Valérie Domain : Ce que nous dit « l’affaire » Sharni Pinfold

Sharni Pinfold
Sharni Pinfold ne rêvait pas d’aller sur la lune ni de transformer le monde. Sharni Pinfold rêvait de devenir pilote professionnelle de moto. À 25 ans, elle a fracassé son rêve sur le bitume, décidant d’abandonner la compétition. Usée par la misogynie d’un monde qui ne l’a jamais acceptée.

Par Valérie Domain, journaliste, fondatrice de ÀBLOCK!*

Publié le 02 février 2021 à 15h42, mis à jour le 26 février 2025 à 17h51

Elle gagnait des points, elle avançait à vitesse modérée, mais régulière, vers un rêve un peu fou, un rêve apparemment saugrenu, déraisonnable pour une fille.

Sharni Pinfold ne rêvait pas d’aller sur la lune ni de transformer le monde. Sharni Pinfold rêvait de devenir pilote professionnelle de moto, d’entrer dans le petit cercle des Grand Prix comme Ana Carrasco, championne du monde de vitesse, qui s’exclamait il y a peu : « La moto, ce n’est ni féminin ni masculin. La moto est un véhicule et nous sommes ceux et celles qui le dirigeons. Piloter est une question de technique et de savoir-faire. »

Ce savoir-faire, Shani l’avait, ne lui restait qu’à le développer. On ne lui en a pas laissé le temps. Laminée, dépitée, usée, dit-elle, par la misogynie d’un monde qui ne l’a jamais acceptée, celui des sports mécaniques ou plus précisément de la moto.

Malgré sa détermination, sa foi en ses capacités, sa ténacité, cette énergie positive, salvatrice, déversée cinq années durant pour devenir elle. Simplement elle.

Non pour prouver qu’elle était capable de battre des gars sur l’asphalte, mais pour se dépasser, s’étourdir de vitesse, d’adrénaline, se sentir pousser des ailes. Sharni Pinfold n’a pas agi par militantisme ni dans l’idée de prouver qu’elle « en avait » dans la combi de cuir.

©DR

Et c’est bien pourquoi, à 25 ans, elle a fracassé son rêve sur le bitume, décidant d’abandonner la compétition. La pilote dénonce « le manque de respect et les traitements désobligeants réservés aux femmes » qu’elle a subis si souvent qu’elle ne parvient plus, aujourd’hui, à les digérer.

Il n’est pas question de clouer au pilori tous les adeptes de la bécane. Les pilotes moto ne sont pas tous d’affreux machos qui roulent des mécaniques. C’est d’ailleurs un homme qui m’a envoyé l’info et a partagé avec moi son incompréhension et sa tristesse. Reste à constater qu’il y a encore du chemin à faire sur le terrain de l’égalité.

Et me reviennent en mémoire les mots d’une consœur journaliste alors que je préparais un supplément 100 % sport au féminin pour L’Équipe : « Je suis contre ce genre d’initiative, c’est ghettoïser les femmes dans le sport, on n’en est plus là… »

Alors, on en est où ? Cet argument, « ghettoïser les femmes », je l’ai entendu maintes fois, comme si parler de nous, les femmes, et seulement de nous, était malsain, contre-productif. En quoi ?

©DR

A-t-on jamais trouvé anormal, problématique, l’entre-soi des hommes, le fait que l’actualité sportive tourne autour d’eux depuis des lustres ? Il faudrait donc aujourd’hui ne pas trop faire de bruit, s’immiscer discrètement entre deux articles consacrés à des champions, avancer, certes, mais sans trop bousculer l’ordre établi. Ne pas s’effacer, mais ne pas faire de vagues non plus.

Or prendre la place qui nous revient consiste à nous faire entendre. Et nous n’avons pas tous et toutes les mêmes façons de procéder. Pour autant, la finalité est toujours la même : parvenir à une égalité de traitement entre hommes et femmes, et ici entre sportifs et sportives.

« À quel moment notre société va-t-elle considérer que la femme a autant sa place dans le sport que dans un bureau ou à la maison ? », s’interroge un encadrant sportif dans le film de Marie Lopez-Vivanco, « Sportives : le parcours médiatique des combattantes ».

