Lénaïg Corson« En rugby, certaines remarques sexistes sont affligeantes ! »

Lénaïg Corson
Elle trace sa route rugbystique sans se retourner, plaquant sans vergogne les préjugés misogynes qui collent encore trop souvent au maillot des filles mordues de ballon ovale. Du haut de son 1,85 m pour 85 kg, Lénaïg Corson est l’un des piliers de l'équipe de France de rugby à XV. Dans la vie comme sur le terrain, elle est cash et sans peur. Échanges puissants avec une joueuse qui en a sous les crampons.

Par Claire Bonnot

Publié le 18 novembre 2020 à 13h54, mis à jour le 19 novembre 2025 à 11h05

Tu es entrée sur les terrains de rugby sur le tard, en 2009, à l’âge de 20 ans, alors que tu avais choisi une toute autre discipline, l’heptathlon. Comment s’est opérée cette transformation ?

Mes parents sont sportifs et professeurs d’EPS et, moi, j’ai démarré à l’âge de six ans par l’athlétisme. J’avais vu Marie-José Pérec à la télé, ça me tentait et ma mère savait qu’il y avait une école d’athlé dans le coin, alors j’y suis allée.

Le sport est vite devenu un moyen d’exister parce que je m’y débrouillais bien. J’y voyais aussi une façon de m’échapper, de me défouler.

Le rugby… ça a été un peu par hasard. C’était une des disciplines présentes sur la liste des sports universitaires : j’ai voulu essayer. J’avais fait de l’athlétisme pendant quatorze ans et je crois que j’avais envie d’être davantage dans le partage.

C’est ce que j’ai trouvé dans le rugby : nous n’étions que des débutantes qui voulions démarrer un projet ensemble, faire en sorte que tout le monde soit bien intégré. À chaque fois, on était heureuses de se retrouver pour cette aventure. 

Lénaïg Corson
©Facebook Lénaïg Corson/DR

Au début, c’était une heure pour s’amuser et, de fil en aiguille, j’ai eu envie de m’entraîner davantage, sans doute parce que j’ai une âme de compétitrice. J’ai alors signé en club au Stade Rennais Rugby. C’est rare de débuter à 20 ans, mais on m’a très vite dit que j’avais le gabarit propice à la pratique – je suis grande et costaud !

Ça me faisait bien rire parce qu’en athlétisme, on me demandait toujours de perdre cinq kilos alors qu’en rugby, c’était le contraire, on me demandait d’en prendre cinq !

En 2012, j’ai obtenu ma première sélection nationale avec le XV de France.

Lénaïg Corson

Même si aujourd’hui, le rugby féminin est reconnu, as-tu parfois affaire à des regards ou propos sexistes ?

Évidemment, à mes débuts, j’ai subi ce genre de remarques : « Ce n’est pas un sport de filles », « Votre place n’est pas là », mais, à un moment, il faut juste fermer les écoutilles, peu importe ce que les gens peuvent penser de mon sport, je m’y sens bien, épanouie et ça me convient. Pourquoi je n’aurais pas le droit de le pratiquer ? Parce que je suis une femme ? Moi, ce que je dis, c’est : « Regardez d’abord un match avant de juger ! ».

C’est fou parce qu’en athlétisme, je n’ai jamais eu affaire à ce genre de propos. Les joueuses de rugby, elles, ont une étiquette…

Il y a eu dernièrement une grosse polémique autour de plusieurs joueuses du club ASM Romagnat qui ont attrapé la Covid-19. Le genre de remarques qu’elles ont reçues ? « C’est normal, c’est un sport de lesbiennes… » Voilà où on est en 2020, c’est affligeant !

Lénaïg Corson
©Facebook Lénaïg Corson/DR

Que penses-tu du manque de médiatisation du sport féminin et qu’en est-il de ta discipline ?

