Le sport qui fait bouger les lignes

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Mathilde Gros

« Je veux tout, tout de suite, alors je fonce ! »

Mathilde Gros
Une étoile de la piste. À 21 ans, la coureuse cycliste, multi-médaillée en France et à l’international, est aussi précoce qu’impressionnante. Passionnée, la gagne au corps, Mathilde Gros est une pistarde qui a la vitesse dans le sang. Ses résultats décevants aux derniers Mondiaux digérés, la voilà décidée à s’imposer aux JO de Tokyo, l’an prochain. Rencontre avec une atypique intrépide.

Par Claire Bonnot

Tu as une histoire sportive incroyable… En septembre 2014, tu passes du Pôle espoir basket-ball dans les Bouches-du-Rhône à celui du cyclisme en Île-de-France et, tout ça, parce que tu as essayé, par hasard, un vélo…

Oui, en fait, on était à l’entraînement en salle de musculation avec le coach de basket. Les équipes de BMX s’entraînaient avec nous. Pour rigoler, mon entraîneur me dit : « Tiens, Mathilde, va essayer le Wattbike pour gagner contre l’équipe de BMX… » Et j’ai fait des sprints.

À ce moment-là, ils se sont rendu compte que, pour mon âge, c’était impossible de faire de telles performances ! Alors, ils m’ont fait essayer un autre vélo et ça a confirmé le caractère exceptionnel de mes performances, d’autant que je n’avais pas pratiqué le cyclisme jusque-là !

L’entraîneur BMX en a parlé autour de lui, c’est arrivé jusqu’aux oreilles de l’ancien entraîneur du Pôle olympique, à Paris. Pour vérifier que ce n’était pas que de belles rumeurs, il m’a fait venir une semaine pour refaire des tests…

©DR

Tu dis pour autant que tu n’aimais pas forcément ce sport. Malgré tes performances impressionnantes pour ton âge, comment as-tu réussi à faire le choix de passer du basket tant aimé au vélo inconnu ?

C’est vrai, je ne connaissais pas du tout le cyclisme sur piste. Quand on m’a proposé d’intégrer l’INSEP (Institut National du Sport, de l’Expertise et de la Performance, ndlr), je me suis dit que je ne pouvais pas passer à côté et que, pour ne pas avoir de regrets, je me laissais un an, le temps de découvrir la discipline. C’était simple : si je n’aimais pas, j’arrêterais.

Parce que, même si on a un peu de talent, sans le goût du travail, de l’effort, de la patience, c’est compliqué de se développer, c’est quasiment impossible de devenir la meilleure. Et, finalement, ça m’a plu !

©Drew Kaplan photography

Dès 2015, tu deviens Championne de France cadette ; un an plus tard, Championne de France en élite, notamment de la prestigieuse discipline du keirin, cette course cycliste sur piste née au Japon et devenue épreuve olympique. Puis, tu t’imposes aux championnats d’Europe et du monde, tu signes un doublé comme Championne d’Europe du Keirin, en 2018 et 2019… Un parcours sportif atypique et à toute berzingue !

Oui, j’ai foncé ! Je sais ce que je veux, je suis très déterminée. Parfois, ça peut me jouer des tours parce que je suis têtue et que je veux tout, tout de suite ! Mais ces dernières années, j’ai compris que les carrières ne se font pas non plus en quatrième vitesse ! Même s’il est hors de question que je lève le pied…

Si je peux être, à 22 ans, championne olympique à Tokyo, je prends ! Je ne suis pas la favorite, il y a beaucoup de monde avant moi pour aller y chercher la médaille d’or. Dans le top mondial, actuellement, je crois que je termine cinquième ou sixième dans la discipline du keirin et en septième place en vitesse.

Dans cette logique, je cherche, surtout, à chaque entraînement, à repousser mes limites pour ne pas avoir de regrets le moment venu.

©DR

Qu’est-ce qui te plaît dans le cyclisme et particulièrement sur piste ?

La vitesse, le duel direct avec tes adversaires qui sont à tes côtés. C’est à la fois stressant et vachement sympa. Y a énormément d’adrénaline dans ce sport, c’est top !

Quels sont tes ressentis une fois lancée sur la piste ?

Un vélodrome contient énormément de monde, tu es poussée par le public, c’est assez dingue comme atmosphère. Et, bien sûr, il y a la vitesse. Quand on sprinte, on roule entre 60 et 70 km/h, l’air te fouette le visage, c’est assez incroyable comme sensation… Cette année, aux Championnats du monde, à Berlin, j’ai signé mon record de vitesse, avec un temps de 10,53 secondes sur 200m.

©DR

Quelles aptitudes physiques et mentales te demandent ce sport ?

Sur le plan physique, c’est vraiment une question de puissance et de force. Il faut s’entraîner à vélo, sur piste et sur route, mais il faut aussi faire de la musculation. Côté mental, je dirais que le self-control et la lucidité sont très importants. Mon point fort dans ce sport, c’est d’être une coureuse de longue haleine : je gère sur de longues distances.

Raconte-nous une grande victoire, importante dans ta carrière, et un coup dur, mais qui t’a permis de prendre un virage salutaire…

La victoire, je dirais que c’était en août 2018, à Glasgow, avec mon premier titre de Championne d’Europe en keirin chez les élites. Je venais de passer en élite, juste après un gros coup dur en Championnats du monde d’Apeldoorn où j’avais été éliminée, dès le début, dans les deux épreuves de vitesse et keirin.

Ce fut très difficile mentalement : je revenais d’une blessure grave, mais je pensais être un peu plus prête que ça, je l’espérais en tout cas, même si, au fond, je sentais bien que j’étais encore fragile. La grande victoire est donc arrivée quatre mois après, je ne m’y attendais pas. Finalement, j’avais su rebondir.

