« Le sport, ça a toujours fait partie de moi. Mes parents m’ont poussée très jeune à pratiquer une activité physique. Ma mère a tenté de me mettre à la danse, mais je voulais un sport où on se défoule vraiment. J’ai donc fait de l’éveil tennistique à partir du CP et j’ai accroché très vite. C’est un sport qui convenait bien à mon caractère de timide. Je savais que je n’étais pas en collectif et que je n’avais pas à « faire ma place ». Et puis, j’aimais aussi le fait de me dire que si je gagnais, je gagnais pour moi. Et si je perdais, ça n‘impactait pas les autres.
J’ai juste fait une pause du tennis pendant mes études à l’université. Je m’occupais de ma grand-mère à ce moment-là, j’en avais fait le choix, et je craignais de ne pas pouvoir tout gérer si je continuais les entraînements intensifs. Pour autant, il fallait que j’extériorise. Le sport restait un indispensable dans ma vie, c’était un exutoire. J’allais courir quasiment tous les jours et je faisais du vélo le week-end. Moi, généralement, j’ai besoin de sentir que ça dégage physiquement, quoi. Bref, le sport, c’est mon équilibre, surtout dans les périodes difficiles.
Depuis toute petite, je suis une très mauvaise perdante. Donc, c’est simple, il faut que je gagne ! En plus, à l‘école, j’ai toujours eu des difficultés donc j’ai vite voulu montrer que j’étais solide et que j’allais y arriver. Le sport m’a aidée en ce sens. Parce que je gérais sur les courts. J’aime aussi cette sensation inexpliquée que procure la compétition, même si on peut se faire du mal mentalement et/ou physiquement sur un terrain… Mais la compétition m’a tellement appris.
Très jeune, j’ai fait des petites compétitions locales où j’étais la seule fille parmi les garçons. Mais, j’ai l’habitude : j’ai toujours été la petite fille qui joue au foot avec les garçons dans la cour de récré, je me débrouillais pas trop mal et je faisais même gagner l’équipe parfois. J’avais ce mental-là. Je pense que les histoires de vie forgent le mental de compétiteur aussi… ou bien que c’est une histoire d’ADN. Parce que, moi, j’ai une maman plutôt guerrière. Mes grands-parents sont pareils. Et ça ne peut que me servir aujourd’hui, au moment où je vis cette épreuve. Avec le mental inculqué par l’exemple familial et les années de sport qui le forge encore un peu plus, je prends ce combat de la vie autrement, comme une énième compétition avec moi-même.
Après ma chute sur le court en 2021, ça a été une errance médicale et tout un épuisement moral s’en est suivi. Après avoir subi une erreur médicale dans un hôpital près de chez moi, j’ai consulté à Paris dans un établissement réputé et je suis tombée sur un professeur qui m’a dit que tout était dans ma tête. J’étais plus bas que terre. C’est à ce moment-là que mon extraordinaire grand-mère m’a parlé du centre de rééducation Jacques Calvé de Berck-sur-Mer. Quelque chose d’impressionnant s’est créé dès le premier entretien. On m’a donné rendez-vous et j’ai refait une batterie de tests et examens. Et c’est après tout ça qu’on m’a parlé des troubles neurologiques fonctionnels. Ça m’a procuré un énorme soulagement de me dire « Wahou, c’était pas dans ma tête ! ». Je n’ai commencé à voir un peu de lumière dans ce parcours du combattant que début 2023. Pendant deux ans et demi, j’ai traîné une jambe morte…
Normalement, les troubles neurologiques fonctionnels sont le plus souvent liés à des traumas d’enfance, tout revient petit à petit après que la personne a fait de la rééducation psychique et psychologique. Moi dans mon cas, c’est plus complexe car ça ne vient pas d’un trauma physique mais de ma chute, et de l’erreur de diagnostic qui a entraîné un déplacement de mon bassin et de mon genou. Mon cerveau a capitulé, il s’est dit « je souffre » et donc « je rejette la jambe qui me fait mal ». C’est vraiment une déconnexion, un bug de logiciel, que j’ai subi. Si demain je retrouvais ma motricité, on sait que je ne récupèrerais pas les capacités de ma jambe. Aujourd’hui, ça semble peu probable que je puisse remarcher un jour mais on pourrait avoir une bonne nouvelle…
Ce qui a tout changé, c’est que je me suis demandé si j’allais être toute ma vie en colère ou si j’allais essayer de faire de belles choses malgré le handicap. Pour moi, le sport est un indispensable, un non négociable, alors quand on m’a parlé du fauteuil, il fallait absolument que ça rime avec « faire du sport ». On m’a alors proposé un fauteuil électrique. Pour moi, ça a été un non. Parce que j’allais être trop passive. Moi, je voulais vraiment, une fois de plus, mettre le sport au milieu de ma vie. Il me fallait pouvoir me défouler, sentir que je peux bouger, que le corps travaille…
Le déclic de ma nouvelle vie est arrivé le jour où ma neuropsychiatre m’a dit que ça allait être compliqué pour moi de conserver ma vie d’avant. En réfléchissant bien, j’ai compris que ce qui m’avait toujours nourrie et construite, c’était le sport. Il allait falloir que je me lance sur le terrain… en fauteuil. Mon histoire avec le handisport a commencé là.
