait que vous vous êtes accrochée ?
À cette époque, je vivais au jour le jour en me disant qu’on verrait bien ce qui se passerait le lendemain. Quand j’ai rencontré Toni, il m’a demandé si je pensais qu’il était possible de faire vingt minutes de sport trois fois par semaine. J’ai dit oui.
Je pensais que c’était faisable mais j’étais un peu feignante. La première semaine, je me suis dit que j’allais m’y mettre dès le lundi mais je n’ai rien fait car j’avais du temps devant moi.
Le mardi, j’étais fatiguée et j’ai remis le sport au mercredi sauf que le mercredi, je voyais une copine alors ça n’a pas été possible non plus. Le jeudi, j’avais du travail donc toujours rien.
Et puis vient le vendredi et je comprends que, là, je n’ai plus le choix, il va me falloir faire du sport trois jours de suite.
J’ai compris qu’il serait un peu plus intelligent, par la suite, de commencer plus tôt pour avoir du repos entre les sessions et j’ai commencé, durant cette première année, par apprendre la discipline.
Comment est née l’idée de la compétition ?
Quand j’ai commencé, ma seule ambition était d’être en meilleure santé. Et puis, un jour, j’ai vu Toni participer à une compétition et je me suis dit que j’avais envie, moi aussi, d’essayer au moins une fois pour voir.
J’ai participé, par la suite, à une édition de « run and bike » qui se déroulait à côté de chez moi. J’étais prête, motivée, et je me suis mise à courir très vite d’entrée. Après un tour, je me suis arrêtée en disant à Toni que j’arrêtais parce que c’était trop intense, trop difficile.
Vous avez abandonné ?
Non. Toni m’a expliqué que j’étais partie trop vite, qu’il fallait ralentir car il me restait encore une ou deux heures de course. Il m’a dit de me concentrer sur les belles choses qu’il y avait autour de moi pour m’accrocher.
Je suis repartie en pensant au fait que je savais faire du vélo, ce qui n’était pas le cas avant… Je me suis remémorée tout ce que j’avais été capable de faire en deux ans et ça m’a motivée.
J’ai commencé à travailler l’aspect mental de la course, c’est-à-dire que j’ai cherché les raisons qui me poussaient à me lancer dans quelque chose.
C’est très important de savoir pourquoi on fait les choses et pas seulement en ce qui concerne le sport, c’est important pour la vie en général : si on ne sait pas pourquoi on doit se lever le matin, pourquoi on doit travailler ou pourquoi on doit courir dix kilomètres, c’est la même chose finalement parce que, si on ne sait pas ce qui nous pousse à faire ça, c’est plus dur d’y arriver.
Après cette première expérience en duathlon, vous allez très vite vous construire un palmarès. En 1995, 1996 et 1997, vous remportez les championnats d’Europe et du monde de la spécialité. Pour quelqu’un qui a commencé sa carrière très tard et en partant de zéro, elles représentaient quoi ces médailles ?
Quand j’ai commencé le sport, tout cela n’était même pas un rêve pour moi. Mais j’ai progressé régulièrement, marche à marche, comme lorsque l’on monte un escalier.
Au fil du temps, je suis devenue plus rapide, plus endurante, et je me suis mise à gagner tout le temps. Quand j’ai décroché mes premiers titres, je ne savais même pas qu’il était possible d’arriver à cela !
Vous commencez à gagner des titres à l’âge ou des athlètes qui ont démarré leur carrière très tôt commencent, pour leur part, à envisager de mettre un terme à leur parcours sportif. Comment est-ce que vous expliquez ça ?
Tout cela a été possible parce que je savais pourquoi je le faisais. Quand on est très jeune, on fait les choses parce que les parents pensent que c’est bien.
Puis, on arrive à un âge où on a envie d’aller en boite de nuit, de sortir avec ses amis. Moi, ce n’était pas ça. Je savais que j’avais envie d’autre chose, mais je ne savais pas encore de quoi.
Quand j’ai découvert le sport, ça m’a procuré tellement de plaisir que j’ai su que j’avais enfin trouvé ce que je voulais faire. Le sport me donnait de la joie, me procurait de la satisfaction.
Même quand j’étais dehors, qu’il pleuvait, je revenais de courir avec le sourire. Grâce au sport, je suis devenue quelqu’un de plus équilibré, de plus heureux.
