Chloé Pelle« On a un devoir d’exemplarité en tant qu’arbitre, pas en tant que femme. »

Chloe Pelle FFR10
Elle a mis un terme à sa carrière de joueuse de rugby à l’issue des Jeux Olympiques de Paris 2024. Depuis, Chloé Pelle continue à fréquenter les terrains internationaux, mais sifflet à la main. La vice-championne olympique, présente au comité Femmes et arbitrage, est une des figures les plus inspirantes de l'ovalie.

Par Sophie Danger

Publié le 16 septembre 2026 à 18h20

Pendant des années, tu as évolué sur un terrain en qualité de joueuse. En 2024, tu décides de prendre ta retraite et tu officies désormais au sifflet. Renoncer définitivement au rugby ou poursuivre ton parcours en amateur était inenvisageable ?

Je pense que j’aurais eu du mal à jouer en amateur parce que je sais que je suis très, très exigeante. C’est à la fois l’une de mes qualités et l’un de mes défauts. J’aurais probablement pris du plaisir à pratiquer encore un peu, mais je n’avais pas envie d’embêter les autres filles avec mon esprit de compétition, je n’avais pas envie de leur pourrir leur entraînement alors qu’elles, elles venaient uniquement pour s’amuser.

Le rugby, c’est à haute intensité ou rien ?

Disons que je n’avais pas non plus envie de me voir complètement décliner et perdre le niveau qui était le mien. Ça m’aurait énervée, de fait, j’aurais été chiante avec les autres. C’est pour cela que je me suis dit que le niveau amateur n’était pas pour moi, ou alors juste pour m’amuser, juste sur un entraînement. Mais j’aurais eu du mal à prendre du plaisir en jouant « pour rien ».

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Arbitre est une fonction qui te permet de conserver une pratique physique exigeante en continuant à avoir les deux pieds sur le terrain.

Être arbitre, c’était aussi rendre un peu tout ce que le sport m’a donné. Je me suis demandé comment rester sur un terrain de rugby pour continuer à aider, pour continuer à développer ce sport. En parallèle de cela, je me suis toujours posé plein de questions sur la règle. Tout cela m’a incitée à prendre cette direction. J’avais également discuté avec d’autres arbitres qui m’avaient dit d’essayer. Ça m’a plu et je suis désormais, moi aussi, arbitre.

Cette passion pour le rugby que tu continues à nourrir aujourd’hui a pourtant été longtemps contrariée. Tu as eu un coup de cœur lors d’une session découverte à l’école primaire, mais ta mère refuse que tu poursuives plus loin. Il te faudra attendre d’être étudiante pour te lancer.

Ma carrière, c’est effectivement un peu de chance et beaucoup de travail. Si je n’étais pas venue étudier dans cette école qui, à la base, n’était pas mon premier choix et si on ne m’avait pas proposé de m’inscrire au rugby, je ne l’aurais pas fait. Il se trouve également que cette école se trouve juste à côté d’un club qui évolue en élite. C’est un coach universitaire, qui coachait cette équipe élite, qui m’a repérée lors de petits tournois disputés avec le club de mon école et m’a fait venir. Le rugby, c’est donc le résultat d’un concours de circonstances, mais après, j’ai beaucoup travaillé pour pouvoir évoluer. Ce n’est pas que de la chance.

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Avant ces débuts tardifs en rugby, tu as pratiqué d’autres sports, et notamment le basket. Qu’est-ce que le rugby t’a apporté de plus ?

Je trouvais que le rugby était un sport beaucoup plus complet. Il y a aussi le fait que j’ai toujours été quelqu’un de très physique, même au basket. En jouant au rugby, je n’avais pas à me poser la question de savoir si j’étais trop physique ou pas, c’était implicitement une condition pour pratiquer ce sport. Avec le rugby, j’ai vraiment pu m’éclater. Et puis il y avait également la notion de collectif qui était très importante pour moi. Le basket est un sport collectif, bien sûr, mais le rugby est le sport collectif par excellence, c’est-à-dire que tu ne peux rien faire sans les autres. C’est un sport avec une identité, des valeurs qui me plaisaient en soi et dont je suis tombée amoureuse après l’avoir découvert de l’intérieur.

Tu as pratiqué le XV et le VII.

Quand je suis arrivée au rugby, je me suis dit : « Ça, c’est mon sport. » Quand je suis arrivée au rugby à VII, je me suis dit : « Non, en fait, ça, c’est mon sport ! » J’aime beaucoup le XV, mais le rugby à VII, c’est encore au-delà.

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Pourquoi ?

En rugby à VII, tu es obligée d’avoir un profil complet, tu ne peux pas être simplement bonne sprinteuse, tu ne peux pas être simplement bonne passeuse ou bonne plaqueuse. En VII, tu n’es pas cantonnée à un seul rôle, tu es obligée de tout faire parce que tout va très vite. En défense, le XV, c’est quand même vachement plus sympa parce que tu as plein de copines à côté et, au VII, tu as beaucoup d’espaces. Mais en attaque, c’est vachement plus rigolo. Tu as beaucoup plus d’espace pour t’exprimer, pour te faire plaisir, pour t’amuser.

