En 2024, tu es entrée dans l’histoire du trail running en devenant la première femme à terminer le Barclay Marathon — 160 km, 20 000 mètres de dénivelé, 60 heures sans sommeil dans les montagnes du Tennessee. Un exploit que des centaines de coureurs d’élite n’ont jamais réussi. Pourtant, tu continues à chercher de nouveaux défis.
Je pense que j’aime me mettre à l’épreuve, participer à des courses dont je ne sais pas si ce sera même possible de les terminer, comme le Barclay Marathon. Je trouve cela intrigant, excitant de courir et de tester les limites de mes capacités. Mais on ne peut pas faire trop de courses de ce genre et j’aime aussi participer à des courses simplement amusantes, avec des amis, dans de beaux endroits et dans des conditions agréables. Ce n’est pas que de l’extrême. Je recherche une sorte d’équilibre entre les deux.
Comment as-tu vécu ta victoire historique au Barclay Marathon ? C’était, pour toi, davantage un défi physique ou un défi mental ?
Les deux ! Je pense que le Barclay Marathon est à la fois un défi physique et mental, et c’est ce qui le rend si difficile. Physiquement, cela implique une énorme quantité de montées, vous bougez constamment sur une longue distance, et vous devez essentiellement rester éveillée pendant 60 heures. C’est physiquement difficile. Mentalement, c’est aussi très dur, et c’est parce que vous y allez en sachant que les chances de terminer sont très faibles. La navigation est vraiment difficile et implique une mémoire et une réflexion constantes, donc vous ne pouvez pas décrocher du tout. Honnêtement, je pense que c’est un mélange de physique et de mental, et c’est ce qui rend la course si ardue.
Tu étais déjà sportive, enfant ? Qu’est-ce qui a éveillé ta passion pour la course, l’endurance ?
J’ai trois frères, nous étions des enfants très actifs, nous passions beaucoup de temps dehors. Je montais à cheval, je faisais du ski. Nous avons pratiqué la randonnée en montagne avec nos parents dès notre plus jeune âge. J’ai commencé par être une marcheuse, je ne suis devenue coureuse que quand j’étais jeune adulte, dans la vingtaine, après avoir quitté l’université. Jeune diplômée, je travaillais dans un cabinet près de chez moi dans le Peak District, dans le nord de l’Angleterre. Un de mes collègues m’a suggéré de participer à une course de montagne locale. Je l’ai fait, j’ai adoré, et après ça, je suis tombée amoureuse de ce type de course à pied, et j’ai réalisé, petit à petit, que j’étais bonne dans les courses techniques, sur des terrains difficiles. Naturellement, j’ai commencé à m’orienter vers ces courses-là, plus longues et techniques. J’aimais passer plus de temps dehors, avoir la chance de regarder le paysage, de parler aux gens et de manger de la bonne nourriture. Voilà comment je me suis tournée vers les épreuves de longue distance. Ça s’est fait très simplement.
À quoi ressemble une journée type quand tu te prépares pour des courses aussi extrêmes ?
Je travaille à temps plein, donc je m’entraîne essentiellement le matin, entre 5h30 et 7h30 pendant la semaine. Typiquement, je cours une heure à une heure et demie, puis j’ai des séances de musculation trois fois par semaine. Le week-end, je fais des courses plus longues, peut-être quatre ou cinq heures, quand je me prépare pour l’un de ces grands événements et pendant la période d’entraînement de pointe avant les grandes courses. Il m’arrive même de m’entraîner deux fois par jour. J’essaie par exemple de faire 45 minutes sur le monte-escalier avant d’aller chercher mes enfants à la crèche ou à l’école en fin de journée. Mon entraînement comprend généralement une séance d’intervalles dans la semaine, quelques accélérations ajoutées à des courses faciles, et puis une autre séance avec un effort accru le week-end ; l’une des longues sorties comprend par exemple une période de course tempo.
Comment tu gères le sommeil et la nutrition pendant les courses qui durent plusieurs jours ?
Pour le Barclay, il n’y avait pas de temps pour dormir du tout, donc pas de sommeil. Si vous courez quelque chose comme la Montane Spine Race, la course hivernale qui se déroule le long du Pennine Way (un ultra de 430km au coeur du Pays de Galles. Jasmin Paris, l’a bouclé en 83h12m, devenant ainsi, en 2019, la première femme de l’histoire à remporter l’épreuve, Ndlr), c’est très tactique de décider combien vous allez dormir, et vous réalisez assez rapidement que vous n’avez pas besoin de beaucoup dormir. Une sieste de 5 minutes peut vous permettre de tenir plusieurs heures de plus. Et quand vous dormez, vous dormez rarement plus de deux heures, car cela peut vous permettre de tenir encore 24 heures. Donc, je dors très peu.
