Gaëlle Hermet« Je ne suis pas une solitaire, le rugby était une évidence. »

Gaëlle Hermet
Elle est sur tous les fronts. Gaëlle Hermet, troisième ligne aile du Stade Toulousain, est devenue, en moins de trois ans, un pilier de l’équipe de France. L’endurante Capitaine des Bleues, toute entière tournée vers la Coupe du monde à venir, espère, grâce à son parcours inspirant, contribuer à faire bouger les lignes. Rencontre avec une fille qui en a sous les crampons.

Par Sophie Danger (avec Manon Gimet)

Publié le 21 juin 2021 à 18h17, mis à jour le 27 juillet 2021 à 17h46

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Le rugby, chez toi, c’est une affaire de famille. Ton grand-père, ton père et tes trois frères pratiquent ou ont pratiqué. C’était une évidence de t’y mettre à ton tour ?

Dans ma famille, le rugby, c’est un peu une religion. C’est peut-être effectivement une évidence que je baigne dedans et ce, même si mes parents m’ont toujours poussée à essayer d’autres disciplines.

Il ne fallait pas que je me sente obligée d’y jouer mais, finalement, c’est l’un des sports dans lequel je me suis le plus épanouie.

Les valeurs du rugby et les miennes étaient en total osmose.

Pourtant, tu débutes sur les terrains à l’âge de 11 ans, tu pratiques pendant un an, puis tu décides de te tourner vers l’athlétisme et la natation. Pourquoi avoir arrêté ? Le rugby ne te donnait pas entièrement satisfaction ?

C’est vrai, j’ai fait de la gymnastique pendant un an. Ensuite, je me suis mise à l’athlétisme avant de repartir dans le rugby. J’ai aussi fait, pendant très longtemps – au moins 4 ou 5 ans, je ne sais plus exactement – beaucoup de natation.

Je me suis énormément épanouie dans ces autres sports, mais le rugby a été une révélation.

Dans l’athlétisme, il me manquait ce côté collectif. Je ne suis pas une solitaire, j’adore partager les valeurs, la convivialité du sport avec d’autres personnes. Le rugby ne pouvait être qu’une évidence.

Tu as 13 ans quand tu reviens au rugby. Tu joues à l’Union sportive Carmausine. L’aventure va durer deux ans : tu es obligée de quitter ton club pour intégrer une équipe de filles, règlement oblige. Tu prends la direction d’Albi. Ça t’as fait quoi ce changement ? Tu l’as compris à ce moment-là ?

Je ne l’ai pas mal vécu, mais c’était quand même difficile de quitter le club dans lequel j’avais commencé, un club dans lequel j’avais créé beaucoup de liens.

Est-ce que tu as découvert un autre rugby au contact des filles ?

Je ne dirais pas que j’ai découvert un autre rugby parce que, en ce qui concerne, les valeurs, l’engagement, c’est pareil. Je dirais plutôt qu’en ne jouant qu’avec des filles, j’ai découvert autre chose.

Je me suis très très vite adaptée et j’ai pris tout autant de plaisir que quand j’avais débuté.

À tes débuts, le rugby féminin n’est pas très développé. Est-ce que ce n’était finalement pas rassurant de voir que d’autres partageaient la même passion que toi ?

Oui tout à fait. C’est vrai que, quand j’ai commencé, on était seulement deux ou trois filles dans le club.

Là, on se rend compte que l’on est plusieurs à jouer au rugby, non seulement dans la région, mais aussi en France.

Ça permet de partager notre expérience ensemble, de créer d’autres liens. C’était chouette.

Ce départ à Albi n’est pas anodin. Il implique des changements, pire, des bouleversements. Pour le rugby, tu es prête à quitter la maison familiale pour intégrer le pôle espoir de Jolimont. Comment ta famille a-t-elle pris ta décision ? Tu en attendais quoi de cette expérience ?

Pour moi, ça a été très difficile de partir, même si ce n’était qu’à une heure de la maison. Il fallait laisser ma famille, mes amis. Je découvrais le lycée, l’internat, un rythme de vie totalement différent.

