Juliana Antero« Poursuivre nos recherches sur les spécificités féminines des sportives a été et est encore une bataille. »

Juliana Antero : « Poursuivre nos recherches sur les spécificités féminines des sportives a été et est encore une bataille. »
Elle a été gymnaste de haut-niveau, elle est aujourd’hui chercheuse épidémiologiste à l'INSEP. Juliana Antero est en charge du projet Empow’her qui suit les athlètes femmes afin, notamment, d’établir leur profil hormonal pour maximiser leurs performances. Un sujet d’étude de moins en moins tabou et qui fait bouger les lignes... de la science.

Par Sophie Danger

Publié le 13 février 2026 à 13h30

Le sport est une affaire d’hommes, y compris dans la recherche, avec seulement 35 % de femmes engagées dans des protocoles scientifiques. La conséquence, c’est un manque cruel de connaissances sur la physiologie féminine, d’où la mise en place du programme Empow’her auquel vous, chercheuse à l’INSEP (Institut National du Sport, de l’Expertise et de la Performance), vous êtes associée. Comment expliquer ce désintérêt de la recherche pour la femme sportive, si tant est que le terme soit approprié ?

Je ne sais pas si « désintérêt » est le bon terme, ou si tout cela est une question d’habitude, habitude qui ne concerne d’ailleurs pas exclusivement le sport, mais la médecine de manière générale. Ce n’est qu’à partir de 1993 qu’aux États-Unis, par exemple, on a commencé à exiger la participation des femmes aux protocoles cliniques. Pour ce qui concerne le sport plus particulièrement, je pense que le manque de représentation des femmes dans les protocoles de recherche est aussi dû au fait qu’au départ, c’était un domaine dans lequel elles n’étaient pas autorisées et qu’il a fallu du temps pour qu’elles puissent être représentées dans toutes les disciplines. Un autre facteur qui explique ce phénomène, c’est l’argent : il y en a beaucoup plus dans le sport masculin que dans le sport féminin. L’explication est donc multifactorielle, mais, heureusement, tout cela a commencé à changer ces dernières années.

©Michelle Moody/Unsplash

C’est un constat qui, selon vous, vaut pour la France ou pour la majorité des nations dites sportives ?

C’est un constat global dans le sens où il est plus pratique d’étudier les hommes. Cela ne signifie pas pour autant que tout le monde se fiche d’étudier les femmes. Pendant longtemps, on a craint de les inclure dans les études en raison de la possibilité de grossesse. Si on investiguait sur une nouvelle molécule, par exemple, il pouvait éventuellement y avoir des risques pour le bébé. Ce genre de considération est aussi à prendre en compte dans la préférence pour les modèles masculins, tout comme les fluctuations hormonales associées au cycle menstruel.

Pour autant, en ce qui concerne les Françaises, elles sont sous-représentées parmi les médaillées du TOP-8 olympique. Peut-on en conclure qu’il y a une corrélation entre ces résultats et le moindre intérêt porté au sport féminin en France ?

On ne peut pas établir de lien entre la quantité de recherche et la quantité de médailles, parce que le fait de décrocher une médaille dépend de plusieurs facteurs, notamment économiques et de visibilité. Ceci étant, si l’on prend en compte les Jeux Olympiques de Paris et que l’on s’intéresse aux meilleures nations, la France est la seule à avoir un déséquilibre en ce qui concerne les podiums. En d’autres termes, si l’on observe les résultats des nations les plus primées comme les États-Unis, la Chine, l’Angleterre ou l’Australie, il y a globalement 50 % de médailles féminines et 50 % de médailles masculines. Pour la France, on observe une disparité.

Althéa Laurin, première taekwondoïste française, tous sexes confondus, à décrocher l’or olympique.

Vos travaux portent sur l’impact des fluctuations hormonales liées au cycle menstruel sur la performance sportive de très haut niveau. Cela a-t-il été difficile d’obtenir les crédits nécessaires ?

