Tu as tout juste 21 ans, tu es cycliste professionnelle depuis 2024. Le sport, tu pratiques depuis toute petite. Tu as commencé avec tes parents, par du ski de randonnée, du VTT… Le sport, c’est une passion familiale chez les Bego ?
Oui, effectivement. Mes parents ont toujours adoré les sports outdoor comme le ski de rando, la randonnée, le VTT. Quand on commence très jeune dans un milieu comme celui-là, on apprend à aimer le sport, à aimer la montagne, à aimer être dehors. C’est comme ça que tout a commencé pour moi. En revanche, en ce qui concerne le vélo, le vélo en compétition je veux dire, personne dans ma famille n’en faisait. C’est en regardant la télévision, plus précisément en regardant le Tour de France, que l’envie m’est venue de m’y mettre.
©Savoie Mont-Blanc Ultra-cycling
Tu avais une idole à l’époque : Romain Bardet. Pourquoi lui ? Est-ce que c’est parce que le Tour féminin n’avait pas encore été rétabli et que tu n’imaginais pas, en tant que petite fille, pouvoir y participer un jour ?
C’était drôle quand même parce que, à l’époque, quand je voyais Romain Bardet sur le Tour, je refaisais le podium chez moi : je montais sur le canapé et j’enfilais un maillot jaune pour faire comme si j’étais maillot jaune, après le maillot vert… Il n’y avait effectivement pas de Tour de France Femmes quand j’étais petite mais, je me disais que ce n’était pas grave, que je disputerais le Tour de France avec les hommes. À cette époque, j’étais chez les U13 et comme je battais les garçons très régulièrement je ne m’imaginais pas, un jour, être moins forte qu’eux !
Tu n’avais pas de modèles féminins ?
Je ne regardais pas de cyclisme féminin. La seule cycliste que je connaissais, c’était Pauline Ferrand-Prévot, une légende de notre sport parce qu’elle avait été championne du monde trois fois en route, VTT et cyclo-cross la même année. Je ne connaissais qu’elle et Marianne Vos qui, elle, avait été championne olympique en 2012, un moment qui m’avait marquée aussi, mais c’est tout. Comme il n’y avait pas de Tour de France Femmes, le cyclisme féminin me semblait moins prenant que le cyclisme masculin. Les hommes, eux, avait le Tour, il y avait trois semaines de compétitions, tous les maillots et pendant cette parenthèse, on ne regardait que ça. C’est le Tour de France qui m’a fait me diriger vers le cyclisme en compétition.
Pourtant, l’idée de t’inscrire en club ne t’est pas venue tout de suite. Tu as d’abord fait de l’athé à Bourgoin-Jallieu pendant une saison, en 2015. Problème : tu aimais la course à pied, moins les sauts et les lancers. Or, quand on débute, on doit pratiquer de tout. Si tu avais pu ne pratiquer que la course à pied, il y aurait eu match avec le vélo ?
Je pense que si j’avais pu faire uniquement de la course à pied, j’aurais fait plus de saisons d’athlétisme et j’aurais continué sur la compétition parce que j’étais forte et que je gagnais. En revanche, en ce qui concerne le vélo, il est vrai que je n’aurais jamais eu l’idée de demander à mes parents de m’inscrire dans un club.
Parce que la course à pied, c’est beaucoup plus simple. Mes parents avaient juste à me déposer, j’allais courir et ça ne nécessite qu’une paire de baskets. Le vélo, ça implique de faire beaucoup de trajets pour aller sur les compétitions, il y a aussi du matériel à acheter et ce n’est pas le même investissement. Quand on fait du vélo en compétition, il faut vraiment une famille qui puisse suivre et c’est plus complexe.
C’est une course qui va changer ta trajectoire. Elle se déroule à Saint-Clair-de-la-Tour en Isère et tu décides d’y participer… avec ton VTT. Malgré tout, tu termines 2e au scratch et première fille.
Mon père avait contacté des clubs avant la course et tout le monde l’avait mis en garde en lui disant qu’il ne fallait pas que je m’aligne avec mon VTT. Tous les autres participants allaient être équipés avec du bon matériel et ils craignaient que, en prenant le départ avec mon VTT, ça me dégoûte plus qu’autre chose. Mais moi, même si je ne connaissais pas le niveau de mes futurs concurrents et que je ne savais pas ce que je valais en compétition, je savais que j’étais forte physiquement : j’allais chez mon grand-père en vélo, à 60 kilomètres de chez moi, et ça allait bien.
