Les ados lâchent les baskets... Et c'est pas de leur faute

Kids Les ados lâchent les baskets... et c'est pas de leur faute
Une étude de l'INJEP publiée en avril 2026 le confirme : entre 14 et 18 ans, un jeune sur quatre abandonne le sport. Et les filles décrochent bien plus que les garçons. Pas par paresse. Pas par flemme. Parce que le sport, tel qu'il est pensé, ne leur ressemble pas.

Par Titaïna Loiseul

Publié le 12 avril 2026 à 14h39

Il y a un chiffre qui devrait faire l’effet d’un coup de sifflet dans un gymnase vide. Entre 13 et 20 ans, 45,2 % des filles interrogées par la MGEN et Kantar ont arrêté le sport malgré elles. Malgré elles. Pas par désintérêt, pas par caprice d’adolescente. Par découragement. Par lassitude d’un système qui ne les a pas attendues. L’INJEP, dans son analyse publiée en avril 2026*, enfonce le clou : entre 14 et 18 ans, un jeune sur quatre décroche de la pratique sportive régulière. Et dans ce quart-là, les filles sont surreprésentées. Largement. Les différences de participation sportive à l’adolescence sont principalement le résultat d’un processus d’abandon qui s’exerce de manière plus prononcée chez les filles et les adolescents d’origine sociale modeste. Autrement dit : ce n’est pas la biologie qui fait défaut. C’est le contexte.

©Pexels

Le corps, ce terrain miné

63 % des adolescentes estiment que les changements physiques rendent le sport moins agréable. La puberté arrive, et avec elle, un corps qui mue, qui prend de la place différemment, qui saigne, qui gonfle, qui n’est plus tout à fait le sien. Et le sport, au lieu d’être un espace pour l’apprivoiser, devient un ring de plus où se sentir observée. Parce que oui, 61 % des filles interrogées se sentent jugées lorsqu’elles font du sport. Jugées sur leur niveau. Sur leur corps. Sur leur légitimité à être là. Le vestiaire mixte qui met mal à l’aise. Le terrain de foot envahi par les garçons. La salle de musculation où personne ne leur a dit qu’elles avaient le droit d’entrer. Ces petites frictions quotidiennes qui, additionnées, finissent par peser plus lourd qu’un sac de sport.

©Pexels

La compétition comme repoussoir

La culture de la compétition est fortement dissuasive : la pratique sportive est souvent associée à une pratique de compétition, avec la pression des résultats et de la progression — ce qui n’est pas recherché par ces jeunes filles. Elles veulent courir pour le plaisir, pas pour le chrono. Grimper pour la sensation, pas pour le classement. Mais le modèle dominant du sport organisé, celui des clubs, des fédérations, des entraînements bihebdomadaires avec carnet de résultats, ne leur laisse pas vraiment le choix. Et les réseaux sociaux n’arrangent rien. Quand le fil Instagram ne propose que des vidéos de personal trainers en tenue parfaite qui parlent d’objectifs et de dépassement de soi, difficile de s’identifier si ce qu’on cherche, c’est juste à se sentir bien dans ses baskets.

©Pexels

Une question de classe, aussi

Le décrochage sportif féminin n’est pas qu’une affaire de genre. C’est aussi une affaire de milieu. Les jeunes filles de milieux sociaux modestes sont deux fois plus nombreuses à ne pas pratiquer de sport que les jeunes filles de milieux favorisés, dont les familles valorisent davantage la pratique et dont les parents pratiquent eux-mêmes plus souvent. Le sport coûte : la licence, l’équipement, les déplacements, les stages. Et dans les quartiers où l’offre de clubs féminins est rachitique, l’abandon n’est pas un choix. C’est une assignation. Deux fois plus vite. À l’âge où, justement, le sport pourrait construire quelque chose d’essentiel : la confiance, la résilience, l’ancrage dans son propre corps. À l’âge de 14 ans, les filles abandonnent le sport deux fois plus vite que les garçons en raison des attentes sociales et du manque d’investissement dans des programmes de qualité.

©Pexels

Et pourtant, elles peuvent

L’ultra-traileuse Jasmin Paris a commencé à courir dans la vingtaine. Après l’université, après le cheval, après la montagne en famille. Pas sur un stade, pas dans un club structuré, mais sur une piste de montagne du Peak District, parce qu’un collègue l’avait entraînée à une course locale. Elle a aimé. Elle est restée. Elle dit, avec cette simplicité qui désarme : « D’après mon expérience, les femmes sont souvent très, très bonnes une fois qu’elles arrivent sur la ligne de départ. Je pense que les femmes sont souvent beaucoup mieux préparées que les hommes, mais qu’elles ont juste un peu moins confiance pour vraiment entreprendre ces événements. » Un peu moins confiance. Voilà le gouffre. Pas un manque de capacités, un manque de légitimité intégrée. Cette petite voix qui dit ce sport-là, c’est pas pour toi à une gamine de 13 ans qui voudrait juste shooter dans un ballon ou grimper à un mur d’escalade sans se faire regarder de travers. Les filles qui pratiquent un sport développent une meilleure estime de soi, une plus grande confiance, une plus grande résilience et de meilleures aptitudes pour travailler en équipe. C’est ce qu’on leur vole quand on les laisse décrocher.