En parallèle du duathlon, vous allez expérimenter le triathlon. Le premier, ce sera l’Ironman d’Hawaï, en 1996, vous allez terminer 2e. C’était, j’imagine, une grande fierté pour vous ?
Oui, c’était beaucoup de fierté. Quand nous sommes allés là-bas avec Toni, c’était un lieu qui nous était totalement inconnu.
Je me souviens que, quand nous sommes sortis de l’avion, il faisait noir et il y avait un vent chaud. Je me suis dit que l’on était au paradis.
La course, c’était autre chose. J’avais des ampoules aux pieds et, une fois la ligne d’arrivée franchie, je n’arrivais plus à marcher mais cette énergie, tout ce qui s’est passé dans ma tête durant cette course extrême, c’était fantastique !
Tout au long du parcours, c’était un peu comme s’il y avait deux voix en moi. La première me disait : « Oh pauvre Natascha, tu as tellement mal, tu ne peux plus continuer mais ce n’est pas grave, tu es déjà arrivée tellement loin que tout le monde va comprendre ».
Et puis, il y avait l’autre qui me répétait : « Natascha, regarde où tu es ! Tu es à Hawaï, ce lieu magnifique avec toutes ces choses que tu n’as jamais vues avant : l’océan, les arbres, les odeurs des fleurs… ».
À un moment, j’ai complètement arrêté de sentir que mes pieds me faisaient mal et, quand j’ai franchi la ligne d’arrivée, j’étais « beyond hapiness », au-delà du bonheur.
Cette sensation a été tellement intense que je n’avais plus qu’un envie : la ressentir encore une fois.
Vous étiez dans le flow…
Oui, et cette sensation élimine le mal, la peine. Pourtant le mal est bien là, c’est douloureux mais si on s’écoute, on n’avance plus.
C’est un peu comme quand une femme accouche. Si elle s’attarde sur la douleur, elle ne fera probablement plus d’autres enfants, mais elle a la possibilité de l’oublier alors elle le fait.
Pour l’Ironman, c’est pareil. On oublie la douleur et, après toutes les courses, ce qui reste sont uniquement les bons moments, pas les mauvais.
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Après cette course, votre vie prend un autre tournant. Vous avez 28 ans et vous décidez de quitter votre emploi pour devenir professionnelle et vous concentrer sur le triathlon. En 1998, vous êtes de retour à Hawaï et, cette fois, la victoire est pour vous. Vous marquez, qui plus est, l’histoire en devenant la première Européenne à vous imposer là-bas.
C’était comme un véritable tour de force pour moi, le sommet. Cette histoire incroyable, je la dois à Toni qui a toujours cru que j’en avais les capacités.
Il a toujours été là pour moi, toujours à me dire que je pouvais faire absolument tout ce que voulais. C’est lui qui m’a donné de la force.
En 1999, vous faites une pause pour préparer les Jeux Olympiques de Sydney avant finalement de renoncer. Ça représentait quoi pour vous les Jeux ?
Je pensais, à ce moment-là, que les Jeux Olympiques étaient quelque chose que je devais faire car ça faisait partie du livre de chaque athlète. Finalement, j’ai réalisé que ça ne me procurait pas spécialement de joie.
Ceci étant, ça a été une expérience très bénéfique pour ma vie puisque ça a permis de comprendre la différence entre vouloir et pouvoir : je pensais que les Jeux étaient quelque chose que je devais faire et non pas quelque chose que je voulais faire.
Vous retournez finalement au triathlon, principalement à Hawaï, et vous enchainez les prestations de très haut vol. Vous remportez la victoire en 2000, en 2001 et en 2002. En 2003, vous terminez à la deuxième place avant de vous imposer de nouveau en 2004 et en 2005. Quand gagner devient une habitude, est-ce que le plaisir est toujours le même ?
Gagner n’est pas une habitude, au contraire c’est quelque chose de très difficile à faire. J’ai eu l’occasion d’en parler avec d’autres athlètes qui me disaient : « Tu as déjà gagné, qu’est-ce que tu cherches d’autres ? ».
Moi, je leur expliquais que ces expériences me permettaient de mieux me connaître et je n’arrivais à mieux me connaître que pendant ces moments très intenses.