Et puis, en course à pied, sur les cross départementaux, je gagnais. Je savais que, physiquement, j’avais un bon niveau. Pour le reste, le point de vue technique, le matériel, ça, je n’en savais rien. Ça ne m’a pas empêchée, quand j’ai pris le départ de la course, de me dire que si j’étais là, c’était pour écraser mes adversaires et, au final, ça a marché.
Il y aura une autre course, un cyclo-cross cette fois, et tout cela va te décider à franchir le pas et à t’inscrire en club, à Chambéry…
Le vélo, c’était vraiment ce je voulais faire en effet mais il fallait trouver un club. L’avantage avec le club de Chambéry, c’était que mon grand-père habitait là-bas et que le club nous donnait les tenues – un cuissard, un maillot et un maillot manches longues chaque année – et me prêtait, en plus, le vélo. En ce qui me concerne, c’était ce qui m’allait le mieux pour débuter car on ne sait jamais, quand on commence un sport, si ça va nous plaire dans la longueur ou si on se va se lasser au bout de six mois.
Ça signifie que tu devais rouler chaque fois 60 kilomètres pour aller t’entraîner ?
Non, je m’entraînais chez moi avec mon père, on faisait aussi des sorties en famille. En réalité, je n’allais pas souvent au club. Ce qui était dommage, c’est que je ne voyais pas les autres licenciés, ceux de mon âge, sauf sur les compétitions mais après, ça ne me dérangeait pas trop. Là où c’était peut-être un plus embêtant, c’est pour tout ce qui était apprentissage technique : comme je roulais tout le temps toute seule, j’étais moins à l’aise.
Tu vas commencer à te forger un joli palmarès dans les catégories jeunes. Tu es sacrée championne de France sur route en 2020 (minimes/cadettes) ; en 2022 tu remportes le Prix de la Ville de Morteau, tu es 2e du Tour du Gévaudan, 3e des France du contre-la-montre juniors… Est-ce que toutes ces victoires valident quelque chose chez toi ?
Chaque victoire confirme effectivement tout ce que l’on a fait avant, tous les entraînements, mais ce n’est pas que ça. Moi, ce que j’aime, c’est m’amuser sur le vélo et ces victoires, ce sont des moments où, à chaque fois, j’ai pris du plaisir et individuellement en attaquant, en partant en échappée… et collectivement. C’est ça que j’aime le plus et, quand tu franchis la ligne et que tu gagnes, c’est chaque fois un sentiment vraiment particulier. Ça l’a été particulièrement lors des Championnats de France en 2020 par exemple. J’étais en cadettes et, en cadettes, il n’y a pas de courses internationales, ce sont les France qui représentent ce qu’il y a de plus de haut à atteindre. Cette victoire pour moi, c’était quelque chose de grandiose, je ne pouvais pas accomplir plus dans cette catégorie d’âge. Ça a été la même chose quand j’ai été championne du monde chez les juniors. Mais au-delà de la performance, du résultat, c’est vraiment le souvenir de m’être amusée qui m’a marqué le plus.
On arrive à la conserver cette notion de plaisir, d’amusement, quand on avance en carrière et que les ambitions, les objectifs évoluent ?
C’est plus compliqué effectivement, surtout chez les professionnelles où l’entraînement est plus cadré. Moi, j’étais encore entraînée par mon père jusqu’à l’an passé. Cette année, on a des entraîneurs d’équipe et on doit suivre un planning plus strict, ce qui signifie que l’on ne fait pas forcément ce que l’on veut. Il faut simplement trouver le plaisir par d’autres moyens, c’est tout. Il est toujours là mais il évolue, il faut juste se dire qu’on ne peut pas toujours faire tout ce que l’on veut comme on le veut, c’est tout.
L’année 2023 marque un tournant dans ta trajectoire. Il y a d’abord l’équipe Cofidis qui t’avait déjà contactée un an auparavant et qui te recrute en qualité de stagiaire.
J’avais eu mes premiers contacts avec Cofidis au mois de mars et j’avais décidé de signer en mai. Ça a été un gros plus pour moi parce que ça m’a permis de me libérer d’une pression. Quand je suis arrivée sur le Championnat du monde, j’ai vraiment pu me concentrer sur ma course, je n’avais pas à me demander dans quelle équipe pro j’allais aller l’année suivante. Et puis, cerise sur le gâteau, on m’avait prêté un vélo ce qui m’a beaucoup aidée pour ne pas dérailler, à ne pas avoir d’emmerdes.