Pour ce qui est de l’alimentation sur des courses de plusieurs jours, j’essaie de prendre un vrai repas complet aux points de contrôle, de manger autant de nourriture normale que possible et je ne prends des gels que quand j’ai une baisse d’énergie, juste pour me remettre à manger. Je me nourris aussi de noix et de fruits secs, de barres de chocolat, mais aussi des sandwichs, de la pizza, des morceaux de frittata qui est comme une omelette. Toutes sortes de choses comme ça. Beaucoup de bonbons aussi !
Tu as des techniques pour rester concentrée et positive quand la fatigue devient écrasante ?
Je pense que je suis une personne assez déterminée. Pour le Barclay, c’était vraiment mon désir de terminer qui m’a fait avancer, cette ambition brûlante et ce désir de me prouver que je pouvais le faire, parce que je croyais vraiment que je le pouvais. Dans les moments où ça devient vraiment difficile et sombre, il y a diverses stratégies. Si vous courez avec quelqu’un, ça aide toujours. Parfois, je me chante des chansons et ça aide aussi à rester éveillée. Mais dans les moments les plus durs, j’ai tendance à penser à la maison, à mes enfants, et ça me donne généralement un coup de pouce.
As-tu déjà pensé à abandonner ? Qu’est-ce qui, alors, t’a fait continuer ?
Pour le Barclay, je n’ai pas vraiment pensé à abandonner, à part je suppose un bref moment dans l’avant-dernier tour, le tour quatre, où j’ai vécu mon moment le plus difficile. J’ai pensé à la maison, mais ce n’était pas vraiment une pensée d’abandon, c’était plutôt à quel point ce serait agréable d’être à la maison avec mes enfants. Il y a d’autres courses sur lesquelles j’ai pensé abandonner. Mais en général, je dirais que ce qui me fait avancer, c’est ce besoin de me prouver que je peux le faire, et c’est très motivant. Quand, en 2019, j’ai couru la Spine Race avec mon bébé – ma plus jeune fille qui avait 14 mois à l’époque et que j’allaitais lors des pauses ravitaillement -, la pensée qu’elle m’attendait à la ligne d’arrivée m’a vraiment aidée à me motiver pour arriver au bout.
Tu as tiré ton lait maternel pendant la Montane Spine Race tout en compétitionnant au plus haut niveau. Comment as-tu géré ça et qu’est-ce que ça dit sur l’équilibre entre maternité et performance d’élite ?
Oui, c’était incroyable parce que je pense que ça a beaucoup fait pour normaliser l’allaitement en général et le normaliser dans le sport en particulier. Ce fut très positif. Pour moi, c’était en fait quelque chose d’assez normal. J’avais prévu que ma fille serait sevrée à ce moment-là ; elle avait déjà 14 mois, mais ça ne s’est pas passé comme prévu. C’était donc juste quelque chose que je devais faire pour être confortable et ne pas avoir de mastite. Alors j’ai tiré mon lait. En termes de praticité, cela signifiait simplement qu’aux points de contrôle, je devais passer un peu de temps à tirer mon lait, mais c’était assez rapide. Après le premier ravitaillement, c’était de moins en moins long parce que je tirais de moins en moins de lait. Ce n’était, finalement, pas si compliqué.
J’ai allaité mes trois enfants et j’ai eu beaucoup de chance car, pour moi, après la période initiale qui est souvent complexe pour les femmes, c’est devenu assez facile et ça a bien fonctionné. J’ai pu m’entraîner en nourrissant mon bébé au quotidien. Le principal défi avec l’entraînement et l’allaitement, c’est en effet de gérer le temps passé loin de son enfant, de pouvoir l’allaiter régulièrement. Et c’est vrai qu’il faut être bien entourée pour ça. L’avantage, c’est que je n’ai pas de biberons à préparer !
Pour répondre à ta question, je dirais que c’est tout à fait possible de continuer à performer à un niveau d’élite, ou du moins d’être compétitive en étant mère et après être devenue mère. Mes deux performances exceptionnelles ont toutes deux eu lieu après avoir eu un enfant. Parce qu’à chaque fois que je suis revenue après leur naissance, je suis revenue avec plus de passion, plus de désir et d’ambition. Je pense qu’avoir des enfants m’a vraiment aidée à être plus performante sur les courses.
Tes performances ont marqué l’histoire du trail running. Penses-tu que cela change la perception du sport féminin ?