Malheureusement, on a l’habitude du manque de visibilité du sport féminin dans son ensemble… mais également des sports moins connus du grand public et des sports paralympiques. Depuis quelques années, on note cependant de grosses évolutions comme la médiatisation télévisuelle qui a bouleversé notre sport. Nous sommes passées de l’anonymat en 2013 à une réelle reconnaissance en 2014 suite à la médiatisation par France TV de notre Coupe du Monde en France.

L’arrivée des réseaux sociaux a également permis de mettre le rugby féminin en lumière, d’être les porte-paroles de notre sport. Ce qui est marquant aussi, c’est de constater que des jeunes garçons ou des jeunes filles sont fans. C’est touchant, cela veut dire qu’on joue un rôle de modèles pour eux. Toute la magie du sport !

Lénaïg Corson
©Lénaïg Corson/DR

Tu as disputé nombre de matchs importants et notamment en équipe de France… Que ressens-tu quand tu es en action sur le terrain, au plus près de l’adversaire ?

Je dirais presque que j’ai une double personnalité ! Dans la vie, je suis quelqu’un de calme même si j’ai mon petit caractère et mes propres idées. Mais, sur le terrain, j’adopte vraiment un esprit de guerrière ! Il ne faut pas avoir peur d’aller au contact, de plaquer, de se confronter…

Ce sport me permet de me défouler et de m’exprimer. J’ai toute une marge de manœuvre sur le terrain, au gré des matchs : tu cours beaucoup, tu communiques avec tes coéquipières, tu sautes en touche… Tout ça te demande d’être sur la même longueur d’ondes que ton équipe, d’être connectée, de savoir jouer les unes pour les autres. Dans le rugby, il ne faut pas avoir peur de s’engager.

Lénaïg Corson
©Lénaïg Corson/DR

On sent que ton entrée sur le terrain de rugby a libéré tout le potentiel d’affirmation que tu avais déjà en toi… Tu penses que ce sport t’a aidée à te construire dans ta vie de femme ?

Oui, énormément. Petite fille, j’étais plutôt introvertie, je ne m’affirmais pas, j’avais surtout envie de ne pas sortir du moule, de plaire aux autres. J’avais peur de ce qu’on pouvait dire de moi, peur qu’on ne m’aime pas… Aujourd’hui, je me suis complètement défaite de tout ça. À vouloir toujours faire en sorte que les autres nous apprécient, on en vient à opter pour des non-choix et on devient une personne très lisse… Je n’avais pas envie d’être cette personne.

Si tu devais choisir une victoire et un coup dur qui t’ont fait grandir chacun à leur manière…

Pour la victoire, c’est tout trouvé ! Celle contre les Black Ferns de Nouvelle-Zélande en novembre 2018. Ce sont les meilleures joueuses du monde, elles sont multi-championnes du monde, chez les filles mais aussi chez les garçons d’ailleurs. C’est ce qui se fait de mieux en rugby à XV ! Donc, pouvoir battre les meilleures dans un stade français rempli – c’était à Grenoble avec 18 000 personnes ! – c’était fou.

Sur le terrain, lors de cette rencontre, je retiens une grande sérénité de l’équipe, l’engagement de toutes et vraiment notre envie de jouer les unes pour les autres. C’était un moment très intense !

Lénaïg Corson
©Facebook Lénaïg Corson/DR

Côté difficultés, il y a vraiment eu un tournant avec les multiples blessures accumulées l’année dernière. J’ai enchaîné huit blessures : douleur au genou, déchirure au mollet, élongation à l’ischio, lumbago, déchirure d’un ligament du pied et au quadriceps… bref, ça cassait de partout !

Mentalement, j’en suis quand même arrivée à ne plus avoir envie de jouer au rugby… Je ne prenais plus aucun plaisir. Ce n’est pas que la douleur était trop forte, mais l’enchaînement des blessures demandait d’avoir, à chaque fois, la capacité de relever la tête, d’aller de l’avant. Et c’est ça le plus dur parce qu’on se pose énormément de questions, on doute beaucoup et on n’est pas forcément accompagné.