Et puis il y a un titre mondial sur route à Glasgow, treize ans qu’une Française n’avait réussi un tel exploit. Tu décroches également une médaille de bronze au relais mixte des Championnats d’Europe. Comment est-ce que l’on digère tout ça ?
Au stage de janvier, j’avais dit aux sélectionneurs : « Ce que je veux, c’est gagner les mondiaux ». J’avais été très claire là-dessus. Après cela, j’ai fait un podium en Coupe des nations au trophée Binda, je termine deuxième après avoir déraillé ; je termine également deuxième du Gévaudan mais en ayant une crevaison cette fois. Là, un commentateur me demande si je ne suis pas frustrée d’être encore une fois deuxième et je lui ai répondu que je préférais être deuxième maintenant et première aux Monde que l’inverse. Toute ma saison, je n’ai pensé qu’à ça : les Championnats du monde ! Je m’étais vraiment entraînée pour cette course, pour la réussir et je n’ai pas été surprise de la gagner, c’était la continuité de tout ce que j’avais imaginé dans ma tête et de tout ce que j’avais fait pour y arriver.
Ça reste quand même un moment particulier ou pas ?
Je dirais que, pour moi, ça n’a pas été surprenant mais ça a, malgré tout, été quelque chose de très grand, avec beaucoup de sollicitations. Pendant une semaine, tout le monde était autour de moi, quand j’allais voir les chronos ou le relais mixte au centre de Glasgow, on me reconnaissait, on me demandait des photos. Quand tu rentres chez toi après ça, ça fait un peu un vide parce que tu te retrouves à nouveau seule. C’est très étrange. Quand on prend conscience qu’on a vécu ce qu’on rêvait de vivre, c’est déjà passé et il faut recommencer. C’est pour ça que ça a été un peu plus dur, pour moi, sur la fin de la saison mais, une fois le temps de me remettre dedans, j’ai pu faire de belles courses en Italie, chez les pros. C’était une belle expérience.
En 2024, tu passes pro et ton contrat est prolongé jusqu’en 2027. Ce sera la saison des premières : premier podium dans une course élite sur l’Alpes Grésivaudan Classic ; premier grand tour avec le Giro que tu es contrainte d’abandonner après cinq étapes car tu es malade ; les Ardennaises et notamment Liège-Bastogne-Liège. Outre les résultats en eux-mêmes, qu’as-tu appris de ton métier durant cette première année chez les pros ?
Cette première année chez les pros m’a vraiment soulagée parce que je me suis rendu compte, sur les premières courses, que c’était évidemment plus dur que chez les juniors mais pas autant que ce que je m’étais imaginé. J’osais attaquer, je ne me posais pas de questions et ça marchait très bien. Je pense que l’année dernière, je me suis posée beaucoup plus de questions, j’ai voulu garder plus d’énergie et, au final, ça a moins marché. Écouter mon instinct, écouter mon cœur et courir comme ça, c’est ce qui me convient le mieux.
J’ai également appris que le niveau, sur les grands Tours, est très différent. Tout le monde arrive à son maximum et tu ne peux pas être à seulement 95 % sinon, c’est très compliqué. C’est ce qui m’est arrivé sur le Giro. Je n’étais clairement pas à 100 % et j’ai dû abandonner. Enfin, la dernière chose que je retiens, c’est toutes mes rencontres lors de cette première année pro. Je pense à Séverine Eraud et Martina Alzini par exemple, des filles qui m’ont beaucoup aidée, qui m’ont beaucoup apporté grâce à leur expérience.
Tu évoques les grands Tours, l’an dernier tu as pris ton premier départ sur le Tour de France. Qu’est-ce que tu as ressenti quand tu as été assurée de ta participation toi qui voulais le disputer à tout prix, quitte à t’aligner chez les hommes ?
Dès l’annonce du parcours, je m’étais dit qu’il était impossible que je n’y sois pas ! Ça a été malgré tout un peu compliqué car je n’avais pas obtenu les résultats espérés et j’ai commencé à douter. Pour autant, mon équipe m’avait toujours dit que je serais au départ et j’ai pu bien me préparer. En participant au Tour, j’ai eu l’impression de vivre mon rêve, je me suis dit qu’il fallait vraiment que je profite à fond de cette course, que je m’amuse, que j’attaque, que je n’ai pas de complexe. À la fin de la première étape, je me retrouve avec le maillot blanc : j’ai eu la joie de vivre un podium sur le Tour et ça, six jours d’affilée !
