Betty Robinson La course à un train d’enfer

Betty Robinson, la course à un train d’enfer
Elle est partie de rien et revenue de tout. Cinq mois après ses débuts en athlétisme, Élisabeth « Betty » Robinson est devenue la première championne olympique du 100 mètres de l’Histoire. Sacrée à Amsterdam en 1928, elle brillera également à Berlin, sept ans après qu’un accident d’avion ait manqué de peu lui ôter la vie.

Par Sophie Danger

Publié le 09 septembre 2021 à 12h59, mis à jour le 26 septembre 2021 à 12h49

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur whatsapp
Partager sur pinterest
Partager sur email

C’est à… un train qu’elle doit son extraordinaire parcours ! Native de Riverdale dans l’Illinois (Etats-Unis), Elizabeth Robinson l’emprunte chaque jour pour se rendre à la Thornton Township High School de Harvey, une localité voisine.

En ce jour d’hiver 1928, l’adolescente, qui vient de finir ses cours, est en retard. Inquiète à l’idée de rater le tortillard qui doit la ramener chez elle, elle se presse. Charles Price, professeur de biologie dans son lycée, est lui confortablement installé dans l’une des rames.

Lorsque la locomotive se met en route, il jette un coup d’œil furtif à l’extérieur. Betty Robinson est en train de courir. Amusé, il replonge aussitôt dans ses pensées.

Il en sortira quelques secondes plus tard lorsque la jeune fille, à peine essoufflée, entre dans le wagon pour s’installer à quelques mètres de lui.

Bluffé par sa pointe de vitesse, Charles Price lui propose de la chronométrer, dès le lendemain, dans un des couloirs de l’école. Ancien athlète, il est persuadé que la lycéenne a du talent. « Betty » Robinson se prête volontiers à l’exercice.

Elle sait qu’elle court vite. Elle aime ça, d’ailleurs. Outre la guitare et le théâtre, elle se détend parfois en participant à de petites courses organisées de-ci, de-là par son église.

Charles Price lui propose d’aller plus loin. Et d’intégrer l’équipe d’athlétisme du lycée, équipe, années 20 obligent, exclusivement masculine. Betty Robinson accepte.

« Je ne savais même pas que les femmes couraient à l’époque, s’amusera-t-elle, plus de soixante-dix ans plus tard, dans les colonnes du Los Angeles Times. J’ai grandi comme une plouc. »

Quelques semaines seulement après avoir commencé les entraînements, le 30 mai 1928, Elizabeth Robinson se teste dans un meeting régional. Et fait trembler la concurrence en décrochant la deuxième place, juste derrière sa compatriote Helen Filkey, recordwoman des Etats-Unis sur 100 mètres.

Quelques jours lui suffiront pour prendre sa revanche. Le 2 juin, la sprinteuse prodige s’offre et la tête de Finley et… un record du monde sur ligne droite en 12’’2, record non homologué en raison d’un vent trop favorable.

Nouvelle coqueluche des amateurs de pistes cendrées, Robinson, 16 ans, est pressentie pour intégrer l’équipe olympique américaine. Les Jeux d’Amsterdam se profilent et, pour la première fois de l’Histoire, les femmes se voient offrir l’opportunité d’y disputer des épreuves athlétiques.

Invitée à disputer les sélections à Newark, dans le New Jersey, la brindille de Riverdale valide sans sourciller son billet pour les Pays-Bas. Et prend date. L’aventure néerlandaise va commencer sous les meilleurs auspices.

Bien que novice, « Betty » Robinson passe les tours sans encombre et se qualifie pour la finale du 100 mètres. Seule Américaine à pouvoir prétendre à une médaille – ses compatriotes ont toutes été éliminées – elle joue son va-tout face à trois concurrentes canadiennes et deux Allemandes.

Rattrapée par la pression, la jeune fille se présente au départ, équipée de… deux chaussures gauches ! Ce « léger » problème réglé, les choses sérieuses peuvent enfin commencer.

Après deux faux-départ successifs, elles ne sont plus que quatre en lice. En tête à mi-course, la gamine de l’Illinois passe crânement la ligne en tête, un infime souffle d’avance sur Fanny Rosenfeld.

Malgré une réclamation de la Canadienne, « Betty » Robinson est finalement déclarée victorieuse, record du monde égalé en prime. « Je me souviens avoir franchi le ruban, mais je n’étais pas sûre d’avoir gagné, se rappellera-t-elle bien plus tard. C’était si près. Mais mes amis dans les tribunes ont sauté par-dessus la balustrade et sont descendus pour me prendre dans leurs bras, et j’ai su que j’avais gagné. Ensuite, quand ils ont hissé le drapeau, j’ai pleuré. »

L’argent du 4×100 mètres viendra compléter sa fantastique moisson. Cinq mois après ses débuts en club, « Betty » Robinson, devenue « Babe » Robinson pour les médias, est la première championne olympique du 100 mètres de l’Histoire, la plus jeune de surcroît.