Je pense que oui, et je ressens ça comme un privilège incroyable de pouvoir participer à son évolution. Je pense que ça a changé les choses, du moins j’ai reçu beaucoup de témoignages de personnes pour qui ma performance a fait une vraie différence. En termes d’inspiration, surtout pour les femmes et les filles, mais aussi pour les gens en général. Les inspirer à croire en eux, à sortir et relever ces défis et ces rêves qu’ils espéraient réaliser, c’est fort. Ceci dit, je ne suis pas un cas isolé. J’ai terminé le Barclay, mais il y a d’autres courses et trails longue distance où des femmes ont eu ces performances révolutionnaires et ont vraiment surpris les gens. Je pense que c’est une discipline qui se prête peut-être à ces performances exceptionnelles pour les femmes, et peut-être que cela aide à changer la perception du sport féminin.
Il faudrait donc davantage de femmes sur les chemins de l’ultra pour faire bouger les lignes plus vite. Quel message aimerais-tu partager avec celles qui hésitent à essayer l’ultra-running ?
D’après mon expérience, les femmes sont souvent très très bonnes une fois qu’elles arrivent sur la ligne de départ. Je pense que les femmes sont souvent beaucoup mieux préparées que les hommes, mais qu’elles ont juste un peu moins confiance en elles pour vraiment se lancer. Je les encouragerais à croire en elles-mêmes, à faire la préparation et à essayer. Peut-être commencer par des ultras plus courts, autour de 50 km, et ensuite progresser à partir de là. La belle chose à propos des ultras, c’est que c’est très sociable. Vous pouvez partager de la bonne nourriture, vous avez le temps de regarder les paysages et c’est une communauté vraiment accueillante. Je dirais que l’idée peut sembler écrasante, mais vraiment, je pense que la meilleure chose est de sortir et d’essayer.
Comment vois-tu l’évolution du trail running féminin au cours des cinq prochaines années ?
Je pense que nous voyons de plus en plus de femmes dans ce sport, dans le trail running, et c’est une chose merveilleuse. Les courses deviennent de plus en plus accueillantes, comme elles le devraient, en termes, par exemple, de compréhension des exigences que les femmes peuvent avoir, comme la possibilité d’être enceinte, d’avoir des enfants en bas âge, et de courir quand-même. C’est cela qui leur facilite la participation sur un pied d’égalité. J’espère que cela ne fera que continuer à s’améliorer avec le temps parce que c’est un sport formidable. Les femmes ont beaucoup de talent dans ce domaine et ont beaucoup à donner à ce sport. C’est très positif.
Tu as choisi de renoncer aux sponsors en 2022 pour représenter The Green Runners, une communauté qui œuvre pour la défense de la planète. Qu’est-ce qui a motivé cette décision et comment concilies-tu ton engagement environnemental avec ta carrière sportive ?
Dans les années qui ont suivi ma victoire au Montane Spine Race, j’ai réalisé que je disposais d’une tribune pour entrer en contact avec les gens, et j’ai voulu l’utiliser de manière positive, pour soutenir des projets qui me tiennent à cœur. En 2022, j’ai contribué à fonder The Green Runners, une communauté qui vise à informer et inspirer les coureurs afin d’adopter une approche plus respectueuse de l’environnement, basée sur quatre piliers : Comment nous nous déplaçons, comment nous nous alimentons, comment nous nous équipons et comment nous nous exprimons.
Dans ce cadre, j’ai choisi de me détacher du sponsoring afin de pouvoir prendre des décisions plus durables concernant mon matériel — par exemple, réparer mon équipement abîmé et le faire durer le plus longtemps possible. Comme pour la plupart des coureurs, le principal défi consiste à concilier les ambitions sportives avec le pilier « Comment nous nous déplaçons ». Pour réduire au maximum mon empreinte carbone liée aux déplacements, je privilégie les trajets par voie terrestre et maritime plutôt que l’avion dès que possible. Ce fut le cas notamment pour l’UTMB 2022, le Tor des Géants 2024, les Championnats du monde européens d’Innsbruck 2023. Et lorsque c’est envisageable, je donne la priorité aux courses et aux défis locaux.
Quels sont tes projets dans les mois qui viennent ?
J’ai des projets de courses pour cette année, mais rien d’énorme. Ce ne sont pas des choses comme le Barclay en termes de grand objectif de course. Je vais courir le Marathon de Londres, je vais courir la West Highland Way Race, je cours le Swiss Alps 100 plus tard dans l’été. Mais le prochain grand défi, la prochaine chose qui me captive vraiment… je ne sais pas encore ce que ce sera ! Mais je pense qu’il y en aura probablement un. Je suis actuellement en train de retrouver la forme après avoir eu mon troisième enfant qui a actuellement quatre mois. Donc, cette année est plutôt un retour à la course compétitive.
Ouverture ©Jasmin Paris
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