Marie Robert : « Que faire de cette rage lorsque notre corps ne répond pas à nos fantasmes ? »

Jessica Vetter
Les sportives de haut-niveau jouent un rôle fondamental, à savoir nous offrir l’image de la puissance féminine. Leur musculature participe à notre changement de mentalité. L’enjeu est immense.

Par Marie Robert, philosophe, professeure de lettres*

Publié le 11 décembre 2022 à 19h37, mis à jour le 26 février 2025 à 17h55

À 16 ans, on se trouve trop grosse. À 18 ans, ce sont les seins qui ne sont pas assez galbés. À 22 ans, on aimerait être plus souple. À 35 ans, on scrute ces nouvelles lignes apparues au coin des yeux. À 38 ans, c’est une histoire de fermeté. À 45 ans, de cellulite. À 54 ans, de graisse abdominale.

À 68 ans, ce sont les bras qui semblent trop mous. À 77 ans, c’est la hanche. À 85 ans, c’est le pancréas. Notre corps ! Trop mou, trop musclé, trop raide, trop souple… Allons-nous un jour nous entendre ?

Tantôt détesté, abîmé, contrarié, fragilisé, maltraité, abandonné, purifié, abusé, ignoré, etc. Notre corps est le réceptacle de tous nos chaos, de toutes nos peurs et de tout ce que porte notre lignée.

Combien d’injonctions lui infligeons-nous chaque jour ?

JujuFitcats, adepte de musculation et de fitness : « Le sport a été ma porte de sortie de l’anorexie. »

Si l’aliénation de la femme passe par le corps, affirmait l’anthropologue Françoise Héritier, alors la libération doit aussi passer par là. Oui, mais comment faire ? Que faire de cette rage lorsque notre corps ne répond pas à nos fantasmes de minceur, de force, de fermeté ? Que faire quand il ne cesse d’être commenté par la société, en témoigne l’interview fascinante de Tjiki sur ÀBLOCK! ?

L’anthropologue Françoise Héritier nous alerte avec ces mots : « Ce qui est inculqué à l’enfant, dès sa petite enfance, sur la représentation qu’il a de son corps va le poursuivre toute sa vie. Changer ces représentations est une œuvre collective qui ne peut passer que par l’action. La seule manière d’y arriver c’est de faire prendre conscience ».

Prendre conscience ! C’est autre chose que de donner l’illusion d’une forme de tolérance. C’est transformer nos paroles et nos regards, ceux que nous nous adressons, ceux que nous adressons aux autres, et plus encore ceux que nous adressons aux enfants. C’est être capable de prendre la mesure de cette chair qui nous porte, de ce prodigieux amas de cellules et de sang qui nous permet de vivre. C’est l’écouter suffisamment pour enfin répondre à ses besoins et non aux représentations digitales. C’est l’honorer avec le respect et la déférence qu’il mérite. Comme une cathédrale qui pourrait elle aussi s’effondrer.

La body-fitness girl Tjiki casse les codes et pulvérise les stéréotypes physiques

Les sportives de haut-niveau jouent à ce titre un rôle fondamental, à savoir nous offrir image de la puissance féminine. Leur musculature participe à notre changement de mentalité. L’enjeu est immense.

Françoise Héritier ajoute : « Depuis la préhistoire, les hommes se sont réservé les protéines, la viande, les graisses, tout ce qui était nécessaire pour fabriquer les os. Alors que les femmes recevaient les féculents et les bouillies qui donnaient les rondeurs. C’est cette discordance dans l’alimentation – encore observée dans la plus grande partie de l’humanité – qui a abouti, au fil des millénaires, à une diminution de la taille des femmes tandis que celle des hommes augmentait. Encore une différence qui passe pour naturelle alors qu’elle est culturellement acquise ».

Déconstruire notre regard, c’est permettre aux jeunes filles de demain d’écouter leur corps à la hauteur du miracle qu’il représente. Merci aux sportives de nous apprendre à aimer le plus précieux des édifices.

Jessica Vetter, ancienne gymnaste, prof de gym et de Fitness, championne de CrossFit

  • *Prof de lettres et de philosophie, auteure de livres d’approche philosophique à travers des situations du quotidien, créatrice du compte Insta @philosophyissexy, Marie Robert convoque les penseurs pour mieux éclairer notre moi et notre monde. Pour ÀBLOCK!, elle a accepté d’instiller un peu de philo dans le sport. Et c’est aussi décalé qu’enthousiasmant.
Ouverture Jessica Vetter

Vous aimerez aussi…

Alice Modolo

Alice Modolo : 100 mètres, le rêve !