À son retour en Amérique, l’accueil est triomphal. La jeune fille, qui vient tout juste de fêter ses 17 ans, en profite avant de se remettre au travail. Les années passent, les succès s’enchaînent et les records tombent. Jusqu’à ce jour funeste de juin 1931.

« Babe » Robinson est à l’entraînement. La chaleur est étouffante. Elle décide d’aller se baigner mais ses coachs refusent. Elle demande alors à son cousin, copropriétaire d’un petit avion, de l’emmener prendre l’air. La virée se passe bien.

Jusqu’à ce que le moteur ne se mette à tousser. Et que l’avion ne dégringole. « Betty » et son cousin s’écrasent. Les secours la pensent morte et la conduisent chez un croque-mort des environs.

Contre toute attente, la sprinteuse reprendra connaissance. Miraculée, elle est prise en charge dans l’hôpital le plus proche. Elle souffre de blessures internes, d’une jambe et d’un bras cassés.

Après onze semaines de soins intensifs, la vingtenaire renoue avec le quotidien. Betty Robinson sait d’ores et déjà qu’elle ne pourra pas défendre son titre olympique aux Jeux d’Helsinki qui se déroulent l’année suivante mais prend date pour Berlin quatre ans plus tard.

« Ma grand-mère n’aimait pas le mot “impossible“, expliquera sa petite-fille dans les colonnes de runnersworld. Lorsqu’on lui disait qu’elle ne pourrait pas faire quelque chose, elle trouvait le moyen de le faire et de surprendre ceux qui avaient douté d’elle. Cela incluait les médecins. »

Plus assez rapide pour s’aligner en solo et surtout incapable de s’accroupir dans les starting-blocks, séquelles à la jambe oblige, elle vise une place en relais. Et s’emploie à la gagner. Pour cela, elle redouble d’efforts et serre les dents quand les douleurs se font trop vives.

L’été 1936, « Babe » Robinson l’endurante repart à l’assaut des lauriers olympiques avec le 4×100 mètres américain. Avant-dernière relayeuse, elle tente de grappiller du temps sur les Allemandes, en tête de course, lorsque ces dernières font tomber leur témoin.

Le suspense est terminé. L’ancienne reine de la ligne droite tend son bâton à sa compatriote Helen Stephens, qui vient tout juste de lui succéder sur le podium du 100 mètres, et s’offre le deuxième or olympique de sa carrière.

« C’est indescriptible la chance que j’ai eue d’être là et de recevoir une autre médaille, savourera-t-elle dans runnersworld. J’aurais aimé que les Allemandes n’aient pas laissé tomber le témoin… Helen était la plus rapide. Nous aurions gagné de toute façon. »

Après Berlin, « Babe » Robinson choisit de se retirer. L’accident a laissé des traces. Mais elle n’abandonne pas le sport pour autant.

Employée dans une quincaillerie, elle officie, sur son temps libre, en qualité de chronométreuse pour l’AAU – Amateur Athletic Union – et s’attache, dans le même temps, à promouvoir l’athlétisme au féminin à travers des conférences pour la Women’s Athletic Association et la Girls’ Athletic Association.

Elle renouera brièvement avec son glorieux passé olympique en 1996. Âgée de 85 ans, elle participe au relais de la flamme alors en route pour Atlanta.

Malade, Betty Robinson décédera trois ans plus tard. « Je pense qu’elle aimait l’aventure et qu’elle savait qu’elle faisait quelque chose de différent de ses pairs, rappellera sa petite-fille à runnersworld. Je pense qu’elle était très reconnaissante et qu’elle a ensuite essayé d’utiliser sa place dans l’histoire pour avoir un impact sur les femmes et les athlètes. Elle aimait courir et voulait que d’autres puissent faire ce qu’ils aimaient, comme elle l’avait fait. »

Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Partager sur whatsapp
Partager sur pinterest
Partager sur email

Soutenez ÀBLOCK!

Aidez-nous à faire bouger les lignes !

ÀBLOCK! est un média indépendant qui, depuis plus d’1 an, met les femmes dans les starting-blocks. Pour pouvoir continuer à produire un journalisme de qualité, inédit et généreux, il a besoin de soutien financier.

Pour nous laisser le temps de grandir, votre aide est précieuse. Un don, même petit, c’est faire partie du game, comme on dit.

Soyons ÀBLOCK! ensemble ! 🙏

Abonnez-vous à la newsletter mensuelle

Vous aimerez aussi…

Iga Swiatek

Roland-Garros : les 6 dernières killeuses de la terre battue

Les Internationaux de France de tennis s’ouvrent porte d’Auteuil et avant de savoir si la polonaise Iga Swiatek (sur notre photo) va conserver son titre chez les dames, zoom sur les championnes de ces six dernières années, celles, souvent inattendues, qui ont brillé sur les courts de Roland-Garros, le plus grand tournoi parisien.

