Alors qu’elle entame sa reconversion d’arbitre, elle appelle un haut responsable du rugby irlandais. Et lui pose une question simple : une femme peut-elle arbitrer en Ulster Bank League Division 1A, le plus haut niveau irlandais ? Il répond : « Joy, ce ne sera pas de mon vivant ! ». Elle raccroche. Puis elle appelle David McHugh, son contact à la fédération irlandaise, et lui dit qu’elle est partante pour tenter un défi qu’on lui dit impossible à relever, celui d’arbitrer cette division. Ça va devenir son objectif. Bienvenue dans la méthode Neville.
Née le 24 juillet 1983 à Limerick, Joy Neville a d’abord été joueuse internationale irlandaise de rugby à XV et à sept, avant de se reconvertir en arbitre internationale. Troisième ligne de son état, elle a porté le maillot irlandais pendant une décennie, de 2003 à 2013, accumulant 70 sélections. En capitaine, elle mène l’Irlande à son premier titre au Tournoi des Six Nations en 2013 — et même au premier Grand Chelem de l’histoire de la sélection féminine irlandaise. Un palmarès qui ferait une belle fin de carrière. Pour Neville, c’était juste le début.
Le sifflet comme deuxième vie
Après le Grand Chelem de 2013, elle pose le maillot. Et elle prend le sifflet. Sans trop savoir où ça va la mener. Joy Neville s’inspire des grandes références de l’arbitrage : « Certains arbitres ont leurs propres mimiques et ils font ça tellement naturellement. Vous pouvez toujours essayer de les imiter, mais vous devez trouver votre style à vous. J’ai beaucoup appris de Johnny Lacey », confie-t-elle dans l’émission Entre les Lignes de World Rugby. Elle apprend vite. Très vite.
Elle fait ses débuts internationaux en tant qu’arbitre lors de la victoire de l’Italie sur le Pays de Galles en mars 2016. L’année suivante, elle dirige la finale de la Coupe du monde féminine 2017 entre l’Angleterre et la Nouvelle-Zélande à Belfast. Ce match-là, Joy Neville l’a dans la peau : « Arbitrer la finale de la Coupe du monde féminine 2017 à domicile, c’était très spécial. Probablement parce que j’avais joué deux Coupes du monde sans jamais approcher une finale », dit-elle en souriant. La même année, World Rugby lui remet le prix de l’Arbitre de l’année. Une récompense que l’arbitre de légende Nigel Owens salue d’un lapidaire : « C’est tellement mérité ».
Briser le plafond de verre, une première à la fois
Ce qui fait la singularité de Joy Neville, ce n’est pas une performance isolée. C’est la série. Première femme à arbitrer un match de Coupe d’Europe en 2017, première à arbitrer un match de Pro14 (aujourd’hui United Rugby Championship) en 2018. Le 15 décembre 2017, elle devient la première femme à arbitrer un match de rugby à XV masculin, lors de la 4e journée de Challenge européen entre l’Union Bordeaux-Bègles et l’Enisey-STM. Dans les vestiaires avant le coup d’envoi, des joueurs ricanent. Elle gère : « Je me suis dit que je devais gérer ça avant le début du match, sinon j’allais avoir des problèmes pendant ». Elle gérera.
En 2020, elle marque l’Histoire une fois de plus en devenant la première femme à exercer le rôle d’arbitre vidéo (TMO) dans une grande compétition internationale masculine, lors de l’Autumn Nations Cup. Puis, après une pause pour la naissance de son fils Alfie, elle revient en 2022. Et remet ça. En 2023, lors de la Coupe du monde masculine en France, elle est sélectionnée comme arbitre vidéo et supervise cinq matchs de la phase de poules. Première femme à officier dans un Mondial masculin. Encore.
Joël Jutge, responsable des arbitres à World Rugby, qui l’a observée de près, analyse son secret : « Ça donne une compréhension du jeu, la connexion avec les acteurs et les actrices. On voyait beaucoup d’honnêteté, une volonté d’être équitable ». Son credo à elle ? Rester humaine sur le terrain et garder son sens de l’humour.
Le sifflet final, et une porte ouverte
Le 14 avril 2024, au Stade Jean-Bouin à Paris, Joy Neville dirige son 27e et dernier match international : France-Italie, Tournoi des Six Nations féminin. La boucle est bouclée — elle accroche le sifflet là où tant de premières fois ont eu lieu. Elle confie à World Rugby : « J’ai accumulé tellement de souvenirs, que ce soit en tant que joueuse ou en tant qu’arbitre. Je ne crois pas avoir pris le temps de vraiment réfléchir à toutes ces expériences que j’ai eues. J’ai vraiment hâte de prendre un moment pour respirer et savourer pleinement ces instants ». Autour d’elle, les hommages pleuvent. La joueuse française Romane Ménager salue « une vraie figure du rugby féminin et même du sport féminin en général ». Sir Bill Beaumont, président de World Rugby, la qualifie de pionnière « qui ouvre la voie pour les futurs arbitres hommes et femmes ».
Elle ne part pas vraiment. Joy Neville endosse le rôle d’entraîneure en chef des officiels de match du XV féminin élite avec World Rugby. Il s’agit maintenant de transmettre, de former, d’ouvrir encore. « J’espère avoir abattu ces portes pour Hollie, Aimee et d’autres, pour leur faciliter le chemin — parce que ce n’est pas facile dans un environnement dominé par les hommes », dit-elle en pensant à la génération qui suit. Hollie Davidson. Aimee Barrett-Theron. Et toutes celles qui viendront.
À la question posée il y a des années : une femme peut-elle arbitrer au plus haut niveau ? Joy Neville a répondu avec ses actes. « On m’avait dit qu’aucune femme ne pourrait le faire, et je l’ai fait. Donc j’en suis très fière ». C’est tout.