J’avais 15 ans et ça a été un chamboulement. C’est mon père qui m’a poussée à y aller et heureusement ! Je le remercie encore parce que je pense que je n’en serais pas là aujourd’hui s’il ne m’avait pas incitée à partir, à découvrir autre chose.

Ça m’a permis de devenir autonome en tant que jeune adolescente et de vivre une expérience rugbystique, de découvrir les prémisses du haut niveau.

La journée, on avait cours ; le soir, entraînement et le weekend, on avait match. C’était un programme assez chargé mais une aventure très positive. J’en garde des souvenirs incroyables !

Les années lycée, c’est génial et vivre le rugby à travers tout ça était incroyable.

Vivre du rugby relevait, à l’époque, plutôt du fantasme pour les filles, tu espérais, malgré tout, faire carrière ?

En toute sincérité, lorsque j’ai commencé le rugby, je n’aurais jamais imaginé en arriver là.

Ce n’est pas que je ne rêvais pas de pouvoir prétendre jouer au haut-niveau ou de représenter mon pays, je n’y pensais tout simplement pas. Pour moi, c’était du rugby loisir, quelque chose que je partageais avec mes copains et mes copines.

C’est à 15 ans, quand je suis partie au pôle espoir de Jolimont et que j’ai commencé à faire quelques sélections que j’ai vraiment découvert ce qu’était, en partie, la démarche du haut-niveau.

C’était beaucoup d’exigence, d’acharnement, de travail, mais aussi de l’abnégation, de l’humilité. Il y a dix ans de cela, je n’aurais jamais pensé en être là aujourd’hui. C’est juste incroyable.

Pour y arriver, tout va s’enchaîner très naturellement. Après Albi, il va y avoir Saint-Orens et finalement le Stade Toulousain que tu intègres en 2014, à 18 ans, et dans lequel tu évolues toujours. Comment ça s’est fait avec Toulouse ? Il représentait quoi ce club pour toi ?

Forcément, quand on vient d’une région comme la nôtre, le sud de la France, le Stade Toulousain, c’est LE grand club, c’est LA référence.

Quand je suis arrivée, l’équipe féminine venait tout juste de rentrer dans la structure. On avait le maillot, le logo mais on n’avait pas encore tout ce que l’on a aujourd’hui : les infrastructures, des moyens plus importants, le staff, avec une cellule médicale, toutes ces choses qui font que l’on est une équipe qui a un gros statut au sein du club.

Depuis mes 18 ans, c’est un honneur de porter ce maillot, il transpire des valeurs, il véhicule une histoire. C’est une fierté aussi de me dire que j’étais là, à la création, aux prémices de cette équipe féminine au sein du grand Stade Toulousain.

C’est un sentiment de fierté, d’humilité, j’ai envie de faire honneur au club.

C’est à cette époque également que l’équipe de France commence à te faire quelques appels du pied. Comment ça s’est passé ?

Je crois que ma première vraie sélection en équipe de France, c’était en 2016, sur une tournée d’été. Je me souviens de l’appel. Ça m’a vraiment marquée parce que je ne m’y attendais pas.

Même si j’avais pu faire l’équipe de France U20 et des petits stages fédéraux, même si je travaillais de mon côté, être appelée a été une grande surprise. C’était beaucoup d’émotions.

J’étais heureuse, j’allais intégrer la grande équipe de France, côtoyer les meilleures joueuses de France, des filles que je regardais à la télé.

C’était que du bonheur et je me suis dit que j’allais profiter de cette chance à 200 % parce qu’on ne savait jamais de quoi demain était fait.

Tu ne seras malheureusement pas retenue pour la Coupe du monde. Comment as-tu vécu cette non-sélection ?

C’est la loi du sport et ça fait partie du jeu mais je pense que cette claque m’a fait aussi rebondir. J’étais jeune, j’avais peu de sélections, peu d’expérience. Il fallait que je montre, sur le terrain, que je pouvais postuler à ça.

