Betty Robinson La course à un train d’enfer

Betty Robinson, la course à un train d’enfer
Elle est partie de rien et revenue de tout. Cinq mois après ses débuts en athlétisme, Élisabeth « Betty » Robinson est devenue la première championne olympique du 100 mètres de l’Histoire. Sacrée à Amsterdam en 1928, elle brillera également à Berlin, sept ans après qu’un accident d’avion ait manqué de peu lui ôter la vie.

Par Sophie Danger

Publié le 09 septembre 2021 à 12h59, mis à jour le 16 septembre 2021 à 18h30

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C’est à… un train qu’elle doit son extraordinaire parcours ! Native de Riverdale dans l’Illinois (Etats-Unis), Elizabeth Robinson l’emprunte chaque jour pour se rendre à la Thornton Township High School de Harvey, une localité voisine.

En ce jour d’hiver 1928, l’adolescente, qui vient de finir ses cours, est en retard. Inquiète à l’idée de rater le tortillard qui doit la ramener chez elle, elle se presse. Charles Price, professeur de biologie dans son lycée, est lui confortablement installé dans l’une des rames.

Lorsque la locomotive se met en route, il jette un coup d’œil furtif à l’extérieur. Betty Robinson est en train de courir. Amusé, il replonge aussitôt dans ses pensées.

Il en sortira quelques secondes plus tard lorsque la jeune fille, à peine essoufflée, entre dans le wagon pour s’installer à quelques mètres de lui.

Bluffé par sa pointe de vitesse, Charles Price lui propose de la chronométrer, dès le lendemain, dans un des couloirs de l’école. Ancien athlète, il est persuadé que la lycéenne a du talent. « Betty » Robinson se prête volontiers à l’exercice.

Elle sait qu’elle court vite. Elle aime ça, d’ailleurs. Outre la guitare et le théâtre, elle se détend parfois en participant à de petites courses organisées de-ci, de-là par son église.

Charles Price lui propose d’aller plus loin. Et d’intégrer l’équipe d’athlétisme du lycée, équipe, années 20 obligent, exclusivement masculine. Betty Robinson accepte.

« Je ne savais même pas que les femmes couraient à l’époque, s’amusera-t-elle, plus de soixante-dix ans plus tard, dans les colonnes du Los Angeles Times. J’ai grandi comme une plouc. »

Quelques semaines seulement après avoir commencé les entraînements, le 30 mai 1928, Elizabeth Robinson se teste dans un meeting régional. Et fait trembler la concurrence en décrochant la deuxième place, juste derrière sa compatriote Helen Filkey, recordwoman des Etats-Unis sur 100 mètres.

Quelques jours lui suffiront pour prendre sa revanche. Le 2 juin, la sprinteuse prodige s’offre et la tête de Finley et… un record du monde sur ligne droite en 12’’2, record non homologué en raison d’un vent trop favorable.

Nouvelle coqueluche des amateurs de pistes cendrées, Robinson, 16 ans, est pressentie pour intégrer l’équipe olympique américaine. Les Jeux d’Amsterdam se profilent et, pour la première fois de l’Histoire, les femmes se voient offrir l’opportunité d’y disputer des épreuves athlétiques.

Invitée à disputer les sélections à Newark, dans le New Jersey, la brindille de Riverdale valide sans sourciller son billet pour les Pays-Bas. Et prend date. L’aventure néerlandaise va commencer sous les meilleurs auspices.

Bien que novice, « Betty » Robinson passe les tours sans encombre et se qualifie pour la finale du 100 mètres. Seule Américaine à pouvoir prétendre à une médaille – ses compatriotes ont toutes été éliminées – elle joue son va-tout face à trois concurrentes canadiennes et deux Allemandes.

Rattrapée par la pression, la jeune fille se présente au départ, équipée de… deux chaussures gauches ! Ce « léger » problème réglé, les choses sérieuses peuvent enfin commencer.

Après deux faux-départ successifs, elles ne sont plus que quatre en lice. En tête à mi-course, la gamine de l’Illinois passe crânement la ligne en tête, un infime souffle d’avance sur Fanny Rosenfeld.

