Le sport qui fait bouger les lignes

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Suzanne Lenglen...

Ou la fabuleuse histoire de « la Divine » des courts de tennis

Suzanne Lenglen
Championne du monde à 15 ans, la Française Suzanne Lenglen a grandi avec une raquette de tennis dans les mains. Six fois gagnante à Wimbledon et six fois à Roland-Garros, elle sera la première star internationale du tennis féminin ouvrant la voie aux grandes tenniswomen. Son audace vestimentaire sur les courts libérera pour des générations la sportive qui sommeille en chaque femme. Jeu, set et match !

Par Claire Bonnot

«  Au commencement du monde, il n’y avait personne. Dieu créa d’abord Adam, ensuite Ève, enfin Suzanne Lenglen  ». C’est en 1925 que la tenniswoman se voit ainsi sanctifiée sous la plume de deux auteurs français*. Une comparaison qui n’est pas sans démontrer son aura et son impact sur l’époque et le monde du sport…

La petite championne

Suzanne_Lenglen_1922

Le premier homme à croire en elle et à lui faire une place sur un terrain du sport  ? Son père, lui-même. Il sera son fidèle entraîneur et coach pendant dix ans après lui avoir offert une raquette à l’âge de onze ans.

Il faut dire que la petite fille, née à Paris le 24 mai 1899, a des qualités indéniables de souplesse, d’adresse et d’agilité, qualités que son sportif de papa remarque lorsqu’elle joue au diabolo. Il n’en faut pas plus à Charles Lenglen pour en faire une petite championne du tennis.

Une de ses techniques d’entraînements ? Faire jouer sa fille exclusivement contre des hommes car le tennis demande une solide condition physique.

Pendant la Première Guerre mondiale, elle poursuivra d’ailleurs ses entraînements en ce sens en jouant contre des soldats descendus dans le Sud en convalescence. Elle prendra même modèle sur le jeu et les gestes des champions masculins.

Suzanne Lenglen

Sa première empreinte indélébile sur un court de tennis ? Le coup d’éclat arrive en 1914, lorsqu’à seulement 15 ans, elle est sacrée championne du monde sur terre battue.

La suite  ? Suzanne Lenglen est l’invincible, enchaînant les victoires dans les plus grands tournois.

La presse est dithyrambique, comme ici le Matin  : « La championne de 15  ans est véritablement un prodige : vigoureuse, infatigable, alerte, active, possédant l’expérience du jeu de lawn-tennis avec une remarquable précision, elle joint à cet art sportif des qualités qui assurent l’infaillible succès : l’énergie, le sang-froid et la volonté de vaincre. Mlle Suzanne Lenglen n’est vraiment plus une enfant. »

La plus grande joueuse de tous les temps

Un palmarès sportif béni des dieux du stade… De 1919 à 1926, en carrière amateur, elle empoche 3 médailles Olympiques, et devient sextuple championne à Paris aux Internationaux de France (futur tournoi de Roland-Garros) et à Wimbledon, avec seulement une défaite en tout et pour tout, seulement pour cause de maladie  !

Au travers de toute l’Europe, la tenniswoman française remportera 241 titres. En 1978, d’ailleurs, hommage posthume : elle fera son entrée en tant que première tenniswoman française à l’«International Tennis Hall of Fame» qui glorifie les légendes du tennis.

Suzanne Lenglen

Mais revenons en 1919. À l’âge de 20 ans, elle est la première Française à remporter les Championnats sur herbe de Wimbledon. Devant des milliers de spectateurs, dont le roi George V et la reine Mary, l’agile et élégante joueuse bat en finale la tenante du titre, Mrs Lambert-Chambers.

L’Angleterre la célèbre en star. Ce sera ensuite le tour de la Belgique qui la voit couronnée du titre de championne olympique à Anvers en 1920 où elle décroche l’or pour les simples dames et doubles mixtes, et le bronze en doubles dames.

Écrivant sa légende à coups de raquettes à la «  souplesse et la grâce incomparables » comme l’écrivit le Figaro en 1925, elle reste la reine incontestée de la terre battue jusqu’en 1926, date à laquelle elle dispute le «  match du siècle » sur un court de l’Hôtel Carlton à Cannes contre la jeune championne américaine âgée de 20 ans, Helen Wills.

Les deux stars de l’entre-deux guerres s’affrontent alors devant trois-mille spectateurs, une foule de journalistes venus du monde entier et des têtes couronnées – le Duc de Westminster ou encore Georges de Grèce.

Après des échanges tendus et un jeu serré, Suzanne Lenglen, malgré un épuisement certain, remporte le match. Le Petit Journal du 17 février rappelle alors que « Mlle Lenglen reste la plus grande joueuse de tennis que l’on ait jamais vu !  »

Suzanne Lenglen

Un cognac et ça repart !

Tout champion a son rituel plus ou moins farfelu. Suzanne ne fait pas exception. L’ordonnance de son coach de père  ? Plutôt corsée ! La voyant faiblir face à Dorothy Lambert à Wimbledon en 1919, Charles Lenglen lui fit boire une gorgée de cognac. Sa remontée flamboyante lui donnera goût à cette boisson… miracle comme remontant pendant ses matchs.

«  La grande joueuse qu’elle est apparaît alors comme le symbole de la femme sportive accomplie qui réussit à allier la puissance physique, la féminité, la beauté du corps et la grâce », résume Isabelle Tréhou dans l’extrait du carnet des championnes de la FFF dédiée à la championne, «  Suzanne Lenglen, la Divine ».