Poursuivre nos recherches a été et est encore une bataille. Au départ, on ne nous a pas pris au sérieux ; nous avons même dû faire face à beaucoup de critiques quand nous avons démarré le projet. Cela s’explique par ce que je vous ai dit auparavant, mais également par le fait que la plupart des membres de l’encadrement des sportives et des décideurs sont des hommes. Il a été difficile de les convaincre de l’intérêt qu’il y avait à mener des recherches sur ces questions.

Avez-vous également dû faire face à des résistances de la part des sportives pour qui les règles peuvent être un sujet tabou ?

Non, l’adhésion a été très forte de la part des sportives, même si, pour certaines, c’était un sujet tabou. Elles nous ont fait confiance parce qu’elles avaient envie d’avoir des retours. La résistance est plus venue du milieu sportif lui-même, avec des remarques comme : « Si les règles des sportives tombent lors des journées de compétition, ça change quoi ? » Heureusement, l’INSEP a été vraiment d’un grand soutien pour que nous puissions mener nos recherches. Puis, il y a eu l’Agence Nationale du Sport. Par la suite, il nous a fallu convaincre les fédérations sportives de son intérêt, mais aujourd’hui, ce sont elles qui viennent nous voir et sont prêtes à payer les coûts de financement de la recherche pour être intégrées dans le suivi.

©FFHandball

Quelles sont les fédérations qui ont accepté de vous suivre dès le début ?

Les premières fédérations à nous avoir fait confiance et avoir accepté de nous suivre alors que l’on ne savait pas ce que l’on allait trouver sont les fédérations d’aviron et de ski. Désormais, nous travaillons avec douze fédérations.

L’équipe d’Empow’her est parvenue à démontrer que les règles influaient véritablement sur la performance. Par quels mécanismes ?

Notre but initial était effectivement de comprendre l’impact du cycle menstruel sur l’entraînement et le bien-être des athlètes féminines. Nous avons constaté que les cycles ont un impact qui peut être positif comme négatif. L’impact négatif est lié aux symptômes menstruels, associés à la présence de douleurs, de maux de tête, d’un syndrome pré-menstruel… L’impact positif est notamment lié aux fluctuations hormonales qui, par moments, créent des environnements très favorables à la performance.

Grimpeuse semi-pro, Svana Bjarnason souffre d’endométriose. Elle tente chaque jour de concilier les symptômes sévères de sa maladie et les exigences du sport.

Les règles sont vécues différemment d’une femme à une autre, ce qui rend l’objet de votre étude d’autant plus complexe. Est-il possible de tirer des généralités de vos recherches ?

Oui, car dans notre protocole, nous faisons un suivi longitudinal avec des mesures répétées dans le but d’identifier les profils individuels de chacune. Globalement, à partir du moment où le cycle est rythmé, il se reproduit de la même façon. Il peut y avoir des variations liées à d’autres paramètres comme le stress ou le sommeil… mais, globalement, on a un profil assez stable dans le temps, sauf à l’approche de la ménopause. En revanche, pour celles qui ont des cycles irréguliers, cela peut être différent de mois en mois.

Est-ce que l’impact des règles en termes de préparation a le même effet quelle que soit la discipline pratiquée ?

Cela peut être différent, mais tout dépend des symptômes. Si l’on prend en compte la douleur des règles par exemple, la dysménorrhée primaire, elle peut être plus gênante pour une performance d’endurance, parce que c’est une performance très longue. Elle aura moins de conséquences lors d’une performance de puissance, dans le cadre de laquelle l’athlète a le temps de récupérer d’un effort à l’autre.

Juliana Antero a préfacé ce livre signé de la triathlète Émilie Rimbert

Ce constat démontre qu’il est important, nécessaire même, d’établir le profil hormonal de chaque athlète afin de lui proposer un plan d’entraînement, de nutrition et de récupération sur-mesure. Comment, concrètement, établit-on le profil hormonal des sportives qui participent à l’étude ?

