Il y a un chiffre qui devrait faire l’effet d’un coup de sifflet dans un gymnase vide. Entre 13 et 20 ans, 45,2 % des filles interrogées par la MGEN et Kantar ont arrêté le sport malgré elles. Malgré elles. Pas par désintérêt, pas par caprice d’adolescente. Par découragement. Par lassitude d’un système qui ne les a pas attendues. L’INJEP, dans son analyse publiée en avril 2026*, enfonce le clou : entre 14 et 18 ans, un jeune sur quatre décroche de la pratique sportive régulière. Et dans ce quart-là, les filles sont surreprésentées. Largement. Les différences de participation sportive à l’adolescence sont principalement le résultat d’un processus d’abandon qui s’exerce de manière plus prononcée chez les filles et les adolescents d’origine sociale modeste. Autrement dit : ce n’est pas la biologie qui fait défaut. C’est le contexte.
Le corps, ce terrain miné
63 % des adolescentes estiment que les changements physiques rendent le sport moins agréable. La puberté arrive, et avec elle, un corps qui mue, qui prend de la place différemment, qui saigne, qui gonfle, qui n’est plus tout à fait le sien. Et le sport, au lieu d’être un espace pour l’apprivoiser, devient un ring de plus où se sentir observée. Parce que oui, 61 % des filles interrogées se sentent jugées lorsqu’elles font du sport. Jugées sur leur niveau. Sur leur corps. Sur leur légitimité à être là. Le vestiaire mixte qui met mal à l’aise. Le terrain de foot envahi par les garçons. La salle de musculation où personne ne leur a dit qu’elles avaient le droit d’entrer. Ces petites frictions quotidiennes qui, additionnées, finissent par peser plus lourd qu’un sac de sport.
La compétition comme repoussoir
La culture de la compétition est fortement dissuasive : la pratique sportive est souvent associée à une pratique de compétition, avec la pression des résultats et de la progression — ce qui n’est pas recherché par ces jeunes filles. Elles veulent courir pour le plaisir, pas pour le chrono. Grimper pour la sensation, pas pour le classement. Mais le modèle dominant du sport organisé, celui des clubs, des fédérations, des entraînements bihebdomadaires avec carnet de résultats, ne leur laisse pas vraiment le choix. Et les réseaux sociaux n’arrangent rien. Quand le fil Instagram ne propose que des vidéos de personal trainers en tenue parfaite qui parlent d’objectifs et de dépassement de soi, difficile de s’identifier si ce qu’on cherche, c’est juste à se sentir bien dans ses baskets.
Une question de classe, aussi
Le décrochage sportif féminin n’est pas qu’une affaire de genre. C’est aussi une affaire de milieu. Les jeunes filles de milieux sociaux modestes sont deux fois plus nombreuses à ne pas pratiquer de sport que les jeunes filles de milieux favorisés, dont les familles valorisent davantage la pratique et dont les parents pratiquent eux-mêmes plus souvent. Le sport coûte : la licence, l’équipement, les déplacements, les stages. Et dans les quartiers où l’offre de clubs féminins est rachitique, l’abandon n’est pas un choix. C’est une assignation. Deux fois plus vite. À l’âge où, justement, le sport pourrait construire quelque chose d’essentiel : la confiance, la résilience, l’ancrage dans son propre corps. À l’âge de 14 ans, les filles abandonnent le sport deux fois plus vite que les garçons en raison des attentes sociales et du manque d’investissement dans des programmes de qualité.
Et pourtant, elles peuvent
L’ultra-traileuse Jasmin Paris a commencé à courir dans la vingtaine. Après l’université, après le cheval, après la montagne en famille. Pas sur un stade, pas dans un club structuré, mais sur une piste de montagne du Peak District, parce qu’un collègue l’avait entraînée à une course locale. Elle a aimé. Elle est restée. Elle dit, avec cette simplicité qui désarme : « D’après mon expérience, les femmes sont souvent très, très bonnes une fois qu’elles arrivent sur la ligne de départ. Je pense que les femmes sont souvent beaucoup mieux préparées que les hommes, mais qu’elles ont juste un peu moins confiance pour vraiment entreprendre ces événements. » Un peu moins confiance. Voilà le gouffre. Pas un manque de capacités, un manque de légitimité intégrée. Cette petite voix qui dit ce sport-là, c’est pas pour toi à une gamine de 13 ans qui voudrait juste shooter dans un ballon ou grimper à un mur d’escalade sans se faire regarder de travers. Les filles qui pratiquent un sport développent une meilleure estime de soi, une plus grande confiance, une plus grande résilience et de meilleures aptitudes pour travailler en équipe. C’est ce qu’on leur vole quand on les laisse décrocher.
Changer le logiciel
L’enjeu n’est pas de convaincre les filles que le sport est cool. Elles le savent. Il est de leur proposer un sport qui leur ressemble : moins de compétition, plus d’autonomie, des espaces où leur corps n’est pas un spectacle. Des clubs qui pensent les vestiaires, les horaires, les produits d’hygiène. Des entraîneuses qui comprennent ce que c’est que d’avoir ses règles le jour d’une compétition. En l’absence d’abandon, 90 % des jeunes seraient encore engagés dans une activité sportive régulière. 90 %. Ce n’est pas une fatalité, c’est un choix de société. Il est temps d’en faire un autre.