Ma rééducation allait enfin prendre un autre tour. J’avais un objectif, un but : quand je sortirai, je retrouverai le terrain, le court de tennis que j’avais toujours connu, mais côté para. C’est mon coach sportif du centre qui a contacté le Comité Paralympique. J’ai eu un appel de Philippe Leroux, qui est le président de la commission fédérale paratennis. Il m’a proposé de faire un essai pour évaluer mes capacités. Je me suis donc rendue sur le terrain fin septembre 2025. Au départ, c’était catastrophique. Entre les émotions et les échanges de haut vol avec trois gars chevronnés du tennis fauteuil, je n’étais plus personne… Puis, j’ai croisé Fabrice, mon coach actuel, pour quelques essais. Tout de suite, il m’a dit : « Ça marche, il y a un potentiel ». Quand j’ai dit que je voulais en faire une carrière, il m’a dit : « On va y arriver » !
J’avais prévu de faire le tournoi de Roland-Garros, cette année, en 2026, mais je me suis blessée sur mon dernier tournoi début avril. Je n’ai donc pas pu faire les gros tournois qui ont suivis. En ce moment, je suis la 25e française, mais il aurait fallu que je sois entre les 12e-15e pour réussir à rentrer dans le tableau des qualifications. L’histoire aurait été belle puisque je serais entrée dans l’arène après peu de pratique… Ça a été une frustration énorme.
J’ai vraiment eu envie d’écrire un livre* comme j’ai vécu les choses. Chaque jour depuis mon accident, je tiens un journal de bord. Dès le premier soir, en centre de rééducation, j’ai écrit, écrit, écrit. Ça a vraiment été un refuge. Au départ, pourtant, j’étais contre tout ce qui était psy. Pour moi, c’était une violence de se livrer. On a dû s’apprivoiser littéralement avec l’équipe. Je le raconte avec humour dans le livre. Les mots ont donc eu une importance considérable pour m’apaiser. Ils m’ont permis de panser mes maux. Je m’en suis servie pour moi mais aussi pour mes proches et j’ai eu des retours de lecteurs pour qui ça a eu un impact dans leur parcours avec le handicap.
Après les JO 2024, l’engouement est retombé pour le parasport. Il y a eu la découverte et puis, maintenant, les terrains sont vides de public. Côté collectivités, ce n’est pas fameux non plus, on connaît le contexte économique actuel. Et on est quand même drôlement en retard en France notamment sur tout ce qui est accessibilité. Moi, la chance que j’ai, c’est que je suis la première joueuse para normande à me lancer dans le haut niveau. Donc j’ai pu être un peu soutenue. Au début, j’avais lancé une cagnotte et j’ai pu récolter à peu près 2 000 euros. Ensuite, j’ai créé mon association et j’ai la chance d’avoir quelques sponsors comme le Crédit Agricole qui finance mon fauteuil pour la compétition. En parallèle de tout ça, je continue à travailler en tant que responsable d’agence d’auto-école. Je n’ai pas lâché pour l’instant.
Ce qui est frustrant, en France, c’est qu’on n’est pas beaucoup de femmes en compétition. Résultat : je joue contre beaucoup d’hommes et, à un moment, tu sens forcément la différence sur le plan de la force physique. Et il y a aussi le fait qu’il n’y a pas encore de catégories de handicap. Sur mon dernier match, avant ma blessure à l’épaule, je me suis retrouvée face à un monsieur d’1,80m avec 100kg de muscles et qui marchait, même s’il faisait partie des joueurs paras. Moi, en face, j’arrivais avec ma paraplégie et mes 1,58m…
C’est simple, moi, je veux être la future Pauline Déroulède. Et je le dis sans aucune prétention. Mais avec ambition. Philippe Leroux, qui m’a découverte, a détecté Pauline en 2016. J’ai toujours admiré les grands sportifs du fait de ma mentalité compétitive : les Nadal, Federer, ce sont des exemples dans ma vie. Côté réseaux sociaux, j’ai été très inspirée par l’influenceur Martin Petit qui est tétraplégique. Sa trajectoire m’a énormément aidée dans mon propre parcours de reconstruction. C’est dingue ce qu’il arrive à faire aujourd’hui alors qu’il est encore plus touché que moi ! Donc, ça me fait dire que tout est possible.
Via mon livre, mon parcours et mes prises de parole, je veux transmettre que tout est possible et qu’il y a toujours de l’espoir que demain soit meilleur, même si ça prend des années. À mon sens, il faut savoir s’entourer des bonnes personnes dans sa vie sociale, locale, familiale et, évidemment, médicale. Les échéances à venir dans mes projections ? c’est Roland-Garros 2027 et Los Angeles 2028 !
Avec les tournois, plus je vais monter dans les classements, plus je vais me rapprocher de l’équipe de France. Cette saison, s’il n’y avait pas eu cette blessure à l’épaule, j’avais pour objectif de finir Top 15. Après, côté JO, je me doute bien que je ne ferai peut-être pas une perf’ monumentale en 2028 mais j’ai vraiment 2032 en tête. L’idée est de pouvoir faire le déplacement à Los Angeles et de voir comment ça se passe. Si je pouvais avoir le même process que Pauline Déroulède, ce serait trop chouette ! »
- *Dans son livre « Drôle de vie. L’accident qui a changé ma vie », publié aux éditions Spinelle, Marie Hérissé raconte avec force, sincérité et espoir son chemin semé d’embûches.
- On prend la balle au bond et on suit les étapes de Marie jusqu’à Roland-Garros 2027 sur son compte Insta @marie_hrss
Ouverture ©Marie Hérissé/DR