©Drew Kaplan photography

Je pense que ce qui m’a boostée, c’est ma difficulté à regarder à la télé ma compétition avortée de Apeldoorn. Il y a donc une histoire de revanche et, surtout, j’ai eu la chance de pouvoir partir m’isoler au Japon, entre avril et juin 2018, car j’avais été invitée à participer à la tournée internationale du keirin.

Le destin fait bien les choses ! Ils sélectionnaient cinq athlètes féminines dans le monde. J’avais à peine 18 ans, c’était normalement quasi impossible d’y accéder… c’était plutôt pour des sportives expérimentées de 25/35 ans !

En fait, c’est tombée pile-poil au bon moment après cette défaite… Mon entraîneur m’a dit de foncer, que ce n’était que du positif, que j’allais rencontrer de nouvelles personnes, améliorer mon anglais aussi…

Grâce à cette incroyable opportunité, j’ai réussi à surmonter ma peur, j’ai retrouvé ma confiance en moi. Quand j’étais tombée en novembre, c’était sur du keirin et je n’arrivais plus à rouler comme avant… Quand je suis arrivée à Glasgow, j’étais motivée et ça a filé tout seul…

©DR

Le cyclisme, c’est un milieu difficile pour une femme ?

C’est un milieu assez masculin, seulement dix pour cent des licenciés de la fédé sont des femmes, mais il y en a de plus en plus. Je participe d’ailleurs à beaucoup d’événements pour dire aux jeunes filles et aux femmes que c’est possible, qu’elles peuvent faire du cyclisme sur piste !

Aussi, c’est une discipline peu connue, ça crée donc une double complication… L’évolution est réelle ces dernières années dans le monde du vélo : des figures, comme Pauline Ferrand-Prévot, donnent le bon exemple ! C’est possible pour les femmes !

Et justement, qu’est-ce que ce sport t’a apporté dans ton émancipation en tant que jeune femme ?

Je pense que c’est surtout grâce à mon coach que je suis parvenue à cette émancipation : oui, je vise l’or olympique, mais pour lui, le sport ne fait pas tout ! Il m’a toujours poussée à m’épanouir dans ma vie personnelle, c’est important pour être solide.

Je voulais tout gagner, tout de suite et il me disait : « C’est bien, mais du calme, il y aura aussi des coups durs ». Comme je suis une personne assez émotive, il a su me cerner et a vite compris comment me préparer.

©DR

Quel est ton objectif à long terme, ton plus grand rêve sportif ?

J’aimerais continuer sur cette lancée jusqu’en… 2028, je n’aurai que 29 ans ! Disons que je continuerai à rouler jusqu’à ce que je ne sois plus performante. Je ne veux pas continuer le vélo si c’est pour être quinzième, en milieu de tableau… Et puis, il y a les JO de Tokyo : je ne concourrai pas en équipe, mais je me suis qualifiée en individuelle.

Comment as-tu vécu le confinement ?

Super bien. J’ai profité de ma famille, ça faisait huit ans que je n’avais pas vraiment passé du temps en continu avec eux. Je suis entrée en internat dès l’âge de 12 ans pour le basket ! Grâce à la fédération, j’ai reçu du matos de muscu, j’ai donc transformé ma maison en mini centre d’entraînement … Ma mère s’occupait de me faire mes petits repas donc c’était très supportable !

Comme je venais de terminer sur une note un peu difficile à digérer avec les Championnats du monde, en février, où j’ai été éliminée en 8e de finale, ça m’a permis de me ressourcer et de reprendre en étant plus forte.

Pour le second confinement, malgré les dérogations pour les sportifs de haut-niveau, la fédération n’a pas envoyé l’équipe de France aux Championnats d’Europe en Bulgarie, j’ai alors poursuivi avec quatre semaines d’entraînements en autonomie, chez moi, avec mon matériel de musculation. On ne lâche rien !

©DR

As-tu le titre de sportive professionnelle ?

Je suis sportive de haut-niveau, mais je ne vis pas de mon activité sportive. Même si, grâce à mes sponsors, la Française des Jeux et Adidas, je peux compter sur certains revenus… Je fais des études en parallèle pour assurer ma reconversion : j’ai intégré l’EM Lyon Business School directement en deuxième année, mais je ne sais pas encore ce que je ferai comme métier.

En fait, après mon bac, j’ai validé ma première année de STAPS, je voulais devenir professeure d’EPS dans un lycée ou un collège, mais mon projet a changé, un peu à contrecœur : il m’était impossible, avec mes compétitions, d’être à cent pour cent en présentiel.

Je suis pourtant très organisée dans ma vie, je sais jongler entre mes études, le sport et la vie personnelle. Pour autant, j’ai des entraînements de quatre heures, deux fois par jour, soit 20 à 25 heures de sport par semaine !

©DR

Ton idole, lorsque t’étais petite, c’était une sportive ?

Pour moi qui étais accro au basket, c’était Céline Dumerc, c’est elle qui m’a donné l’envie du sport (ex-capitaine des Bleues, multi-championne d’Europe de basket et sur le podium olympique en 2012, ndlr). Et puis, toutes ces sportives aux JO…

Quand je regardais les Jeux Olympiques à la télé, je ressentais l’adrénaline, les émotions transpiraient, tout comme cette fierté d’être dans l’équipe nationale ! Ces athlètes donnaient beaucoup au public. Je crois que ce qui m’a poussée dans le sport, c’est ça : le pouvoir de donner des émotions aux gens !

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