Tout se passe via des applications : les athlètes renseignent chaque jour leur état de forme — comment elles se sentent, si elles ont bien dormi, si elles ont des symptômes ou des douleurs… —. En parallèle, nous collectons les données d’entraînement et réalisons des prélèvements hormonaux, tout cela sur une durée de six cycles. Nos data scientists se servent de toutes ces données pour identifier les profils de chacune, puis nous faisons des retours individuels aux athlètes et des retours collectifs au staff, de manière anonyme, pour préserver l’intimité et l’empow’herment des femmes.

Est-ce que l’on pourrait, à l’avenir, imaginer une carte d’identité hormonale pour les athlètes, partagée avec l’encadrement pour une pratique du haut niveau sur-mesure ?

Pour les sportives évoluant au haut niveau, ce serait très pertinent, car l’optimisation de la performance passe par l’individualisation. Le but est de prendre en compte un maximum de facteurs pertinents pour la performance ; or, nous avons montré que les fluctuations hormonales étaient un facteur pertinent, avec plus ou moins de poids selon les profils des sportives. C’est une bonne voie pour l’optimisation de la performance.

L’escrimeuse Charlotte Lembach qui a remporté une médaille d’argent par équipes aux Jeux de Tokyo 2021 confiait alors qu’elle était au premier jour de son cycle et que son « état de fatigue était tel que [qu’elle n’était] plus concentrée, ni même vraiment lucide sur ce qu’[elle faisait]. »

Il est complexe, malgré tout, d’imaginer pouvoir bénéficier d’un protocole d’entraînement sur-mesure si les données personnelles ne sont pas communiquées. Est-ce que les rapports de groupe peuvent déjà apporter du mieux aux athlètes ?

Oui, dans l’idéal il est préférable de connaître les bilans personnels, mais nous ne sommes pas toujours dans des conditions idéales. Le fait que les athlètes puissent s’emparer elles-mêmes de leurs propres données et connaissances nous semble déjà essentiel.

Est-ce que cela implique, à terme, de former également le corps sportif pour sensibiliser à ces questions et accompagner ?

La formation est effectivement un sujet important. Nous produisons des connaissances destinées à être utilisées pour former les personnes travaillant avec les sportives. C’est un enjeu important. Nous n’avons pas vocation à être formateurs, mais pour chaque fédération participant au programme de recherches, nous fournissons des retours d’information sur tout ce qui a été étudié ; cela a valeur, non pas de formation, mais au moins d’instructions.

Est-ce que vous avez déjà des retours d’athlètes qui ont pu bénéficier d’une individualisation de leur pratique suite à vos recherches ?

Oui, la plupart d’entre elles nous font des retours et disent se sentir beaucoup mieux parce qu’elles comprennent et maîtrisent ce qui se passe, et qu’elles peuvent mieux caler leurs attentes vis-à-vis de leur propre corps. Cela est déjà positif. Elles nous disent également que cela leur permet d’ouvrir plus facilement le dialogue avec les entraîneurs, qui, pour la plupart, sont des hommes.

©Pexels

Cela signifie que le programme est amené à durer dans le temps ?

Le nerf de la guerre pour tous les programmes de recherche, ce sont toujours les financements. Tant que l’on continue à entretenir et justifier l’intérêt des financiers, on continue. Nos questions évoluent au fur et à mesure. Au départ, nous nous demandions si le cycle avait un impact sur la performance. Nous avons démontré que oui. Désormais, nous souhaitons comprendre, en fonction du profil d’une athlète, s’il est préférable, sur le plan de la performance, de garder un cycle menstruel ou de prendre une contraception hormonale, et dans ce cas-là, laquelle. Nous voulons également mieux comprendre comment gérer les symptômes pour qu’ils ne freinent plus la performance : comment atténuer les douleurs… Et enfin, pour celles qui n’ont plus de cycles menstruels, nous aimerions trouver comment les relancer. Nous avons encore de nombreuses années de recherche devant nous !

Est-ce que d’autres laboratoires vous ont suivi depuis ?

Cette année, comme nous souhaitons apporter des réponses aux nouvelles questions que nous nous posons, nous collaborons effectivement avec de nouveaux laboratoires. Notre objectif : toujours chercher à amener plus d’expertise.

Juliana Antero…©COPF/Polynésie la 1re

Ouverture ©INSEP

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