Malgré une réclamation de la Canadienne, « Betty » Robinson est finalement déclarée victorieuse, record du monde égalé en prime. « Je me souviens avoir franchi le ruban, mais je n’étais pas sûre d’avoir gagné, se rappellera-t-elle bien plus tard. C’était si près. Mais mes amis dans les tribunes ont sauté par-dessus la balustrade et sont descendus pour me prendre dans leurs bras, et j’ai su que j’avais gagné. Ensuite, quand ils ont hissé le drapeau, j’ai pleuré. »

L’argent du 4×100 mètres viendra compléter sa fantastique moisson. Cinq mois après ses débuts en club, « Betty » Robinson, devenue « Babe » Robinson pour les médias, est la première championne olympique du 100 mètres de l’Histoire, la plus jeune de surcroît.

À son retour en Amérique, l’accueil est triomphal. La jeune fille, qui vient tout juste de fêter ses 17 ans, en profite avant de se remettre au travail. Les années passent, les succès s’enchaînent et les records tombent. Jusqu’à ce jour funeste de juin 1931.

« Babe » Robinson est à l’entraînement. La chaleur est étouffante. Elle décide d’aller se baigner mais ses coachs refusent. Elle demande alors à son cousin, copropriétaire d’un petit avion, de l’emmener prendre l’air. La virée se passe bien.

Jusqu’à ce que le moteur ne se mette à tousser. Et que l’avion ne dégringole. « Betty » et son cousin s’écrasent. Les secours la pensent morte et la conduisent chez un croque-mort des environs.

Contre toute attente, la sprinteuse reprendra connaissance. Miraculée, elle est prise en charge dans l’hôpital le plus proche. Elle souffre de blessures internes, d’une jambe et d’un bras cassés.

Après onze semaines de soins intensifs, la vingtenaire renoue avec le quotidien. Betty Robinson sait d’ores et déjà qu’elle ne pourra pas défendre son titre olympique aux Jeux d’Helsinki qui se déroulent l’année suivante mais prend date pour Berlin quatre ans plus tard.

« Ma grand-mère n’aimait pas le mot “impossible“, expliquera sa petite-fille dans les colonnes de runnersworld. Lorsqu’on lui disait qu’elle ne pourrait pas faire quelque chose, elle trouvait le moyen de le faire et de surprendre ceux qui avaient douté d’elle. Cela incluait les médecins. »

Plus assez rapide pour s’aligner en solo et surtout incapable de s’accroupir dans les starting-blocks, séquelles à la jambe oblige, elle vise une place en relais. Et s’emploie à la gagner. Pour cela, elle redouble d’efforts et serre les dents quand les douleurs se font trop vives.

L’été 1936, « Babe » Robinson l’endurante repart à l’assaut des lauriers olympiques avec le 4×100 mètres américain. Avant-dernière relayeuse, elle tente de grappiller du temps sur les Allemandes, en tête de course, lorsque ces dernières font tomber leur témoin.

Le suspense est terminé. L’ancienne reine de la ligne droite tend son bâton à sa compatriote Helen Stephens, qui vient tout juste de lui succéder sur le podium du 100 mètres, et s’offre le deuxième or olympique de sa carrière.

« C’est indescriptible la chance que j’ai eue d’être là et de recevoir une autre médaille, savourera-t-elle dans runnersworld. J’aurais aimé que les Allemandes n’aient pas laissé tomber le témoin… Helen était la plus rapide. Nous aurions gagné de toute façon. »

Après Berlin, « Babe » Robinson choisit de se retirer. L’accident a laissé des traces. Mais elle n’abandonne pas le sport pour autant.

Employée dans une quincaillerie, elle officie, sur son temps libre, en qualité de chronométreuse pour l’AAU – Amateur Athletic Union – et s’attache, dans le même temps, à promouvoir l’athlétisme au féminin à travers des conférences pour la Women’s Athletic Association et la Girls’ Athletic Association.

Elle renouera brièvement avec son glorieux passé olympique en 1996. Âgée de 85 ans, elle participe au relais de la flamme alors en route pour Atlanta.

Malade, Betty Robinson décédera trois ans plus tard. « Je pense qu’elle aimait l’aventure et qu’elle savait qu’elle faisait quelque chose de différent de ses pairs, rappellera sa petite-fille à runnersworld. Je pense qu’elle était très reconnaissante et qu’elle a ensuite essayé d’utiliser sa place dans l’histoire pour avoir un impact sur les femmes et les athlètes. Elle aimait courir et voulait que d’autres puissent faire ce qu’ils aimaient, comme elle l’avait fait. »

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