Dans ces situations, je parvenais à trouver en moi la force qui me permettait d’aller plus loin. C’est ça qui était intéressant pour moi et mon but était de réaliser la course parfaite.
Vous allez être stoppée en 2007. Lors de l’Ironman d’Hawaï, vous êtes victime d’une lourde chute, vous vous fracturez les deux épaules. Vous avez craint, un temps, que le sport ce soit fini pour vous ?
Quand les médecins m’ont annoncé le diagnostic, j’ai eu très peur car ils m’ont dit que mes épaules étaient tellement brisées qu’ils pensaient que je ne pourrais plus jamais lever mes deux bras au-dessus de la tête et donc plus jamais nager.
Au début, j’étais très choquée et puis je me suis dit que ce n’était pas comme ça que j’envisageais le reste de ma vie. Je voulais retrouver ce feeling, renouer avec les sensations que l’on ressent lorsque l’on passe la ligne d’arrivée et c’est, je pense, ce qui m’a donné la force pour entamer tout ce travail et supporter toutes ces douleurs.
Je voulais absolument franchir la ligne d’arrivée de l’Ironman d’Hawaï, encore une fois.
Cette force, elle vous venait d’où ?
Je l’ai, pour beaucoup, trouvée dans ma tête. Toni était là pour me répéter, comme au début, que je pouvais faire tout ce que je voulais et j’ai réalisé que si je pouvais effectivement faire ce que je voulais, c’était grâce à ma tête.
Si je ne voulais plus continuer, il n’y avait pas de problème, c’était ma vie mais, moi, je ne voulais pas être malheureuse, je voulais retrouver cette vie qui me faisait sourire. C’est pour cela que j’ai travaillé.
Dix mois après votre accident, vous vous présentez à un triathlon courte distance. En 2012, vous êtes de retour à Hawaï, vous vous classez 6e. Durant la même saison, vous remportez l’Ironman d’Afrique du Sud pour la quatrième fois. C’est le onzième succès de votre carrière et vous devenez la championne la plus âgée à vous imposer sur la distance…
Je n’ai pas gagné à Hawaï cette année-là, j’ai effectivement fini sixième mais c’était plus qu’une victoire. Pour moi, le bénéfice que j’ai tiré de cette expérience était bien au-delà de ça.
Moi, on m’avait dit que je ne pourrais plus jamais nager et, quand j’ai su que je revenais à Hawaï, que j’allais prendre part à l’Ironman, je suis redevenue, tout d’un coup, l’athlète que j’étais avant l’accident.
Même si j’étais un peu cassée, j’ai retrouvé l’énergie, la magie d’Hawaï et tout est revenu.
Vous allez mettre un terme à votre carrière professionnelle en 2016, à Hawaï évidemment, sans pour autant renoncer à courir…
Quand j’ai eu l’accident en 2007, je ne voulais pas arrêter, il me manquait quelque chose. Mais là, en 2016, pour moi, l’image était complète.
J’ai toujours été en quête de ma meilleure course, j’ai toujours travaillé pour la perfection, et après vingt ans, c’était bon, j’étais satisfaite.
Je me suis dit que je n’allais pas arrêter le sport, que je n’allais pas arrêter les courses mais, pour ce qui était d’Hawaï, ça me suffisait. D’autres voulaient y aller à leur tour.
Depuis, vous avez décidé de partager votre expérience auprès du public. Quel message voulez-vous transmettre ?
Le message, c’est qu’il ne faut jamais abandonner. Il faut toujours aller au bout de ses envies et il faut toujours rire car tout est beaucoup plus facile avec un sourire sur les lèvres.
Je veux aussi que les gens prennent conscience que, dans la vie, il faut faire ce que l’on veut car, si on ne fait que ce que l’on doit, on n’a pas la même force, l’énergie est différente.
Si vous vous attardez sur votre carrière, de quoi êtes-vous la plus fière ?
C’est une question difficile. C’est un tout, mais je pense néanmoins que ce dont je suis la plus fière, c’est de ce que je suis devenue parce que, au début, je n’étais pas une athlète et j’ai réalisé des choses fantastiques.
Je suis aussi très fière d’être revenue après l’accident mais ça, c’était tellement beau que je peux même pas le mettre en mots…
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