Vivre le podium en « vrai » et plus par procuration, sur ton canapé, ça t’a fait ressentir quelles émotions ?
C’était quelque chose d’incroyable et également un peu étrange parce que, entre les podiums que je faisais quand j’étais petite sur mon canapé et le vrai podium du Tour, la sensation était la même ! C’était vraiment comme je me l’étais imaginé avec la musique et tout le cérémonial. C’était magique d’arriver à faire quelque chose dont j’avais rêvé depuis si longtemps. Maintenant, ce que j’espère c’est arriver un jour à ramener un maillot jusqu’au bout.
Tu as mis du temps à réaliser que ce que tu vivais était bien réel et plus une projection ?
On sait que ça se passe en vrai, mais c’est quand même très compliqué. On se dit qu’il faut profiter au maximum et plus ça allait, plus j’arrivais à vraiment lever les bras quand je montais sur le podium, à prendre vraiment du plaisir parce que, moi qui étais un peu timide, j’étais chaque fois un peu plus à l’aise. Mais, pour l’anecdote, le premier jour, je ne pensais pas que j’étais maillot blanc. Quand je franchis la ligne, personne n’est là pour me le dire. C’est une fille que je connais et qui a le même âge que moi qui me dit que c’est moi le maillot blanc. Puis, il y en a une deuxième qui me dit la même chose. À ce moment-là, je commence à penser que ça peut effectivement être pour moi, mais comme personne ne me le confirme, je rentre au bus et là d’un coup, à la radio, on me dit qu’il faut que je revienne au podium. C’était assez cocasse comme manière d’apprendre qu’on est maillot blanc !
Cette année, l’un de tes objectifs c’est donc de porter le maillot blanc du début à la fin du Tour. Comment est-ce que tu t’y prépares ?
Oui, c’est exactement ça. Le but, c’est d’arriver en forme sur le Tour. Il y aussi la Flèche Wallonne et Liège-Bastogne-Liège, des courses qui peuvent vraiment bien me convenir. J’aimerais avoir un premier pic de forme pour les Ardennaises et ensuite, un deuxième pour arriver à 100 % au Tour et essayer de ramener le maillot blanc. On n’a pas de reco prévue avec l’équipe mais je pense que je vais aller en faire de mon côté pour bien connaître les étapes. S’il y a une chose que j’ai apprise de mon premier Tour de France, c’est qu’il est important d’étudier le parcours pour savoir exactement quand il faut se replacer, quand il y a des dangers… C’est primordial, et notamment sur des gros pelotons comme celui du Tour de France, parce qu’on ne voit pas forcément la route. Si on connaît d’avance à quel kilomètre il y a des dangers, à quel kilomètre c’est le dernier moment pour remonter, ça aide énormément. C’est une étape primordiale en plus de la préparation physique. Je vais compléter ma préparation par un stage altitude avant le Tour pour arriver au départ au top de ma forme.
Ta première course de la saison, ce sera laquelle ?
Je commence à Vuelta CV et après la Setmana Ciclista Valenciana, une course par étapes en Espagne très relevée avec un bon niveau et un beau plateau. Ça me permettra direct de savoir où j’en suis et d’avoir une première expérience sur une course par étapes sur ce début de saison.
Une carrière accomplie, pour toi, ce sera une carrière avec une victoire sur le Tour. Qu’est-ce que tu as coché d’autre ? Les Jeux Olympiques ?
Il y a les Ardennaises forcément. Je pense que ce sont des courses qui me conviennent bien, surtout Liège-Bastogne-Liège. C’est quelque chose qui me fait rêver et puis, comme tout le monde, il y a les Jeux Olympiques. C’est un rendez-vous qui m’attire énormément mais le problème c’est qu’il a lieu une fois tous les quatre ans, l’issue dépend beaucoup du parcours. Ce qui fait, je pense, que pour devenir champion olympique sur route, il faut une grande part de chance aussi. Quoi qu’il en soit, ça me plairait d’y participer au moins une fois et de voir ce que c’est réellement que les Jeux. C’est un événement énorme et moi qui viens de l’athlétisme, je me souviens des images d’Usain Bolt à la télévision, c’est quelque chose qui m’a marquée en tant que sportive.
Enfin, il y a les Championnats du monde. Pour une cycliste, devenir championne du monde ça veut dire porter le maillot arc-en-ciel et c’est aussi quelque chose de très spécial.
Ouverture ©Team Cofidis/Mathilde L'Azou
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