Le rugby va t’offrir l’occasion de participer à des Coupes d’Europe, du monde, aux Jeux Olympiques. Ton parcours de joueuse terminé, il te reste quoi de cette aventure ?

J’aurais forcément aimé faire mieux. J’aurais aimé faire mieux parce qu’on n’a jamais été championnes du monde, parce qu’on n’a jamais été championnes olympiques. On a gagné des Championnats d’Europe, bien entendu, mais jamais un tournoi mondial. Sur le moment, c’est frustrant parce qu’on a fait plein de finales et on n’a jamais réussi à en gagner, mais quand tu raccroches, tu essaies de relativiser en te disant que se qualifier pour une finale n’arrive pas à tout le monde. Ceci étant, mon côté compétiteur me fait dire que ça aurait été un poil mieux si on avait réussi à remporter au moins une finale.

FFR

Tu as gagné deux finales européennes avec le VII, en 2023 et 2024.

Oui, et c’est déjà très bien, évidemment, mais là je parle de finale mondiale. Quand tu es exigeante, quand vraiment tu es compétitrice, tu veux aller au plus haut niveau mondial, ce qui était mon cas. Je voulais atteindre le plus haut niveau parce que mon rêve, c’était d’être championne olympique et non pas d’être vice-championne olympique.

Est-ce que ce rêve peut encore se réaliser via l’arbitrage ?

Pour le moment, je ne suis pas professionnelle, je n’ai pas encore le niveau. Mais peut-être que je le deviendrai. C’est quelque chose qui me trotte dans la tête parce que les professionnels arbitrent au plus haut niveau international. J’ai de la marge encore, je crois. J’essaie d’y arriver, je vais donner mon maximum. Si ça ne se concrétise pas, cela voudra dire qu’il y a de meilleures arbitres que moi, et il y en a. Même si revenir à un niveau professionnel en sport serait l’idéal puisque j’ai connu ça durant dix ans de ma vie, je sais que, dans ce cas-là, je n’aurai pas de regrets.

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Tu te situes où pour le moment ?

J’ai encore beaucoup de chemin à parcourir. Je commence à arriver à un tout petit niveau international, mais vraiment petit. Je ne me considère pas comme une arbitre internationale. Une arbitre internationale, c’est Aurélie Groizeleau, qui aura bientôt cinquante matchs à son actif, tandis que moi, pour le moment, j’ai simplement arbitré un tournoi de niveau trois international.

Tu as commencé ta formation lors de la saison 2021-2022, lorsque tu étais encore joueuse. Qu’est-ce qui t’a décidé à franchir le cap ? Les questions que tu évoquais plus haut sur les règles ?

Je me suis effectivement toujours posé des questions sur la règle parce que, quand tu es joueuse, tu essaies de trouver le petit truc qui va te permettre de la contourner cette fameuse règle. À la base, je n’avais pas envisagé de devenir arbitre.

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Tu ne l’envisageais donc pas comme une reconversion possible. Peut-être parce tu n’avais pas encore planifié l’arrêt de ta carrière ?

Je savais, en 2021, que j’arrêterais en 2024. La raison première, c’est l’âge. Je ne voulais pas me retrouver à faire la saison de trop, à être constamment sur le banc, à me blesser parce que mon corps ne suit plus. La deuxième, c’est choisir de s’arrêter sur des Jeux Olympiques, à la maison, c’est plutôt pas mal. J’ai toujours anticipé mon après-carrière. Je suis une grande stressée de la vie, ça me permettait d’être tranquille. C’est en partie pour cela que j’ai commencé à travailler alors que j’étais joueuse.

En partie ?

Oui, nos coachs et la FFR nous obligeaient à avoir un double projet, études ou travail. On était payées pour jouer au rugby, mais on savait également qu’on n’allait pas pouvoir en vivre toute notre vie. Il fallait pouvoir rebondir après. C’était ultra important, et pour nous, et pour nos coachs, et pour la FFR. En ce qui me concerne, j’ai réussi à trouver un emploi qui me permettait de travailler à temps partiel dans une entreprise qui me formait. Quand j’ai arrêté le rugby, je savais qu’il me suffisait de dire à mes supérieurs que je reprenais à temps plein.

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Pour en revenir à l’arbitrage, tu as évolué dans un sport masculin qui compte de plus en plus de joueuses. Ce n’est pas le cas côté arbitre. Ça ne semble pas avoir été un problème pour toi.

C’est un peu ça. Il se trouve que, petite, je n’ai pas pratiqué parce que ma mère n’aimait pas le rugby. Elle n’aimait pas ce sport parce que je risquais de me blesser, pas parce que c’était un sport masculin. Si j’avais voulu faire du foot, il n’y aurait eu aucun problème. Mes parents m’ont toujours encouragée à faire ce dont j’avais envie. Il se trouve que j’ai choisi des voies où il n’y avait pas de femmes : j’ai choisi d’étudier les maths, il y a peu de femmes ; j’ai choisi de travailler dans la cybersécurité, il y a peu de femmes ; j’ai choisi le rugby, il y a peu de femmes ; j’ai choisi l’arbitrage, il y a peu de femmes.

