Commençons par poser les faits. Sur les 13 athlètes sélectionnés par le Comité Paralympique et Sportif Français (CPSF) pour les Jeux Paralympiques de Milano Cortina 2026 qui se déroulent du 6 au 15 mars, deux sont des femmes. Cécile Hernandez en para snowboard — porte-drapeau, championne en titre, 51 ans, à ses derniers Jeux — et Aurélie Richard en para ski alpin — 20 ans, première participation, l’avenir du parasport tricolore. Deux profils aux antipodes, deux destins forts. Mais deux sur treize, c’est 15,4 %. Soit moins d’une athlète sur sept.
Ce déséquilibre n’est pas propre à cette délégation ni à ces Jeux. Il est le symptôme visible d’un phénomène bien plus large que les fédérations françaises ont officiellement reconnu et commencé à analyser. Aux Jeux Paralympiques d’été de Paris 2024, les femmes ne représentaient que 34,5 % de la délégation française — 82 athlètes sur 237. L’hiver aggrave encore le constat. Alors, pourquoi ?
La double peine : femme et handicapée
Marie-Amélie Le Fur, présidente du CPSF et elle-même ancienne championne paralympique d’athlétisme, l’a dit sans détour sur handicap.fr : « Les femmes en situation de handicap cumulent les freins inhérents à la pratique sportive féminine en général, mais aussi à celle des personnes en situation de handicap. » Autrement dit, deux séries d’obstacles qui s’additionnent au lieu de s’annuler.
Premier frein : l’accès à la pratique. Les problèmes de mobilité, d’accessibilité des infrastructures sportives, le sous-dimensionnement de l’offre handisport dans les territoires — tout cela touche les personnes handicapées en général, mais les femmes handicapées y sont statistiquement plus vulnérables. On ajoute à cela que les hommes sont surreprésentés parmi les personnes en situation de handicap moteur acquis : selon l’OMS, les accidents graves ou mortels touchent majoritairement les hommes — accidents de la route, du travail, comportements à risque. Le vivier de départ est donc démographiquement déséquilibré, bien avant même de parler de sélection sportive.
Deuxième frein : le rapport au corps. La recherche scientifique citée par le CPSF dans sa propre veille documentaire est éloquente : les femmes en situation de handicap sont souvent perçues comme « a-genrées ou asexuées », alors même que le sport est un espace où les corps sont fortement exposés. Exhiber un corps marqué par le handicap est un obstacle plus difficile à franchir pour une femme que pour un homme — pas parce que c’est une règle de la nature, mais parce que les normes sociales de la féminité créent une injonction contradictoire : être compétitive, c’est-à-dire vigoureuse, agressive, physique — et rester « féminine ». Une double contrainte épuisante.
Le manque de modèles : le cercle vicieux
Troisième frein, peut-être le plus insidieux : le manque de role models. Marie-Amélie Le Fur identifie « les faibles médiatisations et taux de role models dans le handisport féminin » comme ce qui génère « blocages, censure et autocensure ». On ne rêve que de ce qu’on peut voir. Si les médias ne montrent pas de femmes handisportives qui performent, moins de filles et de femmes handicapées imaginent que c’est possible pour elles. Moins elles s’y lancent. Moins il y en a à montrer. Le cercle vicieux se referme.
À la FFH (Fédération Française Handisport), la proportion de femmes licenciées stagne entre 30 et 35 % tous sports confondus. Mais dans les disciplines d’hiver, ski alpin, ski de fond, biathlon, snowboard, ce chiffre est structurellement plus bas. Les sports de neige sont coûteux, géographiquement contraints, matériellement complexes. Ce sont autant d’obstacles qui pèsent davantage sur les femmes en situation de handicap, souvent moins bien soutenues financièrement et logistiquement que leurs homologues masculins.
Il faut ajouter un facteur propre au handisport : la multiplication des catégories de handicap. Dans une même discipline, les femmes sont réparties dans plusieurs sous-catégories selon la nature de leur déficience. Résultat : même quand elles sont présentes, elles ne s’affrontent pas nécessairement entre elles, ce qui réduit la concurrence, diminue la stimulation compétitive et, paradoxalement, peut accélérer les abandons. La FFH le reconnaît elle-même : on ne peut pas imposer de quotas car il y a parfois une seule participante par catégorie.
Et l’effet Marie Bochet ?
La délégation de Milano Cortina 2026 porte en elle une absence qui dit beaucoup : celle de Marie Bochet. L’octuple championne paralympique de para ski alpin, à elle seule, avait porté pendant des années la bannière du parasport hivernal féminin français. Sa retraite sportive en 2022, après les Jeux de Pékin, a laissé un vide immense — pas seulement en termes de médailles potentielles, mais en termes de visibilité, d’exemplarité, de magnétisme pour les jeunes filles qui auraient pu vouloir lui ressembler.
Ce vide illustre parfaitement le problème structurel : quand une discipline repose sur une ou deux personnalités exceptionnelles pour assurer sa représentation féminine, la pyramide est fragile. Il faut des années pour former des athlètes de haut niveau — et sans bassin de pratique féminine suffisant à la base, la pyramide ne peut pas se construire. Marie Bochet est aujourd’hui cheffe de mission de la délégation française. C’est un rôle fort, symboliquement. Mais une cheffe de mission ne descend pas les pistes.
Ce qui change et ce qui doit changer
Ce n’est pas un tableau sans nuances. Le parasport français bouge. En janvier 2026, le CPSF et l’Agence Nationale du Sport (ANS) ont officiellement lancé une démarche nationale de féminisation du parasport, structurée autour d’une veille scientifique et d’une feuille de route stratégique attendue fin 2026. C’est une première. La décision de présider le CPSF et la FFH par deux femmes -Marie-Amélie Le Fur et Guislaine Westelynck- envoie un signal fort. La parité à la tête des institutions ne garantit pas la parité sur les pistes, mais elle crée les conditions pour y travailler sérieusement.
Et puis il y a Aurélie Richard. 20 ans. Gros globe de cristal. Premiers Jeux. Elle n’est pas seulement une athlète prometteuse, elle est exactement le role model qui manquait en para ski alpin féminin depuis Marie Bochet. Si les filles qui la regardent à Milano Cortina chaussent leurs skis dans les années qui viennent, alors sa seule présence sur ces pistes aura une valeur qui dépasse les médailles.
Deux femmes sur treize, c’est peu. C’est trop peu. Mais ce sont deux femmes qui, chacune à leur manière, portent quelque chose de plus grand que leur propre performance. L’une clôture une carrière en portant le drapeau d’une nation. L’autre l’ouvre en portant l’espoir d’une génération. Ce que les prochains cycles paralympiques diront, c’est si la France a su transformer ces exceptions en règle.