Lire plus »
Laura Marino : « Ma médaille d’Europe au plongeon, je l’ai vécue comme une honte. »

Laura Marino : « Ma médaille d’Europe au plongeon, je l’ai tellement mal vécu ! »

Elle a connu à la fois l’envers et l’enfer du sport. Vice-championne d’Europe de plongeon en individuel, championne du monde par équipe, Laura Marino a mis des années à comprendre qu’elle ne rentrait pas, ou plus, dans le moule très formaté et parfois sclérosant de la compétition et du haut niveau. Une prise de conscience lente et douloureuse qui l’a conduite tout droit à la dépression. Avant qu’elle ne décide de tout plaquer. Rencontre avec une fille entre deux eaux, mais qui sait rebondir.

Lire plus »
Cheerleading

Alexandrine : « Je suis une cheerleader, pas une pompom girl, et c’est du sport ! »

Elle a trouvé son sport, son club, et quand elle en parle, elle donnerait envie aux plus récalcitrantes d’enfiler la tenue pour aller goûter au « cheer spirit ». Alexandrine pratique le cheerleading à travers ses casquettes d’athlète et de coach, en parallèle de ses études. Mais ne vous y trompez pas, elle est une cheerleader et pas une pompom girl ! Pour elle, la nuance est d’importance. Témoignage d’une jeune femme à la passion communicative.

Lire plus »

Y a-t-il une vie après le sport ?

Elles ont été des championnes, elles ont gagné, ont tout donné. Puis vint le temps de raccrocher. Comment alors se reconstruire, envisager une autre sorte de victoire : le retour à une vie ordinaire ?

Lire plus »
Aloïse Retornaz

Aloïse Retornaz : « J’ai beaucoup de mal à rester loin de la mer, loin de l’eau. »

Une tête bien faite dans un corps bien entraîné. Championne de France Elite, Championne d’Europe, médaillée d’or en Coupe du monde de 470, la Brestoise Aloïse Retornaz vient de remporter la médaille de bronze sur 470, avec sa coéquipière Camille Lecointre, aux JO de Tokyo. Nous l’avions rencontrée en mai dernier. Échanges passionnants avec une fille qui mord la mer à pleines dents, sans prendre la tasse.

Lire plus »
Fifty Fifty Sail

Fifty Fifty Sail, une régate solidaire pour aider les femmes à larguer les amarres

Mettre les voiles pour prouver que la femme a toute sa place dans le sport. C’est tout l’enjeu de cette chouette initiative qui a surgi dans la longue vue d’ÀBLOCK!. Cette régate 100% mixte fait la course contre les clichés et s’engage contre les violences faites aux femmes. Car le sport est un formidable outil de reconstruction pour se réapproprier son cœur et son corps. Embarquement immédiat au sein d’un enthousiaste et généreux équipage…

Lire plus »
Bgirl Kimie

Le Best-of ÀBLOCK! de la semaine

Une activiste que rien n’arrête, une danseuse new gen’ (BGirl Kimie sur notre photo), une cycliste tout sauf ordinaire, un retour sur l’histoire du tennis féminin et une compétition pour monter sur ses grands chevaux, voici le récap de la première semaine 2022 sur ÀBLOCK!.

Lire plus »
Fanny Blankers-Koen

JO 1948 : Fanny Blankers-Koen, « mère indigne » devenue star de la piste

On la surnommait « La ménagère volante ». Spécialiste du sprint, elle est la seule à avoir décroché quatre médailles d’or en une seule édition. Un palmarès d’autant plus bluffant à une époque où les femmes n’étaient pas les bienvenues dans les compétitions, encore moins les mères de famille. Récit d’une femme au foyer devenue femme médaillée.

Lire plus »
Angélique Chetaneau

Angélique : « En entrant à l’armée, je suis devenue accro au sport. »

Une warrior, une Amazone, Wonder Woman en chair et en os. Angélique Chetaneau est infirmière militaire et championne de courses d’obstacles, les Spartan Race, qui sont un peu les douze travaux d’Hercule à l’ère moderne. Sa puissance, elle se la forge à coup d’entraînements solides et surtout d’un mental d’acier. Angélique a trouvé comment être invincible.

Lire plus »
La question qui tue

Pourquoi, le soir, je suis ballonnée ?

Cette question qui tue, on nous l’a posée plusieurs fois. Genre, des sportives et des pas (toujours) sportives, si si ! Il semblerait que gonfler le soir venu soit malvenu. Et que ça concerne aussi celles qui font leurs abdos consciencieusement. Parce que (hey, on vous le dit, là, tout de suite, ça a pas forcément à voir). Alors, on va tenter une réponse avec notre coach, Nathalie Servais. Mais, on est d’accord qu’on n’est pas gastro, hein ?

Lire plus »
Partager sur facebook
Partager sur twitter
Partager sur linkedin
Retour en haut de page

Recherche

Soyez ÀBLOCK!

Abonnez-vous à la newsletter

WordPress Cookie Notice by Real Cookie Banner