Je me suis dit que j’avais envie de me donner les moyens de prouver que je pouvais avoir ma place au sein de l’équipe. J’avais envie de donner mon maximum pour avoir, peut-être, la chance de vivre ce type d’événement.

Deux mois plus tard, tu vas pourtant être promue capitaine des Bleues. Tu t’y attendais à ce brassard ?

Pour moi, c’était presque inattendu. Je n’avais pas été retenue pour la Coupe du monde 2017 et, forcément, quand on est compétitrice, on est touchée, on est déçue de ne pas pouvoir vivre ce genre de compétition.

Deux mois plus tard, la saison débute et on est appelées. Je suis convoquée dans le bureau et là, on me parle du capitanat. C’est difficile d’expliquer ce que l’on ressent, ça arrive tellement d’un coup, on ne s’y attend pas.

Je me suis dit que le travail finissait par payer, que les membres du staff avaient confiance en moi alors que, quelques mois auparavant, ils ne m’avaient pas prise dans le groupe. Ça a été une grande surprise.

J’étais déjà très honorée et très heureuse de pouvoir représenter mon pays, de porter le maillot, mais avec le brassard de capitaine en plus, c’était énorme.

D’après-toi, quelles sont les qualités qui ont décidé le staff à se tourner vers toi ?

Il y avait un renouveau au sein du groupe. C’était peut-être aussi la fin d’un cycle, des joueuses avaient arrêté après la Coupe du monde 2017.

Je ne pourrais pas réellement dire pourquoi ils m’ont choisie, mais ce qu’ils m’ont fait ressentir, et ce qu’ils ont pu éventuellement me dire, c’est que j’ai ce côté leader, l’engagement sur le terrain et c’est ce qui a leur a, peut-être, donné envie de me confier ce rôle.

Ceci dit, ce rôle-là, il ne se construit pas tout seul, mais avec le groupe. Aujourd’hui encore, je l’apprends et c’est grâce aux joueuses et au staff – en club ou en sélection – que j’évolue à ce stade.

Thierry Dusautoir, une de tes idoles, a été capitaine chez les hommes. Il a été une source d’inspiration pour toi quand on t’a donné le brassard ?

Oui. Thierry Dusautoir est une légende du rugby français. C’est une source d’inspiration parce que c’est quelqu’un qui dégageait vraiment quelque chose sur le terrain.

J’aimais l’engagement qu’il mettait en match, c’était vraiment une preuve de caractère.

À ce propos, est-ce qu’il existe des passerelles entre les équipes masculines et féminines ? Est-ce que vous avez la possibilité d’échanger entre vous ?

Avec le Covid, ça a été compliqué parce que nous avions chacun des restrictions sanitaires à respecter, mais ça nous est déjà arrivé de discuter, de partager des moments conviviaux tous ensemble parce qu’il est question de rugby français et peu importe qu’il soit masculin ou féminin.

Ce sont des moments rares, mais ça nous est déjà arrivé, oui. Je me souviens que j’avais pu échanger avec Guilhem Guirado lorsque j’étais au tout début de mon capitanat.

Au Stade Toulousain, c’est différent. Nous n’avons pas les mêmes emplois du temps, les mêmes organisations sur la journée, on ne se croise que de temps en temps.

Ce brassard, tu vas lui faire honneur. En 2018, tu décroches ton premier Grand Chelem avec les Bleues. Tu as ressenti quoi ?

2018 a été une année incroyable ! C’est mon premier VI Nations en tant que capitaine et on remporte le Grand Chelem ! En plus, on gagne les Blacks en novembre, je suis nommée dans les cinq meilleures joueuses du monde et j’ai la chance de vivre les Championnats du monde universitaire à 7…

Jusqu’à présent, ça fait partie des grands moments de ma carrière, des moments magiques même si, je l’espère, ce ne sera pas le seul.

Tu es très impliquée dans le rugby, mais aussi dans tes études. Après ton bac, en 2014, tu te lances dans un cursus d’ergothérapie et tu seras diplômée en 2019. C’était important pour toi de ne pas tout sacrifier au rugby ?