Oui, quand ? Lorsque nous aurons su nous mettre en lumière, nous dépêtrer de ce « syndrome de l’imposteur » qui nous plombe. Et à force de ne pas accepter le sexisme, la misogynie, celle qui veut minimiser le talent et a annihilé le rêve de Sharni Pinfold.

« Il faut que les gens sachent que derrière ce mot plus ou moins tabou qu’est le sexisme, il y a des gens qui souffrent, explique la sociologue du sport Béatrice Barbusse. C’est pas juste un mot, pas seulement un concept, mais des femmes et des hommes qui sont des êtres humains qui souffrent et qui souffrent parfois tellement qu’ils finissent par abandonner. »

Voilà où on en est.

 

*Valérie Domain, journaliste, est la fondatrice d’ÀBLOCK! Le sport qui fait bouger les lignes

Vous aimerez aussi…

Emeric Clos : « Les petites filles qui font de l'escrime sont souvent celles qui n'ont peur de rien. » Kids

Emeric Clos : « Les petites filles qui font de l’escrime sont souvent celles qui n’ont peur de rien. »

Si les escrimeuses françaises ont brillé lors des JO parisiens, les jeunes filles demeurent minoritaires dans les clubs. Pourquoi et comment inverser la tendance ? Réponses à fleurets mouchetés d’Emeric Clos qui a longtemps donné des cours, chez lui, à Aix-en-Provence, avant de s’occuper du haut niveau et d’entraîner l’équipe de France masculine de fleuret.

Lire plus »
Marie Houdré

Marie Houdré, la rugbywoman qui a transformé l’essai

Elle n’imaginait pas sa vie sans sport. Non contente d’avoir participé à la naissance du mouvement sportif féminin en France, Marie Houdré s’est attachée à le développer et le promouvoir à travers la barette, une version revue et corrigée du rugby dans les années 20. Portrait d’une avant-gardiste qui s’est toujours refusée à botter en touche.

Lire plus »
Bethanie Makett-Sands

Le Best-of ÀBLOCK! de la semaine

Une aviatrice américaine au sacré culot, une joueuse de tennis aussi colorée que ses médailles (Bethanie Makett-Sands, notre photo), une pionnière de la nage qui défiait les eaux en 1900, une autre, toute jeune, sacrée championne de natation, une chronique sur le sport féminin, le fameux 5 infos sur une tenniswoman aux allures de Grand Chelem, une question qui tue, une initiative qui rassemble et un peu d’actu avec l’Euro Basket 2021, vous n’avez qu’à demander, c’est sur ÀBLOCK!

Lire plus »
Loïs Boisson, la naissance d’un phénomène

2025, le Best-of : nos plus beaux portraits de sportives

Leurs histoires de vie sont des récits sportifs puissants. Toutes ces championnes qui se surpassent, qui vont au bout d’elles-mêmes nous inspirent et nous donnent à penser que tout est possible pour qui y croit. En 2025, elles ont encore été nombreuses à nous bluffer. Petit récap’ de nos portraits les plus marquants.

Lire plus »
Charlie Moss

Speakers dans les stades : les femmes aussi donnent de la voix !

Elles chauffent des stades de foot et de rugby blindés de supporters prêts à en découdre. Elles, ce sont les speakers femmes, ces voix de l’ombre qui s’expriment haut et fort dans un milieu souvent majoritairement masculin. Des matchs ambiancés d’une main de maître…de cérémonie. Lançons la Ola pour ces ladies du micro !

Lire plus »
Tour de France Femmes 2024, le récap'

Tour de France Femmes 2024, le récap’

Il nous aura fait vibrer comme aucun avant lui ! Pour Katarzyna Niewiadoma, la victoire sur Demi Vollering lors de ce Tour de France Femmes 2024, s’est jouée dans les ultimes mètres de la dernière étape. Un final digne des meilleurs scénarios hollywoodiens, dans lequel les Françaises avaient des rôles de choix. Retour sur cette Grande Boucle magique.

Lire plus »

Recherche

Soyez ÀBLOCK!

Abonnez-vous à la newsletter

Mentions de Cookies WordPress par Real Cookie Banner