©Pexels

Changer le logiciel

L’enjeu n’est pas de convaincre les filles que le sport est cool. Elles le savent. Il est de leur proposer un sport qui leur ressemble : moins de compétition, plus d’autonomie, des espaces où leur corps n’est pas un spectacle. Des clubs qui pensent les vestiaires, les horaires, les produits d’hygiène. Des entraîneuses qui comprennent ce que c’est que d’avoir ses règles le jour d’une compétition. En l’absence d’abandon, 90 % des jeunes seraient encore engagés dans une activité sportive régulière. 90 %. Ce n’est pas une fatalité, c’est un choix de société. Il est temps d’en faire un autre.

©Pexels

  • Sources : INJEP Analyses & Synthèse n°92, Entre 14 et 18 ans, un jeune sur quatre abandonne la pratique régulière du sport, avril 2026 — MGEN / Kantar, Adolescentes et sport, le grand décrochage, janvier 2026 — Travert M. & Griffet J., Adhésion et abandon de la pratique sportive chez l’adolescent, Santé Publique, vol. 36, 2024 — ONU Femmes / CIO, Journée internationale des femmes 2025 : faire tomber les barrières dans le sport, mars 2025 — ONAPS, Facteurs d’influence de l’activité physique et sportive chez les jeunes (10-19 ans), 2024 — Interview Jasmin Paris, ÀBLOCK!, janvier 2026
Ouverture ©Pexels

Vous aimerez aussi…

Solenne Piret : « En escalade, à aucun moment je ne ressens mon handicap. »

Solenne Piret : « En escalade, à aucun moment je ne ressens mon handicap. »

Spiderwoman qu’aucune ascension n’arrête, elle est née sans avant-bras droit mais gravit toutes les voies. Solenne Piret, 33 ans, membre de l’équipe de France d’escalade, s’est offert, par cinq fois, la plus belle des ascensions : le championnat du monde. Avec son film CAP OU PAS CAP, cette passionnée, audacieuse et engagée, ouvre une nouvelle brèche pour les paras et les femmes.

Lire plus »
Florys Castan-Vicente : « Pour les sportives, l'accès au muscle reste compliqué. »

Florys Castan-Vicente : « Pour les sportives, l’accès au muscle reste compliqué. »

C’est une tendance de fond qui existe depuis maintenant une quinzaine d’années : les femmes sont en quête de muscles et veulent que cela se voit. Mais cette idée d’un corps hors norme n’a pas émergé sans difficulté. Retour sur un peu plus d’un siècle de rapport ambigüe au muscle féminin avec Florys Castan-Vicente, socio-historienne du sport et du genre à l’université Paris-Saclay.

Lire plus »
Katie Schide, l'ultra-traileuse au sommet 

Katie Schide, l’ultra-traileuse au sommet 

L’Ultra-Trail du Mont Blanc, UTMB pour les initiés, a une nouvelle reine : Katie Schide. Déjà une des meilleures dans les courses extrêmes, l’Américaine a signé le plus beau succès de sa carrière, le 26 août dernier. Une victoire qui récompense les choix forts d’une championne ÀBLOCK!

Lire plus »
Badass, le nouveau mag carrément ÀBLOCK!

Badass, le nouveau mag carrément ÀBLOCK!

Ce seize pages sympa à lire – en mode « posterzine » – va « droit au but » pour mettre toutes les sportives sur le podium. De quoi être dans les starting-blocks pour son premier numéro et sa collecte participative. Nous, on adhère !

Lire plus »
Lucie Hautière, la para pongiste qui rêve de breloques

Lucie Hautière, la para pongiste qui rêve de breloques

Pour sa première participation aux Jeux Paralympiques de Paris 2024, elle vise le podium. Tout simplement. Depuis des années, Lucie Hautière, 24 printemps, tape la balle par passion, elle qui s’entraîne sans relâche pour que le para tennis de table français vibre au son de la Marseille.

Lire plus »

Recherche

Soyez ÀBLOCK!

Abonnez-vous à la newsletter

Mentions de Cookies WordPress par Real Cookie Banner