Le style de jeu Lenglen  ? Loué dès ses débuts, précurseur, il fait entrer le tennis féminin dans une nouvelle ère. Comme le rappelle Sandrine Jamain-Samson, auteure d’une thèse de doctorat intitulée « Sport, genre et vêtement sportif : une histoire culturelle du paraître vestimentaire (fin XIXe siècle–début des années 70) », dans un article de Libération**, le tennis, d’origine aristocratique, était un lieu où il était important de paraître, le jeu en lui-même étant plus axé sur l’élégance que sur la praticité.

Avec son jeu tourné vers la performance, Suzanne Lenglen va être une des pionnières de ce nouveau tennis féminin là où, autrefois, il était mal vu qu’une femme joue de manière intensive. Elle transforme ainsi une distraction féminine en un jeu athlétique.

En quoi son jeu est révolutionnaire  ? Par sa puissance et son élégance, héritée de ses apprentissages de pas de danse : smashs, volées, services puissants et nombreux déplacements rendus possibles par son audace stylistique…

Parade sur les courts

Suzanne Lenglen

«  Suzanne Lenglen va faire parler d’elle autant par ses prouesses sportives que par sa tenue vestimentaire. Elle découvrait sa peau, on voyait ses jambes, ses bras, son décolleté était relativement osé pour l’époque. C’était révolutionnaire  », rappelle Sandrine Jamain-Samson.

Véritable garçonne des Années Folles, elle se vêtit de l’audace de l’époque et s’habille différemment pour mieux jouer ! Habillée par le grand couturier et visionnaire Jean Patou – dont elle deviendra l’égérie, elle porte une jupe blanche à petits plis s’arrêtant juste sous le genou. De quoi virevolter en toute liberté autour de la petite balle tennistique  !

Elle accompagne ce vêtement léger d’un cardigan sans manche ou d’un T-shirt serré, d’un bandeau maintenant son carré court et envoie allégrement balader le corset ! Outre ses exploits, son allure moderniste est célébrée, sa personnalité participant au mouvement d’émancipation des femmes amorcé dans les années 1920.

Suzanne Lenglen

Première sportive starifiée

La Parisienne incarne à merveille l’élégance et le charme à la Française, raffinement ultime de la « French Girl » pour son public anglais énamouré, osant parader sur les courts de tennis maquillée. Sans bas et jambes nues, chaussées de petites chaussures souples et blanches pareilles aux futurs Zizi de Repetto, sa silhouette aérienne sur les courts dessine une ballerine moderne à la Isadora Duncan…

Suzanne Lenglen

«  Suzanne brûle le terrain comme une flamme vive et changeante. En une minute, elle inscrit sur le court toutes les belles attitudes des bas reliefs antiques, évoque les mouvements variés de tous les genoux hauts, puis s’enlève d’un bond aérien, rappelant la danse hardie et fougueuse de l’Isadora Duncan des beaux jours  », écrit l’auteure Andrée Viollis dans Excelsior.

Telle une muse et un symbole absolu de la Femme de l’époque, elle inspire les écrivains, les musiciens – le compositeur Claude Debussy écrira un ballet inspiré par le jeu dansant et gracieux de la joueuse – et se hisse bientôt dans le cœur de tous les Français comme la «  Marianne des Années Folles », vantée comme un faire-valoir national par les journalistes.

Cette célébrité ouvre la voie à la popularisation et l’attrait du tennis féminin, les légendes du jeu masculin que sont les «  Mousquetaires », Henri Cochet, René Lacoste, Jacques Brugnon et Jean Borotra n’hésitant pas à révéler que Suzanne Lenglen les a inspirés.

Suzanne Lenglen
Susan Lenglen et sa partenaire en double, Julie Vlasto

Première joueuse de tennis professionnelle de l’Histoire du sport

Lassée par l’amateurisme et forte de ses succès, la joueuse avisée signe un contrat avec un agent américain pour devenir professionnelle.

Première sportive de l’histoire à considérer le sport comme un métier, elle est alors boudée par la Fédération de Tennis qui y voit une trahison contre les règles morales du sport et l’exclut du circuit amateur en 1926.

Pourtant, et c’est révolutionnaire, elle devient la première joueuse de tennis professionnelle et la première athlète féminine de l’histoire du sport à être rémunérée pour ses matchs.

Ce sera cependant son chant du cygne : de santé fragile, elle mettra un terme à sa carrière sportive en 1928, se consacrant activement à l’enseignement du tennis en ouvrant une école éponyme et à l’écriture d’ouvrages techniques remarquables quant à l’apprentissage de sa discipline tant aimée.

Suzanne_Lenglen
Suzanne Lenglen et la joueuse de tennis américaine Helen Wills

Le 4 juillet 1938, à l’âge de 39 ans, elle meurt des suites d’une leucémie, clôturant un destin exceptionnel d’étoile filante, débuté précocement.

En osant et en brisant les codes, cette sportive au firmament a ouvert la voie à l’excellence sportive pour des générations de femmes, contribuant par son audace et sa volonté à l’émancipation de ses semblables.

« L’une des caractéristiques les plus attrayantes du sport et même sa véritable raison d’être, est la possibilité qu’il offre de conjuguer l’action physique et l’action intellectuelle en un seul acte de lutte », disait-elle…

Le mot de la fin pour un match de vie d’anthologie  !

* Lichtenberger André, Micard Étienne, Leurs 400 coups (de tennis), illustrations de Simone Abadie-Girardet, Paris, Aux Éditeurs associés/Les Éditions du Monde moderne, 1925.

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