Tout à fait. Ça a toujours été important pour moi d’avoir un double projet, d’avoir un diplôme.

Même si, aujourd’hui, j’ai la chance de faire partie des joueuses rémunérées pour faire du rugby, il était très important pour moi d’avoir quelque chose à côté parce qu’on ne sait jamais ce qui peut arriver, une blessure, une mauvaise passe…

Ça me réconforte aussi de savoir que, le jour où j’arrêterai le rugby, j’aurai quelque chose, je ne me retrouverai pas sans rien.

Tu as déjà commencé à exercer ?

J’ai eu la chance d’exercer, notamment pendant la première vague de Covid. Ça a été une superbe expérience. Ça m’a permis aussi de découvrir l’association entre ma vraie vie professionnelle et le rugby. Et ça demande beaucoup d’organisation !

Aujourd’hui, j’ai mis ma profession entre parenthèses pour me consacrer pleinement au rugby et préparer la Coupe du monde qui devait avoir lieu normalement en fin d’année, mais qui a été reportée d’un an.

Toi qui te disais que rugbywoman n’était pas un métier, tu as signé, en novembre 2018, un contrat fédéral. Tu es désormais, à 75 %, joueuse de rugby professionnelle. Ça signifie quoi pour l’avenir du rugby féminin ?

Ces contrats ont été créés en 2018 et c’est une belle avancée. Nous faisons partie des privilégiées et nous sommes chanceuses d’avoir ce statut-là.

Ce qui est compliqué, c’est que mes coéquipières en club sont amatrices : elles travaillent la journée et, le soir, elles sont aux entraînements.

C’est donc une réelle avancée pour le rugby féminin, mais il y a encore beaucoup de chemin à parcourir, il y a un réel besoin de professionnalisation en termes d’infrastructures et de moyens dans les clubs.

La demande est réelle, le niveau augmente de plus en plus. Les jeunes filles sont de plus en plus prêtes, techniquement et physiquement, à atteindre le haut niveau. On doit encore continuer à se battre pour faire avancer et bouger les choses.

Tu te sens un peu pionnière ?

Bien-sûr, je pense que toutes les générations ont œuvré pour faire évoluer le rugby féminin, chacune à sa façon et avec les moyens de l’époque, si je puis dire.

Notre rôle, il est là aussi : se battre pour développement du rugby féminin, que ce soit en club ou en équipe de France. On sait que ça passera par nous, par les résultats sur le terrain, mais aussi par toutes les actions que l’on va mettre en place en dehors, les discussions, les débats…

Ce sont des choses importantes. Même si je ne suis pas très vieille, je ne pense pas que ma carrière dure encore dix ans et j’ai réellement envie de continuer à faire avancer les choses, à mon échelle, pour les prochaines générations

La médiatisation, en progression du rugby féminin, fait que l’on commence à te reconnaître dans la rue. Toi qui n’as eu que des modèles masculins, tu penses que c’est important pour les petites filles – et les petits garçons – d’avoir aussi des modèles féminins ?

Oui bien-sûr. C’est l’image que nous voulons renvoyer sur et en dehors du terrain.

Pour moi, au-delà de la joueuse que je peux être, ce sont aussi les valeurs que je prône en tant que personne que je veux faire passer : le partage avec les autres, avec les jeunes, garçons ou filles, parce qu’aujourd’hui ils peuvent s’identifier à de grandes joueuses de rugby et pas seulement à des joueurs.

Tout cela est aussi important pour combattre les stéréotypes associés au rugby féminin, cette image de sport masculin, virulent. Les filles aussi peuvent jouer et c’est aussi ça le message que nous voulons faire passer.

Il faut continuer à développer le rugby féminin sans oublier d’où l’on vient et par où nous sommes passées pour avoir tout ce que l’on a aujourd’hui. Le double projet reste important.

Moi, j’ai la chance d’avoir le rugby pour vivre. Ce n’est pas encore le cas de toutes les joueuses. Il faut continuer à se battre.

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