Lénaïg Corson
©Facebook Lénaïg Corson/DR

Comment gardes-tu la hargne sur le terrain et dans la vie, même après des échecs douloureux ?

Avec l’expérience des blessures, j’ai appris à me gérer, à reconnaître ce qui était bon pour moi, pour bien récupérer. Garder le sourire, s’oxygéner en faisant d’autres choses que du rugby, prendre le temps de cuisiner des bons produits, avoir le soutien de mon entourage proche, être accompagnée par des personnes bienveillantes… Tout cela m’a permis d’avancer et de trouver l’énergie pour me rebooster et me relancer dans mes objectifs.

Ça a été compliqué à gérer lorsque ces coups durs se sont enchaînés sur une même saison, c’est très difficile à vivre, mais on essaye de relativiser en gardant une certaine gratitude pour ce qu’on a et ce qu’on pourrait ne plus avoir si l’on ne persévérait pas. Je sais que je vis quelque chose que d’autres jeunes filles aimeraient vivre : la chance de représenter son pays, de mouiller le maillot de l’équipe de France !

Lénaïg Corson
©I.Picarel

Que dirais-tu à des jeunes femmes qui n’osent pas se lancer dans un sport justement parce qu’elle se mettent des barrières et notamment celle de l’âge ?

Il faut se défaire des barrières psychologiques, personne n’a à nous dire ce qu’on doit faire ou ne pas faire. Il y a assez de difficultés dans la vie pour devoir s’arrêter à ce que les gens disent. On est bien dans sa vie quand on a décidé de faire ce qu’il nous plaît, qu’importe ce que les autres peuvent penser et encore heureux !

En misant sur le sport collectif, par exemple, les jeunes femmes qui n’osent pas pratiquer se rendront compte qu’elles ne sont pas seules. Dans les clubs de rugby, les filles sont vraiment sympas, très ouvertes d’esprit. Avoir des coéquipières solidaires, ça encourage et ça pousse à l’émancipation. On a besoin de cette sororité, de cette entraide.

Nous, les femmes, on subit tellement de choses : les différences de salaires, les remarques misogynes… Le rugby est un bel espace, il me semble, pour se battre sur tous ces terrains d’inégalités.

Lénaïg Corson
©Facebook Lénaïg Corson/DR

Actuellement, comment vis-tu cette période bousculée par les multiples confinements ?

Je dois dire que le confinement a été très, très, bénéfique pour moi ! Je suis retournée dans ma famille en Bretagne et j’ai pris soin des miens : ma grand-mère a qui je rendais visite 2-3 fois par semaine, ma belle-sœur qui souhaitait que je la coache pour perdre du poids, faire les courses pour mes parents…

Je me suis sentie utile alors que mon activité sportive s’arrêtait. Et j’ai enfin pris du temps pour moi aussi : je préparais à manger, j’adore faire la cuisine !

Prendre soin de ma famille, partager des moments avec eux, ce sont des moments bénis. Avec mon calendrier sportif de haut-niveau, je suis toujours loin et je n’ai jamais le temps de prendre du recul. Ça a été une période de pause et de réflexion bénéfique pour moi.

D’autant que j’en ai profité pour régler mes « bobos » sur le plan physique, mais aussi mental avec, en ligne de mire, l’objectif de la Coupe du monde de rugby à XV en octobre 2021.

Ma préparation pendant le premier confinement avait pour but de ne pas perdre du temps et ça n’a jamais été une corvée, j’en avais besoin !

Lénaïg Corson
©Facebook Lénaïg Corson/DR

Quel est ton (plus grand) rêve sportif ?

Soulever la Coupe du monde avec mon équipe, l’an prochain. On ne  lâche rien !

  • Lénaïg Corson évolue au poste de deuxième ligne en rugby à XV au Stade Français Paris et en équipe de France. Elle a également été ailier en équipe de France de rugby à VII, mais se consacre, depuis la rentrée, entièrement au XV. 

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