Pour encourager les femmes, il faut que d’autres femmes se lancent. Est-ce que tu te sens une responsabilité envers les autres ?

Je pense qu’Aurélie Groizeleau a essuyé les plâtres pour nous. Elle bosse énormément pour nous aider, pour faire en sorte qu’il y ait de plus en plus d’arbitres féminines au plus haut niveau et que ce ne soit plus considéré comme exceptionnel, mais comme quelque chose de normal.

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Tu sens qu’on tend vers une normalisation ?

Je le vois de plus en plus. Quand j’ai commencé, les équipes que j’arbitrais étaient étonnées, elles avaient rarement affaire à des femmes arbitres. Maintenant, notre présence est plus fréquente, ça se banalise un peu. Je m’efforce toujours de montrer l’exemple parce que je considère que c’est important pour tout le monde. Ceci étant, je ne vais pas m’interdire de vivre, me contraindre à essayer d’être parfaite avec les cheveux bien tirés… Peut-être qu’il faudrait, car, en ce qui concerne l’apparence, nous, les femmes, sommes plus scrutées. Ce que j’aimerais, c’est qu’il n’y ait plus de différence entre femmes et hommes et que ça paraisse aussi naturel d’avoir une femme pour arbitre que d’avoir un homme pour arbitre.

Ça passe par quoi ?

En ce qui me concerne, quand on a des tests physiques, il y a parfois des tests pour les femmes et d’autres pour les hommes. Moi, je fais les tests réservés aux hommes. Pour le reste, c’est aussi une question de nombre. Comme il y a moins de femmes arbitres, les filles ne sont pas forcément arbitrées par des filles. C’est pour ça qu’Aurélie Groizeleau, Hollie Davidson, qui arbitrent à l’international chez les garçons, sont inspirantes puisque beaucoup de femmes, de petites filles qui regardent les matchs avec leurs pères découvrent qu’il existe des femmes arbitres.

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C’est une question de représentation et d’exemplarité

Oui, en quelque sorte. Pour ma part, j’essaie de faire de mon mieux, mais je ne veux pas non plus devenir quelqu’un qui n’est pas moi. Je veux faire de la représentation et être exemplaire, mais toujours en gardant ma personnalité parce que, si on donne le message aux filles qu’il ne faut pas être soi, mais se conformer à un modèle pour devenir arbitre, c’est triste. Attention, l’idée n’est pas de faire n’importe quoi, on a un devoir d’exemplarité, mais en tant qu’arbitre, pas en tant que femme.

Est-ce que le fait d’arbitrer des matchs masculins a fait évoluer ta vision du rugby ?

Je ne pense pas que les hommes pratiquent le rugby autrement, c’est la façon de réfléchir qui n’est pas la même. Nous, les filles, quand on fait un exercice, on a besoin de comprendre pourquoi. Un mec, pas forcément. On lui dit : « Fais cet exercice », il le fait.

Ça se traduit comment dans ta pratique arbitrale ?

Il faut que je parle moins sur le terrain parce que j’ai tendance à vouloir expliquer mes décisions. C’est assez compliqué pour moi. Je ne sais pas si c’est parce que je suis une femme ou parce que j’ai été joueuse et, quand j’étais joueuse, j’aimais bien comprendre, mais j’ai envie d’expliquer aux joueurs pourquoi j’ai sifflé faute alors que je n’ai pas une demi-heure à consacrer à ça. C’est un des gros points qu’il faut que j’améliore : arrêter de raconter ma vie sur le terrain en expliquant tout ce qui se passe. Je siffle et, au pire, si les joueurs ont des questions, ils viendront me voir après.

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Tu as récemment pris part au comité Femmes et arbitrage, un comité de réflexion en faveur du développement de l’arbitrage féminin. C’est important, ce genre d’initiative, pour tendre vers plus de mixité sur les terrains ?

C’est toujours intéressant. J’évoquais la représentation, le comité Femmes et arbitrage en fait partie. Pouvoir s’exprimer, établir des contacts entre fédérations, voir comment ça se passe ailleurs, dans d’autres sports, d’autres pays, c’est important, et notamment sur le plan de ta pratique personnelle. Tu prends un peu de ça, un peu de ci et ça te permet d’évoluer. Et puis, je sais que j’ai eu beaucoup de chance dans ma vie. Si je peux partager mon expérience et que quelqu’un s’en inspire, même une seule femme, c’est génial.

C’était il y a quatre ans, Chloë Pelle et Doriane Constanty, toutes deux en équipe de France de rugby à 7, se lançaient dans la pratique de l’arbitrage.
  • Le comité « Femmes et arbitrage » a été créé à l’initiative de La Poste en 2024 afin d’échanger sur la féminisation de l’arbitrage entre ses quatre fédérations de sports collectifs partenaires : basket, football, handball, rugby.
Ouverture ©FFR

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