La divine descente en eaux troubles d’un poisson nommé Modolo. L’apneiste française vient de réaliser son rêve de toujours : plonger à plus de 100 mètres dans les profondeurs. Et, hop, un nouveau record de France !

Lire plus »
Silvia Vasquez-Lavado, toujours plus haut, toujours plus forte !

Silvia Vasquez-Lavado, l’Everest pour dompter ses démons

Pour se sortir de son chemin de croix, Silvia Vasquez-Lavado a visé les plus hauts sommets. Maltraitée dans son enfance, meurtrie par la vie, cette Péruvienne qui ne croyait plus en rien est devenue alpiniste. Aujourd’hui, elle gravit des montagnes pour aider les victimes d’abus sexuels à se reconstruire.

Lire plus »
Stéphane Kempinaire : « Dans les photos de sportives, on perçoit une grâce, une émotion douce. »/Anna Santamans

Le Best-of ÀBLOCK! de la semaine

Une crossfiteuse que rien n’effraie, un photographe à l’œil expert, un récap’ de la fête internationale de la glisse et une coupe du monde pour le moins originale, c’est le meilleur d’ÀBLOCK! cette semaine. Enjoy !

Lire plus »
Coralie Ducher à l'assaut du Danemark !

Coralie Ducher, l’ex-footeuse qui roule pour la bonne cause

Elle était footballeuse, maintenant elle pédale ! Du 6 au 13 juillet, l’ex-internationale Coralie Ducher se lancera dans un défi… à vélo. Six-cent-soixante kilomètres sur les routes danoises, pour le sport mais aussi pour aider les enfants malades à voir la vie en vert. Elle est ÀBLOCK! et, nous, on est fans !

Lire plus »
Sasha DiGiulian

Sasha DiGiulian, la première de cordée qui donne de la “voie”

À tout juste 28 ans, l’Américaine est l’une des figures les plus célèbres du monde de l’escalade. Sasha DiGiulian gravit les montagnes à la force de ses bras et de son mental de roc. Icône de l’ascension, elle a pour ambition d’entraîner d’autres femmes dans sa cordée. Et ainsi de féminiser un milieu encore peu ouvert à la diversité.

Lire plus »
Hélène Clouet : « En tant que fille, on n’est pas moins légitime qu’un homme quand on veut faire de la course au large. »

Hélène Clouet : « En tant que fille, on n’est pas moins légitime qu’un homme quand on veut faire de la course au large. »

Elle a déjà eu mille vies. Océanographe, éducatrice sportive en voile légère et croisière avant de travailler sur un chantier d’IMOCA pour finalement se lancer dans le commerce de voiles. Hélène Clouet, 34 ans, n’a de cesse, à travers ses aventures, d’assouvir sa passion pour la navigation. Engagée au départ de la Mini Transat en 2021, la Caennaise, Rochelaise d’adoption, a monté une association, « Famabor », afin d’inciter d’autres filles à se lancer !

Lire plus »
FISE

Festival International des Sports Extrêmes (FISE) : les filles, prêtes à devenir des « rideuses » ?

Hervé André-Benoit organise le Festival International des Sports Extrêmes alias FISE depuis plus de vingt ans. Une compétition annuelle de sports urbains qui se déroule chaque année à Montpellier. COVID-19 oblige, ce passionné de BMX et de wakeboard, propose une édition 100 % digital dont le top départ vient d’avoir lieu. Rencontre avec un rider qui tente de convaincre les filles de truster des terrains de jeu traditionnellement masculins.

Lire plus »
Rikako Ikee

Rikako Ikee, la nageuse qui ne veut jamais perdre, même contre la maladie…

Elle a seulement 20 ans, mais entame déjà sa deuxième vie. Rikako Ikee, grand espoir de la natation japonaise, a bien failli ne pas participer aux prochains JO de Tokyo. Atteinte d’une leucémie diagnostiquée en février 2019, la sextuple médaillée d’or des Jeux Asiatiques de 2018 a dû batailler dix longs mois contre la maladie avant de revenir au premier plan. Portrait d’une battante.

Lire plus »

Recherche

Soyez ÀBLOCK!

Abonnez-vous à la newsletter

Mentions de Cookies WordPress par Real Cookie Banner